Les amours strasbourgeoises d'un futur pape
Chronique n°76 · Pierre Jacob
Les amours strasbourgeoises d’un futur Pape Pie II, 210e pape, a exercé de 1458 à 1464. Avant de porter ce nom, il a été connu sous celui d’ Aeneas Sylvius Picolomini. D’abord formé à Sienne et à Florence, qui étaient alors deux pôles de l’Humanisme, il a ensuite embrassé une carrière de diplomate. Aeneas Sylvius Picolomini est couronné par l’empereur Frédéric III en 1442. Fresque de Pinturichio, dans la Bibliothèque Picolomini, à Sienne. Couronné en 1442 par l’empereur Frédéric III, pour son œuvre poétique et romanesque, il devient ensuite son secrétaire. A partir de 1446, il passe au service de la Papauté. Il devient cardinal en 1456, puis pape en 1458. Aeneas a été ambassadeur à Strasbourg . Il participait alors aux débats du Concile de Bâle en tant que secrétaire. Il a laissé une courte description de la ville dans le De ritu, situ, moribus, et conditione Germaniae descriptio, publié seulement 35 ans plus tard, après un 2e voyage en Allemagne.
En 1481, on a publié sa correspondance à Nuremberg. On y parle de théologie, de discipline ecclésiastique, mais on y trouve aussi des sujets plus légers, notamment une lettre adressée à son père sur ses amours avec une dame anglaise du nom d’Elisabeth, qu’il aurait connue à Strasbourg lors d’une de ses ambassades. « Le poète Enée Sylvius, à Sylvius son père. Vous me marquez que vous ne savez si vous devez vous réjouir, ou vous affliger, de ce que Dieu m’a donné un fils. Pour moi, je n’y trouve que des sujets de joie et aucun de tristesse, car quel plus grand plaisir y a-t-il dans la vie, que de procréer un autre soi-même, de perpétuer sa famille et de laisser, à sa mort , un enfant qui nous survive ? Quoi de plus agréable que de se voir des petits-fils ? Je rends grâces à Dieu de ce que mon enfant est un garçon, parce que ce petit drôle pourra vous divertir, vous et ma mère et vous donner en mon absence, des consolations et des secours. Si ma naissance vous a causé quelque joie, celle de cet enfant ne vous fera-t-elle pas plaisir ? C’est mon image dans ses traits. Ne serez-vous pas charmé de le voir vous obéir, vous embrasser et vous faire de petites caresses ? Vous êtes affligé, me dites-vous, de ce que cet enfant est le fruit d’un commerce illégitime. Je ne puis concevoir, Monsieur, quelle opinion vous avez prise de moi. Il est certain que vous, qui êtes de chair et d’or, ne m’avez fait d’un tempérament insensible. Vous savez bien en conscience quel galant vous étiez ! Pour moi, je ne me trouve ni eunuque, ni impuissant. Je ne suis pas non plus assez hypocrite pour vouloir paraître homme de bien sans l’être réellement. Je confesse ma faute, parce que je ne suis ni plus saint que David, ni plus sage que Salomon ; mais ce genre de faute est aussi commun que d’ancienne date. C’est un mal fort général, si c’est un mal de faire usage des facultés naturelles et s’il est juste de blâmer un penchant que la nature, qui ne fait rien sans dessein, a mis dans toutes les créatures pour pourvoir à la conservation des espèces. Vous répondrez sans doute que ce penchant est seulement légitime lorsqu’il est renfermé dans certaines bornes, et que l’on ne doit jamais s’y livrer qu’en vertu des nœuds du mariage. J’en conviens, et cependant, on ne laisse pas de pécher fréquemment même dans l’état de mariage. Il y a une certaine règle pour manger, boire et parler, mais où est l’homme qui l’observe ? Où est le juste qui ne tombe sept fois le jour ? J’espère donc ma grâce de la miséricorde de Dieu, qui fait que nous sommes sujets à bien des chutes. L’être suprême ne me fermera pas la source du pardon qui est ouverte à tous. Mais en voilà assez sur cet article. Puisque vous me demandez ensuite quelles raisons j’ai de croire que cet enfant est à moi, je vais vous le dire, en vous mettant au fait de mes amours, car il est bon que