Augustin Güntzer, tonnelier au XVIIe siècle
Chronique n°50 · Pierre Jacob
Les tribulations d’un compagnon dans une Europe en pleine Guerre de Trente Ans. Augustin Güntzer Témoin de son temps ugustin Güntzer (1596 - 1657) était issu d’une famille A de potiers d’étain calvinistes d’Obernai. Il a laissé un journal où il raconte sa jeunesse en Alsace, mais aussi ses deux Tours de Compagnon à travers le Saint Empire (1616-1622 et 1620-1621). Il témoigne de la rudesse des moeurs et des tensions religieuses qu’il doit affronter dans sa bourgade natale, puis dans un Saint Empire que la Guerre de Trente Ans commence à dévorer Son récit rappelle celui du Suisse Thomas Platter, qui a vécu un siècle plus tôt. La différence est que Platter, qui a commencé comme chevrier, a Vini comme imprimeur. Güntzer, lui, était issu d’une famille d’artisans, et promis à
une certaine aisance. La Guerre de Trente Ans va le rejeter dans la pauvreté. Le contexte Au XVIIe siècle, le Saint Empire -comprenez l’Allemagne vivait encore sous le contrecoup de l’arrivée du protestantisme en 1517. Un début de guerre religieuse avait eu lieu, mais en 1555, l’empereur Charles Quint avait signé la paix d’Augsbourg qui permettait à chaque Prince de l’Empire de choisir sa religion, laquelle devait être suivie par tous ses sujets. Pourtant, un siècle plus tard, l’affaire n’est toujours pas réglée.. Ferdinand II de Habsbourg va, en accédant au titre d’empereur en 1619, plonger l’Empire dans la fameuse guerre de Trente Ans. Elle est pratiquement inconnue des Français, alors qu’elle a fait des millions de morts, Il s’agit certes d’un conTlit religieux, mais sa violence et sa durée tiennent aussi aux ambitions politiques des participants, qui emploient des armées de mercenaires vivant sur le pays. Aussi plusieurs puissances étrangères vont intervenir en Allemagne sous prétexte de défendre l’un ou l’autre parti religieux, en fait pour s’y tailler un morceau: Espagnols, Anglais, Danois, Suédois, Français. La France, pour des raisons géostratégiques, vise l’Alsace, ce qui prolonge les souffrances de ses habitants de près de 30 ans. C’est dans ce contexte de folie meutrière que l’on peut suivre le destin d’Augustin Güntzer, qui a parcouru l’Europe et relaté sa vie dans son journal. Il est un témoin précieux de ce que pouvait être l’existence d’un habitant du Saint Empire à cette époque. Les jeunes années Le mardi 4 mai 1596, à Obernai, Agnesa Güntzer, née Gross met au monde un petit garçon qui portera comme son père le prénom Augustin. Les Güntzer sont une famille d’artisans, des potiers d’étain, probablement originaires du Val de Villé. Ils vivent dans une certaine aisance, grâce à leur commerce et à une petite ferme. Ils n’ont cessé de tisser des liens avec les familles les plus considérées d’Obernai, de Colmar, de Riquewihr et de Sainte-Marie-aux-Mines. Le grand-père avait choisi le calvinisme. Augustin est donc élevé sévèrement dans cette religion. Il est timide et craintif à une époque où les tendres n’ont pas la vie facile. Enfant, il a déjà
