Frère Albrecht et le Diable Daniel Specklin a servi comme ingénieur militaire de Strasbourg au XVIe siècle, et il a été un précurseur dans l’architecture des remparts (1). On sait peu qu’il a aussi été historien. Il a recueilli des textes plus anciens qui, sans lui, auraient été irrémédiablement perdus. Son œuvre a failli disparaître complètement en 1870, dans le bombardement de Strasbourg. Heureusement, il y avait eu des copies et des notes, qu’il fut possible de rassembler tant bien que mal et publier (2). Parmi ces fragments, nous retenons un étrange récit concernant un frère bégard et situé un siècle avant l’époque de Specklin. « En l’an 1455 vivait à Fribourg-en-Brisgau un frère bégard du nom d’Albrecht. Il exerçait les métiers de tisserand et de cardeur. Il prit la route de Bâle vers Strasbourg et Haguenau. Il ne put trouver de travail et n’avait pas d’argent. Lorsqu’il arriva dans la forêt de Reichstett, il ne cessait de crier : « Personne ne veut donc venir à mon secours ? A l’aide ! ». Bientôt, le Malin arriva, en bel habit, monté sur un cheval. Il lui dit : « Que veux-tu ? » .
-« Je n’ai ni travail ni argent ». - « Veux-tu faire ce que je te demanderai ? » - « Qui es-tu ? » - « Je suis le Malin. Veux-tu me suivre ? Je te donnerai suffisamment d’argent ». - « Que dois-je donc faire ? « - « Tu dois renier ton Dieu, ne plus le confesser ». Il lui fit cette promesse, et voilà sa besace pleine d’or et d’argent. Le Malin disparut. Peu de temps après, il eut un gros héritage. Là-dessus, il rencontre une femme vêtue d’un manteau bleu. Elle lui dit : « Je sais ce que tu as fait : tu a renié Dieu. Invoque-le, ainsi que la Vierge, afin qu’ils te viennent en aide, et va voir les geistlichen brüder. ». Sur ce, elle disparut. Il se rendit à Sainte Hélène, devant Strasbourg (3). Il entra dans l’église, se rendit devant l’autel de la Vierge et l’invoqua. Alors, les démons arrivèrent sous l’apparence de singes, et devant l’église ils se mirent à sauter de branche en branche dans les arbres. Le sacristain et 5 personnes leur demandèrent : « Vous, les singes, que faites-vous ici ? ». L’un d’eux répondit : nous attendons notre compagnon, qui prie dans l’église ». Le sacristain et les autres spectateurs eurent peur. Ils ordonnèrent à Albrecht de s’en aller, et tous les singes disparurent. En se rendant à Colmar, il entra à l’église des Frères Prêcheurs (4), mais le Démon se comporta avec lui d’une telle manière qu’il faillit renoncer. Il l’enleva en présence des frères, déposa son habit et son bonnet dans un nid de cigogne, puis le transporta au-dessus du Hohlandsberg. Mais comme il appelait Dieu à son secours, le Démon le ramena au couvent. Puis il entra dans son esprit, de sorte qu’à la fin, on l’exorcisa en public dans la cathédrale (5). On put voir le Malin s’échapper de lui sous la forme d’un oiseau noir. Il ne vint plus jamais le voir ». Fragments de Specklin, (6) A présent, analysons ce petit texte. Le contexte Remarquons d’abord qu’il est solidement ancré dans le temps et dans la géographie, ce qui confère un air de réalité à un scénario qui, lui, relève de l’imaginaire religieux. Le frère bégard est originaire de Fribourg, et pour trouver du travail, on le voit se déplacer depuis Bâle, jusqu’à Haguenau, puis revenir vers le sud en passant par la forêt de Reichstett, Strasbourg, puis Colmar, d’où il part par la voie
des airs pour survoler le Hohlandsbourg. On pourrait pratiquement le suivre à la trace. Il s’arrête également dans deux sanctuaires où il rencontre des ordres religieux : A Strasbourg, c’est à Sainte Hélène, à Colmar, à l’église des Dominicains. L’église des Dominicains de Colmar (1283)
