è Sc ne de taverne vers 1660 Nous retrouvons Daniel Martin et son guide de conversation française pour une petite tournée dans le monde des tavernes strasbourgeoises. Il met en scène deux voyageurs assoiffés pour nous passer en revue des tavernes existantes puis nous entrainer dans l’une d’entre elles. Premier voyageur : Que j’ai soif ! Je me pâme comme un poisson hors de l’eau. Ma langue s’attache quasi à mon palais. Je crache blanc comme du coton de Malte. Si je rencontrais maintenant quelqu’un qui fût assoiffé comme moi, et voulût me tenir compagnie, j’entrerais au premier cabaret que nous rencontrerions en notre chemin. Second voyageur: Bien que la soif ne me travaille pas autrement, si ne laisserais-­‐je d’être de la partie et vous mener en bon lieu, pour vu que vous me promettiez de m’en sortir, ou de me défrayer, et pour récompense, je vous enseignerai une recette qui vous empêchera d’avoir jamais soif. Premier : Déclarez-­‐moi donc ce beau secret, vous serez franc d’écot . Second : Buvez toujours un quart d’heure avant d’avoir soif, elle ne vous viendra jamais. Premier Il y a longtemps que je suis déjeuné de telles drôleries. Dites-­‐moi quelque chose de nouveau. Second : C’est toutefois une ordonnance de Rabelais, célèbre docteur de médecine, qui dit aussi que pour étancher sa soif, il n’y a rien de plus assuré expédient, ni plus agréable au patient altéré que de boire souvent et à longs traits. Premier : Je ne laisserai pas pourtant de payer votre écot : menez-­‐moi seulement où il y a du vin d’une oreille. Je hais le guinguet, le vin vert et de deux oreilles, la piscantine et la piquette, bien qu’on dise qu’ils désaltèrent mieux. Second : Je vous nommerai une bonne partie des tavernes, ou cabarets et hôtelleries de cette ville : d’entre lesquelles vous pourrez choisir celle que vous aurez ouï le plus recommander. En cette rue des pierres, il y a le poêle des Gourmets(Weinsticherstub), que je sais mener le branle, parce qu’il y a un honnête et aimable homme d’hôte fourni d’excellents vins et de bons morceaux, n’écor-­‐ chant pas le monde, mais comptant raisonnablement. Plus avant au faubourg, est l’Homme Gris (der Grawe De la taverne du Saumon, Mann), la Charrue (der Pflug) , la corne de Cerf (das il reste le portrait de Hirtzhorn), et le poêle des Jardiniers aux Deux Anges (fu l’aubergiste sur le poteau den zweyen Engeln). cornier, et un saumon sur Au marché aux Chevaux, l’Arbre Vert (Der grün Baum) et l’agrafe d’une voûte le Cercle d’Or (der Guldene Reif), dont les principaux chalands sont paysans, manouvriers aides à maçons, écorcheurs et gadouards. Devant la petite boucherie, il y a la Haute Montée (der Hohe Steg). A la place des Déchaussés ou Cordeliers est le Trou des Naveaux (fum Rubenloch), autrement le Sep de Vigne (Der Rebstock). A la vieille étape, la Cave Profonde (Der tieff Keller) et l’Etable. En la rue Haute, l’Aigle Noir (der Schwarze Adler) , le Vigneron (der Rebmann), la Croix Rouge (das Rohte Creutz), le Coq Rouge (der rote Han) et le Lion Rouge (der rote Löw), qui a pour voisin et chaland l’exécuteur de la haute justice. Au marché au blé, il y a le Saumon (der Salm) et le poêle des Seigneurs (die Ammeister Stube). Au Hameau des Pinsons, il n’y a que l’Epieu (der Spiess) et la Mouche (die Mücke).