peur de la mort, comme d’ailleurs beaucoup de gens de son époque. Il se voit mourir et enterré par ses sœurs. Il se réfugie dans l’austérité de la religion et s’en remet à Dieu pour qu’il le sauve du péché et de la fureur des hommes. Mélancolique, il comprend très tôt la sauvagerie de ses contemporains. A Obernai, être protestant est devenu problématique. En effet, en 1598, le Magistrat a déclaré la Ville catholique, et les adeptes de la Réforme ont vu, d’année en année, leurs droits reculer. Plus de baptêmes, même dans l’église Saint Jean d’Oberlinden, qui est luthérienne. Augustin fut le dernier des enfants « réformés » à être baptisé à Obernai. Il ne peut plus accéder à l’école de la Ville et doit se rendre à Barr, la Protestante, pour apprendre à lire. Obernai (Ehenheim ou Oberehnheim) dessiné par Augustin Güntzer En 1604, alors qu’il a sept ans, il fait l’expérience de l’intolérance lorsqu’un catholique tente de le noyer dans l’Ehn. Voici son récit: « L’année 1604, j’allais sur mes huit ans, je courus un grand danger dans la rivière ; un bourgeois d’Obernai voulut m’y noyer et me tuer. Hans Mosser était un bourgeois et vigneron d’Obernai, ennemi de mon père à cause de la religion. Me voyant gambader avec d’autres jeunes garçons près de la porte de mon père, il me poursuivit et m’attrapa. Dans sa colère, il me précipita dans le courant qui se referma sur moi. Quand il me pensa mort et noyé, il vérifia si je vivais encore : mais par une exceptionnelle grâce divine, plusieurs femmes et hommes vinrent à mon secours. Ensuite, ce malfaisant rentra chez lui tout joyeux, se vanta de son geste, raconta comment il avait jeté à l’eau le garçonnet du potier d’étain , ce huguenot, cet hérétique ; comment il l’avait promptement noyé et même si on avait secouru l’enfant, il pensait qu’il était mort. Mes parents m’emmenèrent à la maison, me mirent la tête en bas et l’eau s’écoula de mon corps. Ils
me soignèrent de leur réconfort ; et je retrouvai la santé, grâce à Dieu ». Le vigneron Mosser essaie de noyer le jeune Augustin dans l’Ehn… Ce n’est pas Tini: à onze ans, deux jeunes curés l’enferment pour l’obliger à se convertir. Cela va durcir son caractère vis-àvis de ceux qu’il appellera dorénavant « les papistes ». Les différends religieux sont à leur paroxysme et toute discussion est impossible. Les calvinistes, par exemple, refusent d’absorber l’hostie au cours de la Sainte Cène, puisque le corps du Christ doit être absorbé spirituellement. Ce en quoi ils se distinguent même des luthériens. Dans l’atelier de son père, il apprend à faire fondre l’étain, à couler et réaliser vaisselle et pots utilisés dans les cuisines. Il a une enfance heureuse, grimpe sur la colline pour apercevoir la Forêt-Noire et court la campagne aux alentours. Comme en Alsace on ne parle que le dialecte, à treize ans, son père l’envoie à Baccarat, en Lorraine, apprendre le français. Il y est encore obligé de se battre contre les garçons catholiques. Après un an, son père lui demande de revenir au chevet de sa mère, Agnesa, tombée malade. Il arrive malheureusement trop tard. Avec ses huit frères et sœurs, il doit désormais s’occuper des tâches ménagères, nourrir les bêtes et travailler aux champs. Il est
L’atelier du potstainier. Jost Ammann, Staendebuch, 1568 souvent malade et très mal soigné. Pour prier, comme il n’y a pas de temple calviniste à Obernai, la famille Güntzer attend le dimanche aprèsmidi pour pouvoir aller à pied à Barr. Il est apprenti chez son père pendant trois ans et en 1615, très Tier, il est reçu compagnon dans la corporation des potiers d’étain de Strasbourg. Ses parrains viennent de Nuremberg, de Heidelberg et même de Dantzig ! La cérémonie rituelle du baptême lui coûte 10 Tlorins et se termine à l’auberge. Ce sont des moments de fête où les compagnons, très liés entre eux, font bombance. Sa destinée semble assurée puisqu’il reprendra un jour l’atelier familial. Un premier tour de l’Europe En attendant, à dix-neuf ans, pour compléter sa formation, Augustin doit entreprendre, comme Augustin Güntzer se met en route . Il vide un dernier pot avec ses amis, puis prend congé de son père… c’est l’usage, un voyage de compagnon. Pendant quatre ans, il part à la découverte du monde. Il parcourt l’Allemagne et l’Italie, ce qui représente 10 000 km à pied, dormant dans des auberges peu sûres. Il a sur lui 12 Tlorins, ce qui est une petite fortune et emporte une arquebuse. Il travaille et en contrepartie il est nourri et logé à chaque étape. Il met 41 jours pour faire les 1000