Le scénario Le décor est près pour un scénario qui plonge le lecteur dans le merveilleux. Le personnage central est un bégard. Depuis le XIIIe il existe des béguines, des femmes qui vivent pieusement sans être membres d’ordres religieux. Des hommes ont suivi leur exemple, ce qui leur a valu le nom de bégards et notre Albrecht en est un. Ces groupements attiraient au départ La béguine de la des gens de toutes conditions sociales, chaire de Geiler, puis le recrutement s’est concentré sur Cathédrale de les classes pauvres. Ces béguines et Strasbourg, 1487 bégards exerçaient d’humbles métiers : tisserand, cardeur, fileuse, voire survivaient par la mendicité. Ils ne rentraient pas dans les catégories classiques de la société et sont donc devenus suspects d’hérésie. On le sait qu’à Strasbourg dans les années 1360, ils ont fait l’objet de persécutions (7). Ce n’est donc pas un hasard que ce soit un bégard qui conclut un pacte avec le Diable. Arrêtons-nous sur la manière dont cela se déroule. Albrecht est dans une misère noire et appelle au secours. Sa supplication ne s’adresse pas à Dieu, mais à n’importe qui (8). Le Malin en profite, et vient lui proposer une alliance. C’est le scénario qu’on retrouvera plus tard dans les actes d’accusation des procès en sorcellerie, lorsque la Grande Traque sera à son paroxysme : le Démon profite toujours d’un moment de désarroi pour séduire sa victime. L’association de l’hérétique et du Diable est par contre ancienne. Dès le XIIe siècle, l’Eglise essayait de décrédibiliser les dissidents religieux, vaudois ou cathares en les présentant comme des possédés ou des complices volontaires du Démon (9).
Autre élément ancien, le vol au-dessus du Hohlandsbourg. Il provient du corpus des croyances païennes. Les petits dieux locaux étaient déjà capables de voler dans le ciel nocturne pour se retrouver autour d’une divinité identifiable à Freya. Les premières descriptions sur les sorciers les montrent qui s’envolent pour aller piller les celliers et les garde-mangers (10) Après qu’Albrecht ait renié Dieu, la Vierge lui apparaît et lui Démon transportant un recommande de s’adresser aux hérétique. Invective contre la Frères du Saint Esprit, à Sainte secte, Jean Tinctor, 1470 Hélène, au nord de Strasbourg. Or, il fait à présent partie de l’armée des démons, lesquels viennent chahuter sous forme de singes devant l’église où il prie. Le sacristain, par peur, expulse Albrecht (11). Sa prochaine étape se situe chez les Dominicains. Le Diable fait la démonstration de sa puissance en emportant Albrecht, mais cette fois-ci, les Frères font front et finissent par l’exorciser. Albrecht, hérétique en puissance, parce que bégard, puis partisan du Diable, et même possédé par lui, aura donc été sauvé, in fine, par la Vierge et les Dominicains. Il peut réintégrer les rangs de la communauté chrétienne. Cette histoire édifiante aura été construite par les Dominicains pour démontrer à la fois la réalité de la menace diabolique et leur propre efficacité : l’exorcisme du malheureux Albrecht se fait en public, et les fidèles voient s’échapper le Diable sous la forme d’un oiseau. Un tournant
On a vu que le modus operandi du Diable annonce ce que l’on trouvera dans les confessions extorquées aux suspects au XVIIe siècle, au moment de la grande chasse aux sorcières. Il y a pourtant une différence : le Diable ne demande à sa nouvelle recrue qu’une chose, renier Dieu. On n’en est pas encore à provoquer des grêles ou des épizooties. Le Diable se contente pour le moment de faire perdre son salut à la chrétienté. En cela, le personnage d’Albrecht le bégard se situe dans la continuité des hérétiques à l’ancienne, mais dans leur version déjà diabolisée. Dans quelques décennies émergera un haereticus modernus, toujours lié au Diable, mais à qui ce dernier donnera les moyens d’infliger à l’Humanité toutes sortes de maux : grêles, invasions de