Cette gravure du 17e siècle nous montre la vue depuis les Grandes-­Arcades vers la rue du Vieux Seigle, avec un artisan qui travaille au premier plan. A l’angle de la rue, la Herrenstube, ou A la Lanterne. Les per-­ sonnages qui s’y rendent pour déjeuner sont le Stettmeister, son appariteur et son garde. Tous les jours, ils y vont, à l’appel de la Rathsglocke. L’image de l’ours à la lanterne n’a survécu que sur les verres à bière d’une micro-­brasserie voisine. A la Poissonnerie, le Bouc .(Der Bock) et le Pied de Bœuf (Rindsfuss) Devant la Grande Boucherie, la Couchette (Spannbett) Devant la Douane, la Fleur (die Blum) et la Hache (die Axt). En la rue des Corbeilles, devant le Portail du Münster, la cave du Faucon (der Falckenkeller), et un peu plus bas, le Vieux Palais. Sur le marché aux Cerises, joignant l’Hôtel Notre-­‐Dame, il y a le Cerf (der Hirsch). Vis à vis de l’hôtel de l’évêque, le Parc des Bêtes (der Thiergarten). A la place Saint Etienne, la Pucelle (die Jungfraw). Dans la rue de l’Epine, Le long du quai et environ, il y a la Couronne (die Kron), la Pomme d’Or cette agrafe est (der Güldenapffel), le poêle des Bouchers (die Metzgerstube), le Poisson de probablement le souvenir la Perche (der Gertenfisch) , le Bœuf (der Ochse) , le Corbeau (der Rappe), de l’ancienne taverne Die la Pinte (die Kanne), le Bateau, l’Espadon (das Schwerde) , le Loup, la Rose, Kanne (La Pinte). la Poule Noire (die schwarze Henne) , le Cheval (der Gaul), l’Ange. Vers la Tour Blanche, le grand poêle des Jardiniers et le Tillet (der Lindenbaum). Vers la Porte qu’on appelle Kronenburgerthor, le Mont de l’Etoile (der Sternberg), et le Sauvage (der Wildemann). En la ruelle dite Utzengessel, le Tonnelet Rouge (das rote Fässlein). Devant le pont Saint Nicolas, il y a l’Esprit (der Geist). La Fressure est en la rue appelée rue de la Fressure (die Lung), entre la Poissonnerie et la rue des Tonneliers. Premier : Je m’en tiendrai au premier cabaret, puisque nous en sommes si près. Entrez le premier et parlez pour moi. L’aubergiste : Qu’est-­‐ce que vous demandez, Messieurs ? Voulez-­‐vous boire pinte ? Premier : Oui, Monsieur l’hôte, mais mettez la main en bon lieu, tirez-­‐en de la bonne broche. Car cet honnête homme est entré sur ma parole que nous aurons céans un trait de bon vin. Aubergiste : Quel vin vous plait-­‐il de boire ? J’en ai de Hambach, de Riquewihr, de Reisfeld, d’Andlau, de Barr, de Dorlisheim, etc. J’en ai de toutes couleurs, du blanc, du clairet, du rouge, du paillé. J’ai aussi des

vins sophistiqués : du vin d’absinthe, de sauge, du vin de cerises, de prunelles, de romarin, de fenouil, d’eleine, du vin cuit, de la malvoisie, du vin d’Espagne, du muscat de Lyon. Premier : Je ne bois pas volontiers ces vins brouillés, mais du vin pur, comme il vient du cep de la vigne, de la cuve ou du pressoir. Aubergiste : Vous buvez donc volontiers le moût ou le vin doux. Premier : Excusez-­‐moi, j’ai horreur d’en avaler une goutte, quand je pense aux araignées et autres vermines qui ont été cachées avec les raisins. J’entends et j’attends qu’il ait bouilli et soit en sa boîte, comme il est ordinairement après la Saint Martin, selon le proverbe : A la Saint Martin, on boit le bon vin. Second : Avez-­‐vous encore du moût, Monsieur l’hôte ? Aubergiste : Nenni, tout mon vin a déjà bouilli. Il La vie dans les tavernes strasbourgeoises pique sur la langue, la douceur en est passée. n’était certainement pas aussi « correcte » que le laisse entendre la leçon de français de Second : Tirez-­‐nous une pinte de clairet de Rosheim Daniel Martin. La législation dont on sait la pour étancher la plus grande ardeur de mon sévérité, répondait en fait aux excès des altération. Un plus grand vin nous enivrerait. Strasbourgeois, souvent décrits par les visiteurs français. L’Arbre Vert et le Cercle Aubergiste : Voulez-­‐vous aussi un esperon de vin, d’Or, fréquentés par une clientèle populaire, comme une langue de bœuf salée et enfumée, un devait rappeler ce que nous montre à la jambon, du rôti froid, une douzaine d’alouettes, un même époque la