Connaissez-vous Berthold Steinmar von Klingenau ? Ce joyeux compagnon est passé à Strasbourg vers 1275 et y a laissé des traces … Un troubadour dans la cathédrale de Strasbourg N otre bonne vieille cathédrale de Strasbourg est certes un sanctuaire, mais aussi une gigantesque archive des événements du passé. Elle est née et elle a grandi dans le terreau très concret d’une ville, dont la vie sociale, politique et culturelle a laissé des traces sur ses murs. Ces dernières sont devenues largement imperceptibles pour nous. Parce que le temps a passé, et parce que la littérature grand public ne s’y intéresse simplement plus. Nous verrons dans ces pages un exemple, celui du troubadour Berthold Steinmar von Klingenau. Ce nom ne vous dit rien ? Raison de plus pour nous arrêter et lui consacrer quelques lignes. Niché dans la pierre Dans le creux d’une arcature du bas-côté nord, on peut voir l’image sculptée d’un homme en train de boire. Il a été découvert en 1914 lors de travaux de rénovation. Il se trouve à 3,5 m de hauteur dans le 6e écoinçon en comptant à partir du transept. Plus simplement sous la 4e fenêtre gothique.
Il tient d’une main une pinte, de l’autre un gobelet. Il porte un bonnet, une courte robe et une sacoche. A côté de lui, dans la pierre, on peut lire Stei(n)mar. Le personnage mesure 17 cm de haut. Cette petite Nigure est longtemps passée inaperçue, parce qu’on ne lisait pas Steinmar, mais Steinmetz, « tailleur de pierre ». Le sculpteur a signé son oeuvre par un compas et une équerre. Qui était cet homme ? Ce Steinmar était un troubadour qui a vécu au XIIIe siècle. On a trace de son activité entre 1225 et 1293. On l’identiNie généralement avec le chevalier argovien Berthold Steinmar von Klingenau. Il apparaît comme ministérial du noble Walther von Klingen, lui même Minnedichter, c’est-à-dire qu’il composait des chansons d’amour. Dans les archives de Klingenau, on a trace de plusieurs séjours de notre Berthold à Strasbourg, entre 1275 et 1278. Walther von Klingen possédait une maison sur la place de la cathédrale. Lui et Berthold étaient en relation étroite avec Rodolphe de Habsbourg, qui a luimême fait plusieurs séjours à Strasbourg. Sa production Dans le recueil de chants de Heidelberg connu sous le nom de Codex Manesse, on lui attribue 51 pièces, dont malheureusement la musique n’a pas été conservée. L’histoire littéraire reconnaît à Steinmar l’invention d’une nouvelle sensibilité de la poésie courtoise. C’est littéralement un contre-projet au Minnesang de cour, qui pronait la mesure et la retenue dans l’amour pour une femme mariée, et qui devait nécessairement rester sans issue. Le lyrisme de Steinmar trouve alors sa consolation dans d’autres plaisirs terrestres, telles que les joies de la table et dans, disons-le franchement, une gloutonnerie rabelaisienne. On le constate dans son Herbstlied, dont voici le texte avec sa traduction en allemand moderne.
Le Herbstlied en langue du XIIIe siècle et dans sa traduction en allemand moderne. J’en donne la substance plus loin. Steinmar passe des sphères éthérées de l’amour courtois aux plaisirs de l’estomac… Herbstlied Après avoir célébré pendant des mois et sans succès l’objet de son amour, il voit venir l’automne, à qui il demande de le prendre à son service aNin qu’il puisse se venger de l’éclat du mois de mai. Que l’aubergiste lui apporte du poisson, des oies, du poulet, des oiseaux, du porc, du paon ! Il veut des saucisses, du vin du pays welsche. Il promet de vider écuelles et assiettes. Que les mets soient épicés. Que leur chaleur fasse croire qu’on est dans les bains !
