Au 24 place de la Cathédrale, une enseigne et un buste… Les vandales et la cafetière Lorsque le promeneur longe le .lanc nord de la cathédrale et lève les yeux, il voit, à l’angle d’une maison, une étrange enseigne montrant la silhouette dorée du monument, surmontée d’un bonnet phrygien; au-dessus, le buste d’un homme au visage tourné vers le clocher. Ils ont une histoire à nous raconter, une histoire remontant à la Révolution. La cathédrale dans la tourmente En 1793, à Strasbourg, comme ailleurs en France, c’est le règne de la Terreur. Elle s’alimente aux sources d’une radicalité qui prétend faire disparaître ce qui a existé et faire naître un homme nouveau. A Strasbourg, il s’y ajoute une composante particulière,
l’opposition, au sein même des autorités locales, entre vieux Strasbourgeois et Hergeloffeni, ces gens venus d’outre-Vosges qui n’avaient pu, jusque-là bénéLicier du droit de bourgeoisie et chez qui il Llotte comme un parfum de revanche sociale. Une autre composante de cette Révolution radicale est l’anticléricalisme. La cathédrale, ancien siège de la puissance épiscopale, se retrouve donc naturellement au centre de la tourmente Elle s’est vu transformer en Temple de la Raison, puis en Temple de l’Etre Suprême. Ce qui implique d’en modiLier la disposition intérieure et le décor symbolique. Le 24 novembre 1793, la municipalité de Strasbourg a été mise en demeure par les envoyés en mission Saint Just et Lebas, de « faire abattre dans la huitaine toutes le statues de pierre qui sont autour du Temple de la Raison ». La majorité du corps municipal composé de Strasbourgeois de vieille souche, résiste, use de faux- Une tête de Saint Jean resfuyants, prétexte la rareté de la main capée du vandalisme du 5 d’oeuvre; Gerold, l’administrateur des décembre 1793 travaux publics, rappelle que la loi s’oppose à leur démolition et invoque le décret de la Convention montagnarde du 6 juin qui « prononce la peine de 2 ans de fers contre quiconque dégradera les monuments nationaux ». Monet, maire de la ville, passe outre et ordonne à Gérold la destruction immédiate en requérant non seulement les ouvriers mais les citoyens en état de se servir d’un marteau (5 décembre 1793). Heureusement, Gérold avait fait desceller nuitamment un grand nombre de statues et les avait soigneusement fait cacher. Mais pourquoi s’arrêter en si bonne voie ? Notons que ce 24 novembre 1793, Saint Just et Lebas avaient également ordonné « d’entretenir le drapeau tricolore sur la tour du Temple ». Dans leur esprit, il n’était donc pas question de détruire cette dernière. Il n’en est pas moins vrai qu’un certain Antoine Téterel, un Lyonnais, ofLicier municipal, a proposé de faire abattre la tour élevée par la superstition du peuple. Seuls deux conseillers l’ont suivi.
L’idée de Téterel avait son origine à Paris, où Hébert, un révolutionnaire radical et ancien prêtre, avait fait voter une motion tendant à abattre tous les clochers de la capitale. Téterel l’avait ensuite fait accepter par le club de Jacobins de Strasbourg avant de la porter à la municipalité. On sait aussi que le 2 germinal an II, (22 mars 1794), l’agent national du district de Strasbourg, Joseph Antoine Mainoni, avait sommé la ville de faire disparaître non pas la tour, mais la croix qui la surmontait. Les autorités ayant tergiversé, Mainoni était revenu à la charge deux fois en avril. La croix et la On a voulu voir dans sa démarche l’effet lanterne du clocher d’un zèle outrepassant les instructions venant de Paris. En fait, au début de l’année, on avait déjà ordonné la destruction de croix, de chapelles, d’oratoires aussi bien publics que privés. La question ensuite été abordée lors d’un conseil municipal particulièrement agité. Frédéric Piton rapporte ceci: Cette proposition était même sur le point d’être exécutée, quand un citoyen généreux, dont nous regrettons de ne pouvoir citer le nom, qui n’osait pas braver ouvertement cette Lièvre de nivellement, eut l’ingénieuse idée de la sauver des mains de la destruction en proposant de coiffer la Llèche d’un bonnet gigantesque de la liberté. Dans sa chaleureuse péroraison, il disait: Que c’était le seul point de toute la République où les couleurs nationales étaient portées aussi haut près du ciel, protecteur des hommes libres. L’étranger peut les apercevoir