vous soyez assuré que cet aimable fils n’est pas d’un autre père. Il n’y avait pas encore deux ans que j’étais ambassadeur à Strasbourg: pendant le séjour que j’y fis, et dans le temps que je me trouvais désœuvré, il vint loger dans l’hôtel une jeune dame anglaise. Elle possédait parfaitement la langue italienne. Elle m’adressa la parole dans le dialecte toscan pour quelque chose dont elle avait besoin; ce qui me fit d’autant plus de plaisir, que rien n’est plus rare dans ce pays-là, que d’entendre parler notre langue à quelqu’un. Je fus d’ailleurs enchanté de l’esprit, de la figure, des grâces et du caractère de cette belle femme ; et je me rappelais que Cléopatre avait gagné le cœur d’Antoine et de Jules César par les charmes de la conversation. Je me dis à moi-même : qui me blâmera de faire ce que les grands hommes n’ont pas trouvé en-dessous d’eux ? Je songeais tantôt à l’exemple de Moïse, tantôt à celui d’Aristote, tantôt à celui de Saint Augustin et autres grands personnages du christianisme. En un mot, la passion l’emporta : je devins fou de
cette charmante Anglaise. Je lui déclarai mon amour dans les termes les plus tendres ; mais elle résista toujours à toutes mes sollicitations, semblable à un roc contre lequel les flots de la mer viennent se briser. Elle avait une petite fille de cinq ans, qui était fortement recommandée à notre hôte par Milinthe, père de l’enfant ; et elle craignait que l’hôte, s’il s’apercevait de notre intrigue, il ne la mît avec cette jeune fille hors de sa maison. Enfin, la nuit avant son départ, n’ayant encore rien obtenu de ses bonnes grâces, et ne voulant pas perdre ma proie, je la priai de ne point fermer cette seule nuit sa porte en dedans, ayant des choses importantes à lui communiquer. Elle me refusa cette demande et ne me laissa l’ombre d’espérance. J’insistai, elle persista dans son refus et s’alla coucher. Au milieu du désordre de mes réflexions, je me rappelai l’histoire du Florentin fima, et je m’imaginai qu’elle pourrait peut-être faire comme la maîtresse. Je pris donc le parti de tenter l’aventure. Quand tout fut tranquille dans la maison, je montai dans la chambre de ma belle maîtresse, que je trouvai fermée, mais par bonheur, sans verrou. Je l’ouvris, j’entrai ; j’obtins l’accomplissement de mes vœux, et c’est de là que vient mon fils. Du milieu de février jusqu’au milieu de novembre, il y a précisément le nombre de mois qu’on compte depuis le temps de la conception jusqu’à l’accouchement. C’est ce que la mère, qu’on nomme Elisabeth, femme riche, incapable de mentir, et de chercher à m’en imposer, me dit elle-même à Bâle : et c’est ce dont elle m’assure encore aujourd’hui en toute vérité, sans aucun intérêt, sans m’avoir jamais demandé de l’argent, et sans espoir d’en tirer actuellement de moi. Je n’ai point obtenu ses faveurs par des présents, mais par la persévérance de mon amour. Enfin, puisque pour ma conviction, toutes les circonstances du temps et des lieux jointes au caractère de cette dame, se réunissent ensemble, je ne doute point que l’enfant ne soit à moi. Je vous supplie aussi de le regarder sûrement comme tel, de le recevoir dans notre maison et de le bien élever jusqu’à ce que je puisse le prendre sous ma conduite et le rendre digne de vous ». La lettre s’arrête là. On ne sait rien de précis sur le sort de l’enfant. Grandidier pensait qu’il a ensuite grandi sous l’aile protectrice du Pape Pie II. Quoi qu’il en soit, cette lettre éclaire la vie amoureuse des grands seigneurs de l’époque du Quatrocento. Ajoutons ici qu’on connaît du futur pape des poésies érotiques, des comédies très libres et un roman d’amour profane, Histoire de deux amants (1442). En 1435, il avait été en Ecosse où il avait laissé derrière lui un « gage d’amour » (pignus amoris), qui mourut à 14 mois. L’affaire avec la dame anglaise à Strasbourg est généralement datée en 1443. Pierre Jacob