km jusqu’à Vienne. En cours de route, il échappe à des brigands. A Vienne, il travaille pendant 36 semaines. A nouveau, il manque de se noyer, cette fois-ci dans le Danube. Son travail et la faiblesse des prix le mettent cependant à l’abri de la pénurie: « Cette année-là, en 1616, la nourriture était bon marché ; deux pigeons rôtis coûtaient 3 kreutzers (6 deniers ou 2 euros), une miche de pain blanc 1,5 denier, un mass de bière blanche 2 deniers (un mass = 1,9 litre) » Il était parti d’Obernai avec 12 Tlorins, lorsqu’il quitte Vienne, il en a à présent 25. Il prend la direction de Prague où il voit l’empereur Mathias Ier de Habsbourg et son épouse Anne à l’église du château. Il est obligé de s’enfuir car son chapeau de protestant l’a trahi. Il séjourne ensuite 15 jours à Leipzig, 24 semaines à Nuremberg, où il est empoisonné par un aubergiste, puis 15 jours à Munich et Salzbourg. En juin 1617, il veut traverser les Dolomites au col du Grossglockner, où l’un de ses guides meurt de froid à 2500 mètres d’altitude, mais revient à Klagenfurt, où il reste un an. En juin 1618, il traverse les Alpes vers Ljubjana, où sévit la guerre, puis Trieste où il raconte avoir rencontré un loup, enTin Venise et Padoue. En Italie, on lui vole une partie de sa bourse et il manque de se faire violer. Il découvre enTin Rome, et passe à Sienne, Florence et Mantoue. Certes, il déteste les « papistes », mais sa curiosité l’incite à visiter la chapelle de Notre-Dame de Lorette et la Basilique Saint-Pierre de Rome. En portant sur lui un chapelet, il tente de se protéger des accusations confessionnelles. Mieux encore : à Sienne, comme cent cinquante autres croyants, il se fait laver les pieds par un évêque. Il prend le chemin du retour par Trente, Bolzano, traverse les Dolomites, toujours à pied, par le col du Brenner. Il passe ensuite par Innsbruck. C’est alors qu’il voit une comète. Il en fait un dessin, avec le commentaire suivant: « J’ai vu cette comète tous les matins à 5 heures pendant une heure, à Schwaz dans le Tyrol, et ce, quinze jours d’afPilée, en décembre avant la Noël de l’an 1618. Que le Seigneur, notre Dieu, nous accorde sa grâce, car il montre aux hommes que de grands châtiments et
La comète de 1618. Elle a beaucoup intéressé des astronomes comme Galilée malheurs puniront les hommes du pays allemand à cause de leurs péchés ». Pour son esprit torturé par l’angoisse, ce n’est pas un phénomène scientiTique, mais, comme le montre la Tin de son commentaire, un signe de Dieu. Il rajoute: « Ah! Seigneur, Dieu, je ne peux m’imaginer autre chose que cela: en nous montrant cette comète et ses verges, ton dessein est de châtier les habitants de l’Allemagne. Punis-nous avec mesure et non dans ta colère. Seigneur, accorde-nous ta grâce et ne nous fais pas tomber entre les mains des hommes, car ta miséricorde est immense. Seigneur, tes verges sont aussi pour moi, car je suis un grand pécheur. Seigneur, si cela se peut, donne-moi ton saint Esprit, aPin que j’améliore ma vie. Ah! Seigneur, aide-nous et ne nous laisse pas périr, par la volonté de ton Fils, le Christ. Amen. SEIGNEUR, MON ÂME T’APPARTIENT EN TOUT TEMPS ».
