Les tilleuls de Sainte Odile (2) D ans le billet précédent, nous nous sommes intéressés au contexte païen dans lequel a été fondée l’abbaye d’Andlau. On va voir que des constatations similaires peuvent être faites à propos du couvent de Sainte Odile. Les tilleuls dans la légende de Sainte Odile On attribue à Sainte Odile la construction de Niedermunster, destinée à recevoir les pèlerins trop fatigués pour faire l’ascension jusqu’au couvent. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer ce récit du XIe siècle, cité par M.T. Fischer : « Or il advint, pendant qu’Odile était occupée par cette construction, (Niedermunster) qu’un homme s’approcha d’elle avec, en main, trois rameaux de tilleul. Il dit ‘ Dame, accepte ces petites branches et plante-les pour qu’elles demeurent ensuite en mémoire de toi’. Elle les accepta et Rit creuser trois trous. Sur ces entrefaites, une sœur l’aborda en disant. ‘ Ne plante pas ces rameaux, Dame, parce que de ces arbres là naissent souvent des vers maléCiques ‘. Odile répondit ‘Ne sois pas troublée, car jamais rien de nuisible ne viendra de ces arbres’. Elle prit une branche dans sa main en disant ‘ Je te plante

au nom du Père…’. Puis elle saisit la seconde ‘ et toi, au nom du Fils…’ et enRin la troisième ‘ et toi, au nom du Saint-Esprit’. Et on voit encore de nos jours des arbres qui étendent leur ombre sur un vaste espace, offrir aux servantes du Christ une fraîcheur au milieu de la chaleur estivale. » Vita Odiliae, Manuscrit de Saint Gall (1) Ces trois tilleuls ont donc une double utilité afRichée : offrir de la fraicheur aux moniales, et garder la mémoire de Sainte Odile. Comment peuvent-ils en même temps passer pour maléRiques, en clair, diaboliques ou païens. Disons-le d’amblée: le fait que la Sainte les plante au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit prend un sens particulier : elle christianise un arbre qui a déjà une symbolique. Dans les lignes qui suivent, nous tenterons de cerner cette dernière. Le tilleul dans le folklore Constatons que le tilleul a une place particulière dans le folklore du monde germanique. On en trouve souvent au milieu des vil-lages. Jadis, on dansait autour de lui, on y célébrait des fêtes et les amoureux espéraient ensuite un mariage heureux. Encore de nos jours, il y a en Alsace de nombreux restaurants au Tilleul. A Strasbourg même, au Contades, se dressait jadis un tilleul qu’on avait taillé de manière à pouvoir placer des tables jusque dans ses branches (2). Le tilleul à danser ou Tanzlinde, telle qu’il apparaît chez Hieronymus Bock, Kreuterbuch, Bâle, 1498.

Le tilleul du Contades au XVII° siècle. Source: Wenzel Holar Une réunion sous le tilleul du C’était également sous le tilleul village de SchüpCheim, en que se rendait la justice pour les petits Suisse. Chronique de Diebold délits (judicium sub tilia) (3). Souvent, Schilling, 1513. dans les textes, on trouve mention de la Laube, « la charmille » pour désigner le lieu de réunion des villageois, qui sert également de tribunal (4). Dans le passage concernant Sainte Odile, ce n’était certainement pas cette fonction judiciaire qu’il s’agissait de christianiser, mais son ancienne signiRication religieuse. Un dernier mot sur la méthode utilisée pour cette christianisation. Louis SchlaeRli, qui a fait une étude remarquable de la chasse aux sorcières à Molsheim au XVIIe siècle, rapporte ceci : « Trop souvent, dans leurs dépositions, les sorcières indiquent comme lieu de rendez-vous pour leur sabbat et leurs ébats le tilleul des sorcières sur le Molsheimerberg. …Léopold Guillaume d’Autriche pensait éradiquer le mal en faisant abattre le tilleul maléRique. On le remplace par une croix, mais les sorcières continuent de danser autour d’elle… » (5). On est ici au XVII° siècle, en plein dans la chasse aux sorcières. Si on en fait abstraction, on retrouve un arbre autour duquel des gens se réunissent et s’amusent. A en croire la Vita Odiliae, au VIIe siècle, la christianisation avait été plus douce. Odile s’était contentée de

