Séance chez le médecin au XVe siècle
Chronique n°89 · Pierre Jacob
Une séance chez le médecin au XVe siècle à Strasbourg On sait qu’en 1870, le bombardement des archives de Strasbourg a fait disparaître de nombreux témoignages sur la vie ancienne de la ville. Mais pas tous… Parmi les documents qui ont survécu figure cette plainte déposée en 1408 devant le Conseil de Strasbourg. « Dame Annette de Alors, le médecin déclara: « La Pforzheim, épouse d’Ulin Apt femme à qui elle appartient a a déclaré ce qui suit. moins de 40 ans, elle vous Ulin Apt l’a envoyée avec ressemble, elle a déjà conçu. son urine, voir Franz de Saxe, Sa nature, comme on le voit, le médecin. En arrivant dans est dans son urine, mais ne la rue des Frères Prêcheurs, parvient pas à se elle est tombée sur la belle- manifester ». sœur de Johann Judas, Une fois ce diagnostic laquelle lui a demandé où elle émis, il n’en démordit plus. se rendait. A quoi Dame Dame Annette lui dit alors Annette a répondu qu’elle qu’il n’avait pas bien regardé, allait voir Maître Franz de car il s’agissait de l’urine d’un Saxe avec l’urine de son mari. homme, et lui demanda de La belle-sœur de Johann Judas bien la décrire. Le médecin lui dit alors : il paraît qu’il y a demanda s’il s’agissait d’un un bon médecin, installé dans jeune ? Réponse de Dame la rue de l’Hôpital, et on dit Anne : cela vient d’un bon que c’est le meilleur qu’il y a compagnon, qui aimait eu en ville. Elle se rendit donc également bien travailler. Il dans ladite rue de l’Hôpital, et continua pourtant d’affirmer s’enquit de lui. On lui répondit que cette urine provenait qu’il habitait dans la Rue du d’une femme. De quoi avoir Petit Quai. peur ! Elle alla donc le voir et lui Il ordonna que le malade montra l’urine de son mari boive de l’extrait d’oseille et Ulin. Le médecin lui d’autres produits. Dame Anne demanda : cette urine est-elle lui donna donc 2 thalers, puis à vous ? Non, répondit-elle, se rendit avec son urine au elle est d’une autre personne. domicile de Maître Franz de
Saxe, et la lui montra aussi. Le l’extérieur des remparts à la médecin lui dit suite de l’épidémie de 1316. immédiatement qu’il Annette se rend ensuite à s’agissait de l’urine d’un la Stadelgasse, littéralement la homme, dans la quarantaine, rue du Petit Quai, aujourd’hui qui avait des problèmes de Rue de la Grange., près de la foie; qu’il était plein de sang, surtout autour du cœur. Et çà, Place Kléber. c’était vrai ! » Notons qu’à cette époque, il n’y a pas de numéros sur les Le texte a toute la saveur maisons. Il faut donc du vécu. La plaignante interroger le voisinage et c’est s’appelle en fait Enlin, un ainsi qu’elle localise le diminutif affectueux pour médecin. Anna. Elle n’est pas Notre brave bourgeoise se strasbourgeoise de souche, retrouve en face du docteurpuisqu’elle vient de miracle qui se livre à Pforzheim. Elle pourrait avoir l’examen, tout à fait courant, une trentaine ou une du flacon. Curieusement, elle quarantaine d’années. ne donne pas son nom. Etait- La voici donc dans les elle si impressionnée qu’elle rues de Strasbourg, avec son n’a pas osé le lui demander ? flacon. On peut la suivre à la La scène rappelle les trace. Elle rencontre d’abord médecins de Molière. une amie dans la L’homme de l’art identifie Predigergasse, la rue des d’abord l’urine comme celle Dominicains, qui existe d’une femme, puis il fait appel toujours, et qui relie la rue des à la notion de « nature », Grandes Arcades à la Place du comme on utilisera celle des Temple-Neuf. « humeurs ». Le diagnostic est Elle se rend ensuite dans complètement faux, ce qui la Spittelgasse, la rue du Vieiln’empêche pas notre Diafoirus Hôpital. A l’angle de cette rue de persister, et de faire une avec la rue Mercière, on peut ordonnance. L’oseille, qu’il encore lire son ancien nom recommande était prescrite qu’elle devait à la présence du aux marins pendant les premier hôpital de la ville. On longues traversées pour lutter avait dû le déplacer vers contre le scorbut, ou, dans la
vie courante, pour les d’en tirer des leçons. Autour problèmes de digestion. Après des médecins stricto sensu tout, cela ne pouvait pas faire s’agite une foule de barbiers, de mal. Malgré l’incompétence de maîtres-baigneurs, de évidente de cet homme, pharmaciens qui tirent leur Annette lui laisse deux thalers. savoir-faire de l’expérience Le fameux Franz de Saxe quotidienne. Même le est-il meilleur ? Il est peut- bourreau de Strasbourg et son être simplement plus malin. Il épouse fabriquent de la a en face de lui une femme : il pommade. On étudie les y a donc une chance sur deux plantes, on soigne les blessés pour que la consultation de guerre, on distille des concerne son mari, et d’après essences. Le métier ne sera l’âge de ladite femme, on peut pas réglementé avant la ensuite deviner celui de Révolution. Il n’est donc pas l’époux. Le seul point sur étonnant qu’il y ait aussi des lequel il prenait des risques escrocs. était l’état du foie. Au-delà de l’anecdotique, Apparemment, il a visé juste. cet épisode illustre la pratique On ignore ce que le de l’uroscopie, l’examen des médecin a prescrit, mais la urines, qui s’est développée en femme d’Ulin semble Occident à partir du XIe siècle. satisfaite : c’est de son Ses théories et ses méthodes confrère qu’elle est venue se ne reposaient pas sur grand plaindre. chose, et bien sûr, elle avait Cette anecdote nous ses escrocs. donne-t-elle une idée exacte Son prestige était de l’état de la médecine cependant tel que des strasbourgeoise au début du « magiciens » prétendaient XVe siècle ? Son savoir-faire prédire l’avenir en examinant est empirique, encore un flacon d’eau, singeant ainsi balbutiant, les métiers de la le médecin et son flacon santé ont encore un long d’urine. Ces Glass-schauer sont chemin à faire. La grande signalés à plusieurs reprises à Peste de 1349 les a trouvés Strasbourg dans les plaintes désarmés, mais ils s’efforcent portées au Conseil… P. Jacob
Source du texte : Die Chroniken der Deutschen Städte, vom 14. Bis ins 16. Jahrhundert, 9. Band, Leipzig 1871, Annexes, p. 1026 suiv.