Il poursuit son chemin par Kempten, furich et Bâle. Il est de retour à Obernai le 22 juin 1619 après quatre années d’absence. Il entreprend alors de rédiger un journal où il relate tout ce dont il pense devoir un jour rendre compte. Il ne sait pas qu’il vient de vivre les quatre plus belles années de sa vie. La Guerre de Trente Ans arrive En effet, cette année 1618 correspond au début de la Guerre de Trente Ans, qui sera une catastrophe pour le Saint Empire et ses habitants. Le récit d’Augustin Güntzer nous donne une idée des souffrances de ceux qui ont subi ce conTlit. Ce dernier commence en Bohème, à Prague, en 1618, pour des raisons religieuses. A Vienne, Ferdinand II de Habsbourg succède, à quarante ans, à son cousin Matthias qui n’a pas de successeur. Or, de leur côté, les Tchèques ont proclamé Frédéric du Palatinat, ce qui donnerait une majorité protestante dans le corps des princes électeurs. Une situation insupportable pour un catholique intransigeant comme Ferdinand II. Deux camps se forment. Après quelques succès, les protestants sont battus à la Montagne Blanche, le 8 novembre 1620. La répression s’abat sur eux. Les troupes impériales s’attaquent à Frédéric sur ses propres terres au Palatinat. A Obernai, Augustin est revenu à la vie normale et travaille avec son père mais l’envie n’y est plus : « Mes grossiers compagnons m’ont obligé à boire copieusement nuit et jour, d’être grossier. Ils voulaient que je m’accouple avec une femme. Nous nous battions à coups de poings et de couteaux. Je ne pensais qu’à repartir dans les pays du soleil de minuit ». Son père veut qu’il se marie et reste à Obernai. Mais Augustin n’a qu’une seule idée en tête, repartir, retrouver la liberté ! Il se dispute sans arrêt avec son père qui, conscient des dangers, ne veut pas qu’il quitte Obernai et le menace même de son épée quand il lui réclame sa part de l’héritage maternel. Augustin se remet en route L’obstiné jeune homme repart le 3 mai 1620 et prend la route de Luxembourg en passant par la Lorraine où les paysans, le prenant pour un soldat, veulent le tuer, peut-être pour ne pas lui payer la taxe de passage qu’ils doivent payer aux compagnons ! Cette fois, il dort dans les granges car son père ne lui a pas donné d’argent. Il visite Bruxelles, Amsterdam, Hambourg au
nord de la Germanie, Gdansk en Pologne, Vilnius et Riga, puis Copenhague au Danemark où il rencontre le roi Christian IV qui lui demande : « Quelle est la situation en Allemagne ? » Cinq ans plus tard, ce dernier envahira le nord de l’Allemagne à la tête d’une armée de 20 000 danois. Augustin rencontre aussi d’autres compagnons de voyage avec lesquels il partage les duretés de la vie. Il traverse ensuite la Mer du Nord pour Londres et Douvres en Angleterre. Il en revient par Dieppe, Paris, où des soldats catholiques veulent le tuer, Lyon où il manque encore d’être assassiné, enTin Lausanne et Bâle. En plus de la faim, du froid, des mauvaises rencontres, il a dû affronter les haines entre les communautés et se garder des exactions des mercenaires, des brigands et des vauriens en tout genre qui peuplent les routes. Il attrape même la syphilis en fréquentant les prostituées: « Le Diable me suppliciait jour et nuit m’intimant l’ordre de fréquenter les prostituées ou en me suggérant de mettre Pin à mes jours ! Il s’attaqua encore à mon corps qui se couvrit d’ulcères et de pustules purulentes ; j’étais atteint par le « mal des Français » ; Pinalement, je me réjouis de mourir et d’être délivré de cette misérable vie de péché ». Ce second voyage de 8000 km l’éprouve tellement qu’il lui fait passer l’envie d’en faire un autre. À son retour le 8 décembre 1621, il retrouve toute sa famille en bonne santé. Mais les tensions entre communautés sont exacerbées et la ville d’Obernai a promulgué une loi interdisant aux protestants de se marier ! Ce détail va changer à jamais la vie de notre Augustin. Il n’est pas question pour lui de renier sa religion pour épouser celle des papistes. A vingt-cinq ans, il lui faut partir et il décide de rejoindre Colmar où son cousin commande la milice. Mansfeld arrive en Alsace En cette même année 1621, un certain Mansfeld, l’un des généraux de Frédéric V, envahit la plaine d’Alsace. Il pille sans distinction les villages catholiques et protestants. Il fait le siège d’Obernai qui résiste pendant 3 jours. Il réclame 30 000 miches de pain et 100 000 reichsthaler. Le 7 juillet, la ville capitule et ne peut verser que 30 000 thaler. Elle est pillée, Etienne Reichardt, le maire, est emmené en otage et ne reviendra jamais.