Il se sent traversé par une route. Que l’hôte y fasse passer moult mets épicés; du vin à faire tourner des roues de moulins ! Que l’automne le prenne dans son cortège. Son âme se tient là haut, sur la charpente. Le vin l’y a fait monter. Le petit portrait de buveur visible à la cathédrale est probablement l’oeuvre d’un artisan qui avait connaissance de ce texte. A gauche, Steinmar et ses amis, s’apprêtant à faire un sort à un poulet et une pinte de vin. A droite, une Vierge Sage de la cathédrale, l’idéal de l’épouse aristocratique, retenue, pudique, intangible, telle que Steinmar l’a peutêtre vu sculpter au cours d’un de ses séjours à Strasbourg dans les années 1280 Le goût de Steinmar pour la bonne chair trouve aussi un écho dans le dans le Codex Manesse, qui date des années 1300. Une illustration le montre comme hôte avec ses amis à qui il apporte un poulet et du vin. L’amour dans la paille Mais il y a des alternatives aux excès de table. La dame de la haute aristocratie est donc interdite ? Va pour une Nille du peuple ! Voici, toujours de Steinmar, une courte chanson d’amour. C’est léger et cela éloigne à la fois de l’ascétisme du Minnesang de cour et des excès de table de l’amant éconduit.
En voici la traduction française, sans, hélas, le charme de la langue, et la musique: Un valet était couché, bien caché Et il dormit avec une servante jusqu’au lever du jour. Le berger cria: « Debout, dehors la troupeau ! Ce qui effraya la servante et son cher ami Il lui fallait quitter la paille Et s’éloigner de sa chère amie Il ne devait pas tarder : Il la prit dans se bras… La paille qui le recouvrait, La belle la vit s’envoler dans la lumière Cela la Nit rire. Ses yeux se fermèrent doucement. Si doucement il sut faire,
Tôt le matin Le jeu de l’amour avec elle. Qui a jamais vu, Si simplement Tant de joie ? Quel contexte à Strasbourg ? La vie musicale du Strasbourg médiéval a laissé de nombreuses traces, qui nous permettent de nous faire une idée de ce qu’on pouvait entendre en cette Nin du XIIIe siècle. Il y en avait pour tous les goûts. Ainsi le gable du portail principal de la cathédrale nous montre des musiciens jouant des instruments « nobles » à cordes. A l’intérieur même de l’édiNice, il y avait déjà un orgue, qui périra lors de l’incendie de 1298. Dans la société strasbourgeoise, la musique faisait également partie du mode de vie des élites. Une fresque découverte récemment à la Droguerie du Serpent met en scène des musiciennes jouant du tambourin ou de la trompe marine. On a là affaire à du haut de gamme. Si l’on revient vers la cathédrale, on trouve sur la façade latérale sud une frise dite moralisante, sculptée à l’époque où Steinmar était présent à Strasbourg. Les scènes de musiciens nous donnent une idée de ce que pouvait entendre le peuple de Strasbourg à cette époque. Certainement pas de la musique
destinée à élever les âmes ! Le sculpteur le fait d’ailleurs savoir en dotant les tambourineurs, vielleux et Nlûtistes d’un corps à moitié animal. Il existait donc de quoi satisfaire tous les publics, tous les goûts. RafNinements du Minnesang, chansons satiriques, chansons d’amour, chansons lestes Notre Berthold savait naviguer entre tous ces registres. Pierre Jacob Pour les curieurs et les chercheux: ARLAUD Catherine, BURNOUF Joelle, MAIRE Jean, Le patriciat en représentation: archéologie du bâti de maisons patriciennes à Lyon et Strasbourg à la Cin du Moyen-Age, Presses universitaires François Rabelais, 1999, p. 447-468.
BOCQUET, Damien, « Faut-il en Ninir avec l’Amour Courtois ? » 13 décembre 2021, Les émotions au Moyen-Age, carnet d’Emma. https:// emma.hypotheses.org/4442