peinture hollandaise : beuveries, bagarres et prostitution. demi cent d’escargots, un demi oison rôti, ou bien un demi plat de saumoneaux ? Second: Nenni, nous sommes assez altérés sans cela. Apprêtez nous seulement un quateron d’écrevisses : ou bien, au défaut de cela, une salade bien huilée, salée avec peu de vinaigre, mais fort, avec des quartiers d’œufs à l’entour. Aubergiste : Bien Messieurs, je m’en vais y mettre ordre. Premier : Revenez, s’il vous plait, vous asseoir auprès de nous, pour nous tenir compagnie. Aubergiste : Excusez-­‐moi, pour ce coup, Messieurs. Vraiment, je ne puis. J’ai des hôtes là-­‐haut, à qui il me faut faire le compte, et recevoir les écots. Serviteur, Messieurs, voilà une pinte du vin que vous avez demandé et un couple de pains blancs. La salade sera prête incontinent. Quand il vous prendra de tâter de meilleur vin, ou avoir autre chose, heurtez, si je ne suis ici haut, et demandez, ou commandez, vous serez ponctuellement servis. Premier : En payant bien, n’est-­‐ce pas ? Aubergiste : Cela s’entend, car la récompense doit suivre le service, comme l’ombre le corps. ( s’adressant au garçon) As-­‐tu bien rincé ce verre ? Garçon : Non seulement rincé, mais frotté de cendres et de papier mouillé. Il n’y a rien qui nettoie mieux le verre de toute graisse. Aubergiste : Vous diriez, à voir celui-­‐ci, qu’il vient de la verrerie. Verse donc plein, mais ne répands pas : car je suis marri de voir perdre une seule goutte de la liqueur du bois tordu ou de l’huile de septembre.

Garçon : N’ayez peur de cela, j’ai achevé mon apprentissage au métier de valet de taverne (). Aubergiste : Faites-­‐vous gaillards, Messieurs. Je reviendrai bientôt. Premier : A vos bonnes grâces, Monsieur, Aubergiste : Grand bien vous fasse, Monsieur. Premier hôte. Excusez-­‐moi de quoi je bois le premier, la grand soif me fait commettre cette incongruité. Second : Hé, Monsieur, n’avez-­‐vous pas la puissance de tout faire à votre plaisir en la compagnie de votre serviteur ? Premier : Et même sans cela, je n’y ai pas autrement soif. Second : Monsieur, c’est moi qui suis votre serviteur Premier : Mais regardez, si je n’eusse pas été une fort propre servante, qui tiens ma vaisselle si nette, on ne dirait pas qu’une mouche y ait bu. Second : Je le crois bien, car le verre ne serait pas vide. Premier : Permettez-­‐moi, je vous prie, que je m’en verse à moi-­‐même. Second : Laissez-­‐moi faire, je suis mieux en main que vous : j’ai le pot à ma main droite. Tenez, Monsieur, serviteur. Premier : Je vous baise les mains, Monsieur. Je vous ferai tout incontinent raison, de peur qu’on ne m’apporte un réchaud. Second : Pourquoi donc une chaufferette ? Premier : Un bon drôle d’altéré, voyant en une compagnie que celui qui devait boire à la ronde, tenait trop longtemps le verre à la main, s’amusant à deviser, il dit tout haut au valet qu’il apporte une chaufferette à ce Monsieur, parce qu’il voyait bien qu’il buvait volontiers chaud. Aubergiste : Tenez, Messieurs, voilà une excellente salade : elle ne saurait être meilleure, quand ce serait pour la bouche d’un roi. Voilà un reste de râble de lièvre froid, qui vous fera grand bien à la jambe. Ne feignez point d’en manger. Je vous assure qu’il n’a aucunement été margousé par gens malhonnêtes, mais découpé sur la fourchette par un galant homme qui a aujourd’hui dîné aujourd’hui avec un colonel. Premier. Vraiment, on est bien habilement servi en ce logis. Vous aviez raison de le louer. Si l’hôte ne nous étrille en sortant d’ici, je le reviendrai voir souvent. Second : Il le faut appeler, qu’il vienne compter. Holà ho. Monsieur de céans, venez nous reprocher notre vie . Aubergiste : Que demandez-­‐vous, Messieurs ? Premier : Nous voudrions bien savoir ce que nous avons dépensé. Second : Non, pas ainsi, Monsieur, mais dites que nous voudrions, volontiers savoir ce que nous avons gagné en cet atelier. Premier , à l’aubergiste : Que nous donnerez-­‐vous, Monsieur l’hôte, et nous viderons votre logis ? Aubergiste : vous avez bien hâte, Messieurs, pourquoi voulez-­‐vous si tôt vous en aller ?