de chenilles, épizooties, etc. Cette nouvelle version mutera une dernière fois pour donner naissance à la sorcière, mais elle est déjà amorcée depuis les années 1320 (12). Le basculement se situe dans les années 1480, avec comme acteurs principaux Innocent VIII et l’inquisiteur Institoris, auteur du fameux Maillet des Sorcières. Le texte fondamental est la décrétale d’Innocent VIII, Summis desiderantes affectibus (1484). On y trouve côte à côte l’ancienne et la nouvelle conception de l’hérétique (13). Dans son Maillet des Sorcières, Institoris développera et théorisera ensuite cette nouvelle vision (14). L’affaire d’Albrecht se place 30 ans avant ce moment-charnière. Notons aussi la bienveillance des Dominicains pour le bégard. En 1458, à Strasbourg, Friedrich Reiser a droit à moins d’égards. Ce prédicateur itinérant vaudois, en cheville avec les hussites, est arrêté avec sa servante Anna dans le cellier de la ville par les inquisiteurs dominicains Nicolaus Hanemann et Johann Wegrauf, puis brûlé au Marais Vert (15).
Friedrich Reiser sur son bûcher en 1458, d’après un dessin du XIXe siècle (Touchemolin). En vertu d’un accord avec les Dominicains, la ville s’engageait à exécuter les suspects reconnus hérétiques par les frères. La différence de traitement tient à la diversité des attitudes des autorités face aux déviants religieux. Après tout, Albrecht et Reiser étaient tous deux des hérétiques à l’ancienne. Mais face aux dissidents, l’Eglise est encore dans une période de flottement. Un point pourtant, dans cette affaire, est un signal pour le futur : le Dominicain qui le confesse est Institoris, le futur auteur du Maillet. Trois décennies plus tard, il poussera l’Eglise à durcir le ton, et sur les bûchers, les dissidents religieux, déjà diabolisés, cèderont la place aux sorcières… Un bel exemple de story telling Il est clair que l’aventure d’Albrecht le bégard a germé dans l’esprit des Dominicains de Colmar. Pour asseoir la crédibilité du récit, ils l’ont mélangé avec des ingrédients vérifiables: une date, un personnage très probablement réel et des repères géographiques
précis. Ils l’ont également ancré dans des croyances populaires comme le vol dans les airs. Le décor une fois planté, on peut ensuite mettre en scène le combat des Frères contre le Démon et l’incompétence des ordres monastiques concurrents. Le sommet, ce sera l’exorcisme public, devant les fidèles. L’apparition d’un oiseau noir relève soit du tour de bateleur, soit d’un ajout postérieur dans le texte. La méthode se retrouvera chez Institoris. Son Maillet des Sorcières est truffé d’anecdotes destinées aux prêtres, afin qu’ils les utilisent pour étayer leurs sermons. On la retrouve également chez Geiler de Kaysersberg, dont on loue souvent l’éloquence, laquelle tient à son sens du story telling. Pierre Jacob Notes 1) Son ouvrage Architectura von Vestungen, Strasbourg, 1589, a été réédité de nombreuses fois. 2) Les Collectanées de Daniel Specklin, Chronique strasbourgeoise du seizième siècle, Fragments recueillis par R. REUSS, Paris, 1890. 3) La première église de Schiltigheim portait le nom de Sainte Hélène. Un texte de 1401 mentionne : Die Kirche zu Sante Helenen zu Rothenkirche, gelegen usewendig der Muren (extra muros) und indewendig des Burgbannse (sur la ban de la ville). Elle semble liée à la léproserie aujourd’hui disparue. 4) Frères Prêcheurs : autre nom des Dominicains. Ils sont à Colmar depuis 1278. 5) La collégiale Saint Martin. 6) Les Collectanées, p. 456, § 2110 7) Dictionnaire Historique des Institutions de l’Alsace, art. « béguines ». bnu.fr ; Wikipedia, art. « Beginen und Begarden ; A. PATSCHOVSKY, « Strassburger Beginen-verfolgungen im 14. Jahrhundert », Deutsches Archiv für Erforschung des Mittelalters, T.9, 30, 1974, p. 56-198.