de dessus la rive opposée; puisse cette vue être bientôt celle du serpent d’airain, contre les souffrances de l’esclavage. Ces paroles furent reçues avec un applaudissement unanime; elles sauvèrent ce chef-d’oeuvre d’une sauvage destruction… Ce courageux orateur ne peut être que Jean Michel Sultzer, serrurier. On ne sait si c’est lui qui a proposé la pose du bonnet phrygien, mais c’est l’idée qui a prévalu, et à celà, il y avait plusieurs raisons. D’abord, l’existence d’un précédent. On avait déjà coiffé l’église des Augustins de Landau d’un bonnet phrygien, après avoir détruit la croix, considérée comme un vestige de la superstition. A Strasbourg, on se contenta de la surmonter du bonnet. Ensuite, le fait que , dans un premier courrier, Mainoni avait donné en exemple les municipalités qui avaient remplacé les
traces du féodalisme par un bonnet de la liberté. Il sufLisait de s’appuyer sur son courrier. L’idée n’est pas nécessairement de Sultzer: il y avait parmi ses collègues suf- Lisamment de gens à la recherche d’une échappatoire aux mises en demeure de Mainoni. La tour reçut donc son bonnet en tôle. Les Strasbourgeois appelaient l’étrange objet d’r Kafeewärmer, « la cafetière », mais il ne fallait pas être dénoncé aux sans-culottes, qui eux Le bonnet phrygien l’appelaient le « bonnet de la liberté ». d’un Club Patriotique Dans le compte rendu de la séance publique strasbourgeois du 9 thermidor 1794, (27 juillet 94) du bureau du Bien Public, ordre est donné de verser la somme de 2991 livres « pour le bonnet de la liberté sur le temple de l’Etre Suprême ». On y apprend aussi que « la construction d’un bonnet rouge et de quatre guirlandes servant d’ornement à la tour du temple» s’est déroulée du 23 Lloréal ( 12 mai) au 25 prairial (13 juin). L’ordre de paiement pour le bonnet phrygien. Le document donne les noms de citoyens qui ont contribué à sa mise en place et qui ont renoncé à ce paiement: Karth, négociant et Galère, tapissier.
Les guirlandes en tôle peinte dont il est question ici servaient à dissimuler les bras de la croix. La décision de poser le bonnet apparaît comme une réponse aux insistances de Mainoni, datables en mars-avril, elle peut donc être située au tout début du mois de mai Le danger s’éloigne Le goût pour la destruction des clochers a effectivement existé. Le 25 juillet 1794, (7 thermidor an II) les administrateurs du Directoire du Bas-Rhin écrivaient aux Envoyés en Mission Hentz et Goujon: L'ancien orgueil des jongleurs chrétiens avait fait élever des clochers insolents sur les édiLices consacrés à leurs billevesées religieuses. L'oeil stupide du peuple s'était accoutumé à voir avec respect ces monuments de la superstition et de son esclavage. Aujourd'hui... rien de ce qui peut en perpétuer le souvenir ne doit exister dans une terre libre. Ordonnez donc, citoyens représentants que tous les clochers et tours soient abattus, excepté cependant ceux qui, le long du Rhin, seront reconnus être utiles aux observations militaires, et celui du temple dédié à l'Etre suprême, à Strasbourg, qui présente un monument aussi hardi que précieux et unique de l'ancienne architecture. Cette opération fera le plus grand bien au moral des citoyens... elle épurera l'horizon devant les âmes fortes qui ne voient que la pureté du culte de l'Etre suprême, elle portera un dernier coup à l'aristocratie, et au prestige funeste des prêtres... Plus de clochers, plus d'insultes à l'égalité, plus d'aliment à la faiblesse ou au crime ! " Signé Ulrich, président, Sagey, Carey, Rivet et Barbier, secrétaire général. Le texte réclame effectivement la destruction des clochers et des tours, comme souvenirs de l’ancienne puissance de l’Eglise et de la féodalité. On est dans une démarche idéologique. Pourtant, on laisse en place les édiLices pouvant servir à la surveillance militaire le long du Rhin. La tour de la cathédrale doit être épargnée pour son intérêt architectural et sa consécration à l’Etre Suprême. Curieusement, le texte ne mentionne pas l’intérêt pratique d’un clocher. Celui de la cathédrale a servi pendant des siècles à guetter les incendies et les menaces militaires. L’idée de sa démolition ne pouvait que se heurter au refus des milieux militaires. Logiquement seule la croix a été visée, et la pose du fameux bonnet a clos la question.