Dans la Guerre de Trente Ans, l’artillerie a joué un rôle croissant. Voici ce qu’en dit l’abbé Laguille: « La ville d’Oberehnheim (Obernai) ayant voulu résister, Mansfeld y Tit mener du Canon et la contraignit de lui payer cent mille Richedalles pour se racheter du pillage. Andlau et Enheim furent plus maltraitées. Après qu’on les eut pillées, on y mit le feu sous prétexte que les habitants avaient tenu sur le comte de Mansfeld d’insolents discours. Ceux de Rosheim ayant été accusés de même d’avoir dit que Mansfeld était un bâtard, furent si barbarement punis qu’on les Tit tous passer au Til de l’épée, sans distinction d’âge, ni de sexe : on n’épargna pas même les enfants qui étaient au berceau. Et après avoir enlevé tout ce qu’on put de cette misérable ville, on mit le feu partout. » Il est clair que Laguille charge la barque, puisqu’après cet épisode, la ville d’Obernai a la force de prendre des mesures radicales : reconstruction des remparts, achats d’armes, recrutements d’hommes d’armes et expulsion des protestants. Le père d’Augustin est chassé, s’exile à Mittelbergheim avec ses autres enfants et perd sa poterie avec tous ses biens ! Pendant ce temps, notre Augustin est à l’abri derrière les murailles de Colmar : « Je travaillais dix mois en tant que garde du corps de mon cousin, Daniel Birr, qui commandait 300 lansquenets. J’étais logé et nourri et touchais une solde de 8 Plorins (250 euros) par mois. »
Lassé de cette morne occupation, il s’achète un cheval et part pour Strasbourg, qui est protestante, où il se fait engager comme artilleur : « J’étais nourri et logé, je percevais un salaire d’un demi-thaler la semaine… J’appris l’artillerie en tirant avec de gros canons et à fabriquer toutes sortes de feux d’artiPice. J’étais joyeux et bien disposé ... Je fabriquai un feu d’artiPice, l’emmenai à Colmar où je le tirai ! » Il a des parents à Colmar. Son cousin Birr est même devenu stettmeister de la ville. Ils le convainquent de se marier et lui présentent un excellent parti : « Le 1er juin 1623, j’achetai le droit de bourgeoisie pour 8 ducats d’or (400 euros). Le 8, je me Piançais avec Maria Göcklin, veuve de feu Martin Schick, vigneron, et me mariais le 29 juin. J’avais 27 ans et la femme 38 ans. Elle avait quatre enfants, deux Pils, nommés Martin et Nicolaus, et deux Pilles, nommées Catherina et Maria … Seigneur, je te prie de nous accorder ton aide paternelle aPin que nous puissions subvenir à nos besoins. Ne nous donne pas trop, aPin que nous ne devenions ni Piers ni bavards ni avares, car le Diable, en présence de l’avarice tourmente beaucoup les gens. Seigneur, ne nous donne pas trop peu non plus, aPin que nous ne devenions ni hargneux, ni envieux vis-à-vis des riches … protègenous de la gourmandise et de l’ivrognerie … de l’hypocrisie et des bavardages. Donne-moi encore la sagesse … En cette année 1623, j’étais joyeux et plein d’entrain pour gérer notre ménage au mieux aPin de faire fructiPier les biens du patrimoine et les transmettre à mes enfants. Bien qu’elle m’ait apporté environ 10.000 livres de biens (des terres viticoles notamment), ceux-ci