Premier : Nous voulons regagner nos logis, avant qu’il soit nuit toute close : vous voyez bien qu’elle vient à force. Aubergiste : Vous avez encore une demi-­‐heure de bon. Toutefois, à votre bon plaisir. Voilà votre écot sur tranchoir. Il n’est pas grand. Premier voyageur : Comment est-­‐ce que vous comptez ? Que veulent dire ces zéros ou nuls ? Veulent-­‐ils dire que nous ne devons rien ? Aubergiste : Chaque zéro signifie un schilling d’ici. Second : Effacez cela, nous ne sommes pas paysans, et écrivez en chiffres ordinaires aux arithméticiens. Aubergiste : (Effaçant le tranchoir) : Qu’est-­‐il besoin d’écriture ? Vous devez seize schillings. Je vous compterai tout par pièces. Vous avez eu pour dix batz de vin, deux batz de pain, pour quatre batz d’oiseaux rôtis, un demi râble de lièvre de six batz et une salade de deux batz. Le tout ensemble fait 24 batz, soit 16 schillings ou 1 risdale. Vous ne sauriez vous plaindre de ce compte, en cette cherté de vivres. Premier : Aussi ne le faisons nous pas. Puisque vous êtes si raisonnable, nous n’en rabattrons rien, mais paierons à votre mot sans grommeler. Aubergiste. Et moi, pour vous donner d’autant plus de sujet de me venir bientôt revoir, je vous ferai présent d’une pinte de vin de satin ou de velours (comme l’appellent les bonnes gueules fraiches) qui coule doux comme soie bleue, et qui ne se vallette pas. Regardez, je vous prie, quelle belle couleur il a dans ce cristallin de Venise : il est riant à l’œil et friand à la bouche. Tâtez-­‐le, s’il vous plait, Monsieur. Premier : Il est en bonne main. Second : Posez que je sois un roi, et vous mon échançon, quand vous aurez fait l’essai, je vous ferai raison sans appréhension d’être empoisonné. Premier : A vous, bonne grâces donc Monsieur. Je commencerai, puisque vous feignez ou faites difficulté de boire le premier. Je vous baise les mains Monsieur l’hôte. Second : Ce que j’en ai dit n’est pas à bon escient, je me gausse seulement. Premier : Je l’entends bien. Tenez, faites-­‐moi bientôt raison et buvez à Monsieur que voilà, qu’il en dise aussi son avis. Second: Encore que ma soif soit passée, si viderai-­‐je encore celui–ci par curiosité, pour tâter s’il est tel que vous le qualifiez. A vous, pays. Premier : Dieu vous le bénisse. Second : O, qu’il est délicat et gaillard. Aubergiste : c’est du pur Hambacher, sans aucun mélange. Second : La seconde pinte que nous avons bue sous le nom de Hambacher était plus forte, mais plus rude et pas si agréable. Il était sans doute brouillé. Aubergiste : Je n’y contredis pas. Quand vous reviendrez une autre fois, je vous donnerai d’abord de celui-­‐ ci, pour en boire à gogo ou à plaisir.Videz tout, Monsieur, ce serait dommage de verser une goutte de ce vin dans le baril , ou dans la bouteille à vinaigre. Premier : Nous vous remercions de votre bonne boisson et vous donnons le bonsoir.

Aubergiste : Bonsoir Messieurs. Dieu vous donne la bonne nuit. Pierre Jacob