8) On sait qu’au XIIIe s. , on détectait les mendiants hérétiques par leur habitude de solliciter les passants au nom de Dieu ou de la charité. 9) Dès le XIIe s., des auteurs tels que Guibert de Nogent ou Walter Map leur ont attribué des mœurs sexuelles monstrueuses, et l’habitude de tenir des réunions présidées par le Diable. On en trouve une description dans le Vox in Rama de Grégoire IX (1233 ?) 10) Nous avons consacré un billet à ce point. Voir : « La sorcière et son balai », sur le site d’Alsace, Culture, Patrimoine. Aussi : « La Savoie, berceau de la chasse aux sorcières ». 11) Tertullien avait déjà qualifié le Diable de simius Dei, « singe de Dieu ». Les singes se situaient à mi-chemin entre humains et animaux, ils étaient des humains déchus, comme le Diable était un ange déchu. On peut voir à l’œuvre Notre-Dame de Strasbourg des singes harcelant un moine. 12) Jean XXII, victime d’une tentative d’empoisonnement accompagnée de simagrées magiques, assimile, au plus tard en 1326, par la bulle « Super illius specula », les magiciens aux hérétiques. 13) On trouvera en annexe, le cœur du texte. 14) Voir notre billet : « Heinrich Kraemer, inquisiteur alsacien », sur le site d’Alsace, Culture, Patrimoine. 15) Wikipedia, art. « Friedrich Reiser ». Les actes du procès ont disparu dans l’incendie des Dominicains de 1870. ALBERT DE LANGE, « La fin tragique des Vaudois au nord des Alpes à la lumière du destin de Friedrich Reiser », Revue d’Histoire et de philosophie religieuses, Année 2008, 88-1, p. 3-19. Annexe Le Pape Innocent VIII donne son appui à l’Inquisiteur Heinrich Kraemer par la Bulle Summis desiderantes affectibus. Pour soutenir son action, il brosse un tableau apocalyptique. Les personnes visées par l’action de l’Inquisiteur présentent encore les caractères de l’hérétique médiéval, mais déjà, on les accuse des crimes magiques qu’on attribuera aux sorcières.
« Il est récemment venu à nos oreilles, avec grande douleur, que dans quelques régions de l’Allemagne supérieure, aussi bien que dans les provinces, les villes, les territoires, les régions, et les diocèses de Mayence, de Cologne, de Trier, de Salzbourg, et de Brême, que beaucoup de personnes des deux sexes, insouciantes de leur propre salut et abandonnant la foi catholique, abusées elles-mêmes par des incantations, charmes et conjurations, et par d’autres superstitions et sortilèges abominables, offenses, crimes et méfaits, infligent la ruine et fassent périr la progéniture des femmes, les petits des animaux, les produits de la terre, les raisins des vignes et les fruits des arbres, aussi bien que des hommes et des femmes, des bétails et des bandes et des troupeaux et des animaux de chaque sorte, des vignes également et des vergers, des prés, des pâturages, des moissons, des grains et d’autres fruits de la terre ; qu’ils affligent et torturent avec de grandes douleurs et tourments, internes et externes, ces hommes, femmes, bétail, bandes, troupeaux, et animaux, et gênent les hommes pour l’engendrement et les femmes pour la conception, et empêchent toute consommation de mariage. » Summis desiderantes affectibus, 5 décembre 1484