Le juif et la femme du forgeron Le tympan du portail principal de Notre-Dame de Strasbourg raconte la vie du Christ. On y trouve donc tout naturellement le portement de croix. Jésus traine sur son dos l’instrument de son supplice, et il est assisté en cela par deux personnages. Les juifs autour de la croix. Le premier est Simon de Cyrène, un juif de la diaspora, qui a ici toute sa place. Le problème commence avec le chapeau qu’il porte. Cet homme est en effet un juif de Strasbourg, obligé de porter cette coiffure comme signe de reconnaissance. Il semble que les juifs l’ont d’abord arboré volontairement, mais depuis 1215, ont été tenus de porter des signes de reconnaissance, comme la rouelle ou le chapeau pointu. Certaines communautés ont pu acheter une exemption mais apparemment, à Strasbourg, la règle s’appliquait. On a donc donné à un personnage figurant effectivement dans le Nouveau Testament, l’apparence d’un juif des années 1280. A très courte distance, à gauche, on voit un autre juif participant au supplice du Christ, puisqu’il aide à lui poser sur la tête la couronne d’épines.

Au même niveau, à droite, on voit le tombeau de Jésus après la résurrection. Les soldats qui auraient dû le surveiller sont profondément endormis. Ils sont naturellement équipés comme des miliciens du 13e siècle, mais sur le bouclier de l’un d’eux, on distingue la tête d’un juif, reconnaissable à son bonnet pointu. Selon les Evangiles, le rôle des juifs se serait limité à demander au gouverneur Ponce Pilate de poster des gardes, pour empêcher que les disciples ne volent le corps du supplicié. Là, ce sont les gardes eux-mêmes qui sont soit juifs soit au service des juifs. Que fait ici cette femme ? Plus curieux encore est le personnage féminin à côté de Jésus. Dans l’état actuel de la sculpture, elle porte l’habit des paysannes et des servantes de l’époque médiévale: une cotte, et par-dessus, un surcot, dont elle a remonté les manches pour les passer dans sa ceinture. Son bonnet rappelle celui des paysans dans les saynètes du portail principal. Les évangiles ne mentionnent aucune femme dans ce rôle. Plus étrange encore, elle tient en main les clous de la crucifixion. On a récemment reconnu cette figure féminine un étage plus bas, sous la forme d’un des vices terrassés par une vertu. D’où vient-elle ? Elle s’appelle Hédroit, et elle apparaît dans les Mystères de la Passion, dans le rôle de la femme d’un forgeron à qui on avait demandé de forger les clous de la croix. Extrait du Portement de Croix, dans le Livre d’Heures d’Etienne Chevalier, illustré par Jean Fouquet au 15e siècle.

Il aurait refusé, prétextant une maladie, mais sa femme, appâtée par le gain, aurait accepté. On la voit également guider les soldats lorsqu’ils vont arrêter le Christ au Jardin de Getsemaneh. Et c’est elle qui reconnaît l’apôtre Pierre, dans la scène du reniement. Le forgeron, atterré, aurait ensuite rejoint les disciples pour vivre leur vie. Quant à son épouse, elle errerait depuis dans les rues de Jérusalem. Quel est son crime ? Il est multiple : avoir contribué à la mort du Sauveur ; avoir accepté pour cela, de toucher de l’argent ; avoir enfin usurpé un travail d’homme. Deux mythes incapacitants Techniquement, il s’agit d’un mythe incapacitant, une historiette destinée à jeter l’opprobre sur un groupe humain. L’histoire d’Hédroit possède une variante masculine: selon une autre tradition, les clous du Christ auraient été forgés par un Tsigane, ce qui aurait entraîné la malédiction sur ce groupe, désormais condamné à errer dans le vaste monde. Le discours anti-femme a été, à diverses époques, alimenté par des motivations différentes. En ce 13e siècle finissant, l’historiette d’Hédroit accuse les femmes d’usurper des métiers d’hommes, et ce faisant, de participer à la mort du Christ par avarice. Cette accusation venait se rajouter à une plus ancienne : la femme était responsable de la Chute, par le péché originel. C’était elle qui avait poussé Adam à goûter du fruit de l’Arbre de la Connaissance. Dieu, dans son courroux, avait alors chassé Adam et Eve du jardin d’Eden. Il y avait jadis, sur ce tympan, un rappel de cette responsabilité de la Femme. Tout le monde connaît le fameux Blossarsch Camille : un démon exhibe au spectateur son postérieur béant. Debout sur ce personnage, un jeune homme nu pose sa main gauche sur la tête