appartiennent à ses enfants du premier lit et je n’en ai que l’usufruit ». Cette année-là, l’empereur Ferdinand II a levé une armée qui remporte une série de victoires et contrôle le sud et l’ouest de l’Empire. Le principe est alors que « la guerre doit Tinancer la guerre ». Des aventuriers sans scrupules se mettent à la disposition des Princes et empruntent de l’argent à des Tinanciers sans scrupules pour engager des mercenaires qui vont rançonner les villes et villages qu’ils traversent. Pendant ce temps, En France, Louis XIII et Richelieu se battent au sud contre l’Espagne de Philippe IV (arrière-petit-Tils de Charles-Quint) et au nord contre les Espagnols de Belgique. Concernant l’Allemagne, dans son « Avis donné au Roi »,
Richelieu développe la stratégie française en expliquant : « qu’il fallait s’avancer, si possible, jusqu’à Strasbourg, pour acquérir une entrée en l’Allemagne ». En mars 1624, Maria Güntzer accouche, pour la onzième fois, d’une Tille, Agnesa. Augustin est heureux et Tier : « Elle est de nature colérique, chaude, sèche et humide » ! En avril, meurt la petite Maria âgée de quatre ans. En 1625, Augustin devient maître des banquets de sa corporation. En janvier 1626, Maria met encore au monde une petite Barbara. Augustin est aux anges : « Elle est de nature sanguine, chaude, humide et aérée ! ». Augustin est élu intendant du Poêle, concrètement son comptable, mais il tombe malade, ce qui l’empêche de travailler la moitié de l’année. Toujours en 1626, à Barr, sa sœur Anna meurt de la peste. En 1627, Augustin, prudent ou prévoyant les évènements à venir, se rend à Bâle par la poste chez son cousin Sébastian Güntzer. « J’y portais mes meilleures lettres de change, bijoux et argenterie aPin de les mettre en dépôt ». Bâle, à cette époque, sert déjà de coffre fort aux capitaux en quête de sécurité. En février 1628, le commissaire d’Augsbourg prévient la ville de Colmar qu’elle sera occupée si elle n’accepte pas de revenir à la religion catholique. Les bourgeois catholiques de Colmar annoncent alors aux protestants que s’ils n’abjurent pas, ils devront, avec femme et enfants, quitter la ville dans les six mois. Le 14 avril, Maria accouche une nouvelle fois d’un Tils, Augustin, qui ne vivra qu’un an. La famille de Maria la supplie de se renier pour rester à Colmar. Mais elle veut suivre son mari qui ne veut pas en entendre parler : « Bien des papistes me haïssaient car j’avais empêché maintes personnes de se convertir. Ils attendaient l’occasion de me faire humilier par le bourreau. ». Güntzer à Strasbourg En juin, Augustin rachète le droit de rétractation à la ville de Colmar et paye le droit de bourgeoisie à Strasbourg : « Le 20 juin, mon déménagement se Pit sur 4 voitures et une charrette jusqu’à Illhäusern où nous avons remonté l’Ill jusqu’à Strasbourg. Ce déménagement me revient à 65 Plorins. Arrivant à Strasbourg, avec ma femme et mes cinq enfants, nous trouvâmes une pauvre maison et ma femme se mit à pleurer au souvenir des biens et de la belle maison qu’elle avait laissés derrière elle. Les pertes totales subies s’élèvent à 1000 Plorins !»