La proposition de Téterel est ce que Georges Bischoff a appelé une schnapsidee, une bulle cérébrale inspirée par l’alcool un soir de beuverie. Ce n’est pas la seule qui ait été formulée à cette époque à la Société Populaire ou au Conseil Municipal. L’ordre de paiement pour le « bonnet de la liberté » date du 9 Thermidor, c’est-à-dire du 27 juillet 1794. Or, c’est le jour où Robespierre est arrêté à Paris. Il sera exécuté le lendemain. On ne sera au courant à Strasbourg que le 13 Thermidor. Le règne de la Terreur s’éloigne, et avec lui, le danger de nouvelles destructions. La .in de la cafetière Avec l’arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte en 1799, le sort du bonnet phrygien est scellé. Le 4 octobre 1801, la cathédrale est rendue aux catholiques. L’année suivante, le bonnet phrygien est enlevé. Voici ce qu’en dit F. Piton en 1855: Le bonnet de la liberté… existe encore, dans une salle retirée de la bibliothèque publique. Il disparaitra dans le bombardement de 1870. Le 3 juillet 1803, l’évêque Saurine réinstalle la statue « Triste Vierge », cachée pendant des mois, et, oh merveille, le lendemain, elle fait son premier miracle. En 1806, le calendrier républicain est aboli. Le 15 août, on institue une Saint Napoléon…Ce que les républicains dénonçaient comme une folie superstitieuse faisait son retour dans l’ancien Temple de la Raison… Et Sultzer ? Après la chute de Robespierre, le 9 thermidor (27 juillet 1794), Sultzer fut maintenu dans ses fonctions par le Représentant en Mission Foussedoire, mais destitué par le représentant Bailly le 28 nivôse III (17 janvier 1795). Le 19 messidor III (7 juillet 1795) il fut mis en arrestation, et le 16 thermidor (3 août 1795) le jury du tribunal du district déclara qu’il y avait lieu d’accusation contre lui (ainsi que deux autres anciens officiers municipaux) comme prévenu de complicité avec l’ex-maire Monet de dégradation de la cathédrale. Malheureusement, la disparition des archives judiciaires du Bas-Rhin en 1870 ne permet plus de savoir s’il fut condamné par le tribunal criminel. Un simple narratif ? L’épisode du bonnet phrygien est commémoré au 24 de la place de la cathédrale. On peut y voir, sur un support en style Louis XVI, un buste en bronze « à l’antique » représentant Sultzer. Celui-ci tourne un regard protecteur vers la tour qu’il a contribué à sauver.
D’après H. Haug, c’est le serrurier lui-même qui s’est ainsi fait représenter. Etant donné qu’il est décédé en 1799, le buste doit dater d’entre 1794 et 1799. Or, c’est le moment où on liquide la Terreur et on poursuit l’ancien personnel politique et administratif. En faisant poser son buste à l’angle de sa maison, Sultzer, certes coupable d’avoir récupéré le bronze des portails et des cloches, rappelait qu’il avait aussi défendu la tour de la cathédrale. On serait donc en présence du plaidoyer pro domo d’un homme pris dans la tempête de la Révolution et qui tient à laver son honneur. La pose du buste serait donc datable de la Lin 1795. Sous ce buste, on peut voir une enseigne conçue en 1977 par le libraire Bastian. Ce dernier a acheté le « bras », antérieur à la Révolution et y a ajouté le dessin de la cathédrale, coiffée du bonnet. Notons que cette dernière est soutenue par un dauphin, symbole éminemment royaliste. L’enseigne avec la cathédrale et le dauphin. Ce dernier servait habituellement de dégorgeoir aux gouttières, comme le montre à droite ce détail de la Présentation de l’arrivée du roi à Strasbourg, (1744). Ce décor pourrait passer inattendu pour les touristes, mais comme nous venons de le voir, il nous raconte une histoire surgie du passé, et dont on ne peut plus percevoir que les grandes lignes. Les murs de la ville en sont littéralement parsemés: Obus du bombardement de 1870, fragments de sculptures antiques remployés, grafLitis, épitaphes… Autant de signes que les morts
font aux vivants. Ces derniers les cotoient mais ne savent hélas plus les déchiffrer. Pierre Jacob Petite bibliographie BISCHOFF, G, Pour en Binir avec l’Histoire d’Alsace, Clamecy, 2015, p. 152-154 HAUG, H., La cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, 1957, p. 30. HEITZ, F.C., Les sociétés politiques de Strasbourg pendant les années 1790 à 1795, Strasbourg, 1863. p. 317 suiv. HERMANN, F., Notices historiques, statistiques et littéraires sur la ville de Strasbourg, Strasbourg, 1817, Vol. 1, p. 387. PITON, F., Strasbourg illustré, Strasbourg , 1855, p. 367. REUSS, R., La constitution civile du clergé et la crise religieuse en Alsace (1790-1795), Strasbourg, 1922. REUSS,R., La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. Etudes sur l’histoire politique et religieuse de l’Alsace (1789-1802), Paris, 1888. SCHOENPFLUG, D, « Das Münster unter dem bonnet rouge », Francia. Forschungen zur Westeuropäischen Geschichte, vol. 25/2 (1998), p. 105- 129 (p. 122-124). SEINGUERLET, E, Strasbourg pendant la Révolution, Strasbourg, 1881.
SPRIGATH Gabriele, « Sur le vandalisme révolutionnaire (1792-1794) », Annales Historiques de la Révolution française, Année 1980, 242, p. 510-535. art. « Sultzer, Jean-Michel », Fédération des sociétés d’Histoire & d’Archéologie d’Alsace.