d’Eve, debout là, en compagnie d’Adam. Cette statue de jeune homme n’est pas d’origine. Après les destructions de la Révolution, elle a remplacé celle d’un démon. Avec un démon posant sa main sur la tête d’Eve, le message devient plus clair et plus terrible. On rappelle la Tentation par le Serpent de la première femme et la mainmise du Démon sur elle. Elles sont donc déicides, avaricieuses, usurpatrices, responsables des maux de l’Humanité. Ne retrouve-t-on pas là le discours contre les juifs ? Le voisin de tympan, Simon le Juif, illustre le même processus d’exclusion. Au moment où ce massif occidental de la cathédrale est construit, la situation des juifs est en train de se dégrader. En cette fin du 13e siècle, ils sont chassés d’Espagne, des possessions angevines, du royaume d’Angleterre, et bientôt ils le seront du royaume de France. Pour le moment, ils affluent dans la vallée du Rhin et l’Allemagne moyenne, où ils rencontrent l’hostilité des populations. Depuis 1215, ils doivent porter le Judenhut ou Kugelhut, pour les repérer de loin. Peu à peu, on les a exclus du travail de la terre et de l’artisanat, de sorte qu’il ne leur reste que le prêt à intérêt, une pratique abominable aux yeux des chrétiens. On leur reproche ne pas avoir reconnu Jésus comme le Messie et, plus directement, d’être responsables de sa mort. On connaît, dans les Evangiles, la scène où le gouverneur Ponce-Pilate se lave les mains alors que la foule juive réclame Barrabas. Ce passage a tout simplement été interpolé, rajouté dans le texte à une époque où les premiers chrétiens commençaient à prêcher des païens. On faisait ainsi retomber la responsabilité de la crucifixion sur les juifs et non sur les autorités romaines. Le déicide, littéralement l’assassinat de Dieu, a servi de base à l’antisémitisme médiéval. On constate dans les sculptures de la cathédrale une gradation dans cet antisémitisme. Commençons par les fameuses statues de l’Eglise et de la Synagogue, de part et d’autre du portail épiscopal. La Synagogue est personnifiée par une femme aux yeux bandés, tenant une bannière brisée. En face d’elle, l’Eglise a le triomphe serein. Ces statues qui datent du début du 13e siècle n’expriment cependant pas de véritable haine religieuse.

Si on se reporte au tympan, on découvre les mêmes personnages de part et d’autre du Christ. L’Eglise, toujours avec sa bannière, recueille dans une coupe le sang du crucifié. En face se tient la Synagogue, mais le bandeau qui lui masquait les yeux a été remplacé par un serpent, qui l’aveugle en s’enroulant autour de sa tête. Autrement dit, c’est l’action du diable qui explique qu’elle a refusé de reconnaître le Messie. Il n’est donc pas étonnant de voir, à très faible distance, un juif posant sur la tête du Christ une couronne d’épines. On est dans les années 1280. Les exactions contre les juifs se multiplient en Alsace. Si on monte encore d’un étage, on découvre, au bout de la frise dite moralisante, une scène montrant deux démons entrainant un juif dans les enfers.. On est à une cinquantaine d’années du grand pogrom de 1349. Ce dernier aura, on le sait, des motivations économiques et politiques, mais on ne peut le comprendre sans prendre en compte l’ambiance anti-juive entretenue dans la ville. Voici donc deux messages d’exclusion greffés sur une vie du Christ. Le tympan en contient au moins un troisième. A vous, cher lecteur, de le trouver. Pierre Jacob.