Il exagère surement car il devra plus tard rendre des comptes à ses beaux-enfants. « La maison est froide et humide, nous toussions tant et avions la peau si irritée que nous pensions en mourir » Malade, il ne peut travailler. Ils vivent chichement des rentes de Maria. Le manque de travail, la cherté du temps causent bien des soucis à notre jeune couple. Ils tombent souvent malades et le désespoir les gagne. Les enfants du premier mariage de Maria se disputent avec Augustin et retournent à Colmar où ils abjurent la religion protestante. Mais notre Augustin est têtu comme une mule et ne se reniera pas. A Strasbourg, en 1631, le Magistrat, sous la menace, rompt sa neutralité, ouvre son pont sur le Rhin, prête ses mercenaires et son artillerie à Gustave Adolphe, le roi de Suède. Il lui octroie même un prêt de 50 000 Tlorins ! Le maréchal suédois Gustave Horn décide de commencer par la prise d’Obernai (encore !). Le 6 septembre 1632, son armée se présente devant les murs et, cette fois, le nouveau maire de la ville fait ouvrir les portes et paye la rançon demandée. Les Suédois envahissent toute la plaine, prennent et pillent ensuite Erstein, Benfeld. Sélestat, Ensisheim, Thann, Rouffach, Belfort et Colmar. En fait, toute l’Alsace est entre leurs mains, sauf Saverne et Strasbourg. Ils imposent partout la religion protestante. Les villageois paniqués afTluent par milliers à Bâle et Mulhouse. Augustin écrit en 1632 : « L’envie me prit d’intégrer l’armée suédoise aPin de l’aider à conquérir les villes des papistes en particulier Obernai et Colmar qui m’avaient chassé » Il hait ces catholiques arrogants, idolâtres et leur avidité. N’ayant plus d’argent, Il travaille pendant deux mois aux fortiTications de Kehl : « Nous expédiions tous les jours des munitions à l’armée qui devaient servir à conquérir les villes. J’ai moi-même aidé à couler six fois cent mille balles de mousquet pour l’armée. Mes commandants m’ordonnèrent de me rendre à Offenbourg et à Benfeld avec un mortier aPin d’aider à investir ces villes. » Pendant ce temps, la mort frappe autour de lui. Le 29 septembre 1631, sa belle-Tille Catherina meurt à 22 ans à Colmar. La même année ses deux sœurs Apollonia et Catherina meurent également de la peste à Mittelbergheim. Toute la famille est malade. En février 1632, son beau-Tils Nicolaus meurt à 9 ans d’une phtisie pulmonaire.
Augustin au chevet de son père, avec Catharina, Anna et Appolonia. La Guerre, la Famine et la Peste font des ravages en ces années 1630… En août, c’est sa chère femme Maria, qui décède, à quarante-sept a n s , d ’ u n e a t t a q u e cérébrale. Il n’aura vécu que neuf ans de bonheur avec elle et ne retrouvera jamais une femme pour soulager sa triste existence. En janvier 1633, les paysans du Sundgau qui n’en peuvent plus des exactions, se révoltent et massacrent quelques Den 19 januarii 1633, sind bey Hesingen, ein stunde von Basel, 43 Baurn wegen einer Aufruhr, a drey bäum gehenckt worden garnisons. La répression est terrible et 4000 d’entre eux se font périssent près de Blotzheim. En octobre 1633, ce sont les Espagnols catholiques qui chassent les Suédois et occupent la Haute-Alsace. Mais Colmar fait appel à la protection de la France et est repris par les armées protestantes, Augustin y retourne avec ses Tilles, Agnesa
et Barbara qui ont neuf et sept ans. Il doit à nouveau payer le droit à renonciation du titre de bourgeois de Strasbourg, avant de reprêter serment de bourgeoisie à Colmar, tout cela lui coûte la somme de 2199 Tlorins, 5 schilling et 4 deniers. N’ayant pas d’autres possibilités, il s’engage encore dans la milice, est affecté au bastion Sainte- Catherine où il sert les grosses pièces d’artillerie. Mais il doit se battre avec les mousquetaires cantonnés dans la maison de Maria pour le partage du pain et des violences faites à ses Tilles. Les soldats welches qu’il héberge lui volent son vin, en vendent une partie, lui mangent ses poules et le chassent de sa maison ! Les autorités de la ville lui promettent de lever son obligation d’hébergement s’il s’engage dans la milice en le payant 3 Tlorins de solde par mois (100 euros) ! Les années 1634 à 1640 sont les pires pour l’Alsace, où sévit la sinistre trilogie Guerre-Famine-Épidémie. Troupes impériales, suédoises, espagnoles, françaises et lorraines s’installent dans la plaine dans un indescriptible enchevêtrement. En 1634, la roue tourne, le roi de Suède Gustave Adolphe a été tué à Lützen et les Suédois sont encore battus par les impériaux catholiques en septembre à Nördlingen. Les Français, leurs alliés, occupent les villes et villages (sauf Benfeld) pris par eux, en promettant leur retour à l’empire après la guerre. La suite des évènements le démentira. Dans un premier temps, la France pense à une solution « allemande », avec Bernard de Saxe-Weimar qui commande ce qu’il reste de l’armée suédoise. Ce cadet de famille, se voyant déjà Prince, envahit à nouveau la province si convoitée. En 1636, le gouverneur de Benfeld, renforcés par des contingents français fait encore le siège d’Obernai, au nom du duc de Saxe-Weimar. La ville, qui n’est plus qu’un monceau de ruines, a perdu la moitié de sa population et doit encore payer des contributions de guerre. De Saxe-Weimar s’empare ensuite d’Ensisheim, de Laufenbourg, de Rheinfelden et Fribourg puis récupère la forteresse de Breisach. Il meurt mystérieusement en 1639. Richelieu, jamais en manque de ressources, prend à sa solde ses troupes. Les Français ont ainsi mis la main sur l’essentiel de l’Alsace. Ils ne la quitteront plus. La plaine reste inhabitée et en ruines, de 1634 à 1641. Une terrible famine s’installe, au point que provoquer le cannibalisme.
De son côté, Augustin démissionne de la milice de Colmar et remet en état ses vignes. Mais c’est un travail colossal car tous les échalas ont été volés. Il doit en racheter plus de 6000. « Pendant ces années-là, ma seule nourriture était un morceau de pain par jour et un verre de mauvais vin. Pendant sept ans, je ne pus dormir la nuit à cause des soucis, de la peur et de la détresse. Je souffris jour et nuit de nombreuses maladies. La tristesse d’avoir perdu ma femme me Pit perdre mon allure, mes cheveux blanchirent, je devins vieux et décharné. ». Il exècre également l’intolérance et la haine de ses coreligionnaires luthériens qui lui inspire : « Cette vie terrestre me dégoûte et me déplait de sorte que j’éprouve une grande joie en pensant à la vie future, joyeuse et sainte. » En 1651, l’hiver est particulièrement rigoureux. Les loups surgissent, attaquent les villageois dans la plaine et repeuplent les terres abandonnées par les hommes Des mendiants, vus par Wenzel Hollar (1630) Augustin a tout tenté pour sauver ses vignes et ses biens. Il n’a plus d’énergie pour écrire. En 1653, à bout de forces, il jette l’éponge et se réfugie avec deux charrettes à Bâle « pour être délivré de ses persécuteurs ». Il est ruiné et trouve un logement pour un loyer de 8 Tlorins par an ! Il survit comme conTiseur et marchand ambulant avec son gendre Abraham et ses Tilles grâce à l’argent qu’il avait déposé en 1627. Souffrant de terribles maux physiques et mentaux résultant de tant d’épreuves, il meurt épuisé en 1657 à l'âge de 61 ans : « J’écris les évènements aPin que mes enfants, après ma mort, sachent quelle a été ma misérable vie sur terre, pleine de crainte et de détresse. »
Pendant ce temps, le brasier de la Guerre se calme. Les deux parties, exsangues, décident de négocier sans rien lâcher. Il en résulte un traité signé à Münster (près de Dortmund) en 1648. Augustin aura traversé péniblement le conTlit. Malgré les vicissitudes et la perte de tous ses biens, de son statut social et de sa famille, il n’a jamais renoncé. Son histoire est celle du combat d’un homme animé par une foi indéfectible avec les aléas d’une horrible guerre décidée par les grands prédateurs de ce monde… Pierre Jacob Bibliographie GUENTZER, Augustin, L’histoire de toute ma vie, Autobiographie d’un potier d’étain calviniste du XVIIe siècle, traduction de l’allemand par Monique Debus Kehr . Editions Champion, Paris, 2010. BOEHLER, Jean Michel, Güntzer, Augustin (biographie) , Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace, 2010. https:// www.alsace-histoire.org/netdba/guntzer-augustin/ GUENTZER, Augustin, Kleines Biechlin von meinem gantzen Leben. Rien ne vaut l’accès direct aux sources. Le journal d’Augustin Güntzer est conservé à la Universitätsbibliothek Basel. On peut donc le consulter à l’adresse: https://www.e-manuscripta.ch/bau/ doi/10.7891/e-manuscripta-13484