replanter l’arbre suspect au nom de la Trinité, en lui conférant une nouvelle charge symbolique. Dans une optique chrétienne, cet acte était fondateur, seul devait compter ce qui se passerait après. Ce qui avait existé avant n’existait plus. Un paradigme nouveau était implanté en même temps que les trois branchettes. Odile, Rille d’Adalric, régnait désormais sur l’Alsace. Circulez, il n’y a rien à voir. Pour un historien, par contre, il ne s’agit pas d’adhérer à un paradigme, mais d’aller voir de près cet avant que l’acte de la Sainte était supposé abolir. Gravure du XVIIIe siècle. A. Niedermünster. B. Le couvent de Hohenburg. Le tilleul, arbre sacré La question qu’on ne peut éviter de se poser est de savoir si ces arbres christianisés en remplaçaient d’autres, qui avaient gardé leurs fonctions traditionnelles. Nous avons vu comment, à Andlau, Richarde avait évincé un culte celtique de l’Ourse. Sainte Odile a-t-elle, elle aussi, supplanté un culte préchrétien ? Le connaisseurs de la mythologie germanique savent que le tilleul était lié à Freya, compagne de Wotan, lequel avait lui aussi son arbre, le

chêne. D’un côté la douceur, la féminité, la fécondité, de l’autre la vigueur, la fonction guerrière (6). De nombreuses pistes s’ouvrent lorsqu’on fait le tour des compétences de Freya. Dans les croyances germaniques, c’était une divinité à double face, l’équivalent féminin du Janus des Romains. Elle intervenait sous la forme d’une vieille femme pour clore l’année. Elle revenait ensuite comme jeune Rille porteuse des promesses de l’année nouvelle : lumière, récoltes, fruits, troupeaux, enfants. Son jour, le 6 janvier a été christianisé en Epiphanie. Mais dans les pays germaniques, il a conservé le nom Perchttag, Perchtelstag, de Perchta, « la brillante », qui est le surnom de Freya. Elle annonce en effet aussi le retour de la lumière (7). Les deux formes de la déesse germanique Perchta. Celle de gauche, la « Perchta au nez d’acier », terminait l’année. L’autre, la jeune, annonçait le retour de la lumière et apportait ré co l te s e t f r u i t s . Edition de 1486 de Hans Vintler, Blumen der Tugend. Ce thème du retour de la lumière se retrouve dans l’histoire d’Odile, née aveugle, et retrouvant la vue grâce au baptème. Elle est par ailleurs associée à Sainte Lucie, une martyre sicilienne tirant son nom de lux, « lumière ». On se souviendra enRin de ces fêtes de Rin d’année scandinaves où des enfants portent sur la tête une couronne de chandelles (8). Auguste Stoeber signale aussi une tradition associant Odile à Sainte Cécile, dont il place le culte à Kraft. Alors que Sainte Odile menait sa pieuse charge au Hohenbourg, vivait vertueusement sainte Cécile, à Kraft, un hameau d’Erstein. Elles se rendaient visite l’une à l’autre, allaient ensemble aux soirées d’hiver à quenouilles, ce qui était aisé à ces saintes femmes, car chaque fois deux anges les transportaient dans les airs (9).

L’association Odile-Cécile repose sur une étymologie, puisque Caecilia provient du latin Caecus, « aveugle », et Sainte Odile avait été aveugle à la naissance. Mais lorsque les deux saintes se rendent dans les kunkelstuben portées par des anges, on a affaire à des éléments destinés à occulter des traditions païennes. En Rin d’année, les femmes recevaient la visite de Freya dans sa version « vieille femme », qui vériRiait qu’elles avaient terminé le Riler. Quant au voyage par les airs, il rappelle le vol des petites divinités païennes se rendant auprès de Freya (11). Conclusion Il n’est nullement question ici de mettre en doute l’historicité de Sainte Odile, Rille d’Adalric, ni de voir en elle une ancienne divinité païenne qu’on aurait christianisée. Celle qui est ensuite devenue la patronne de l’Alsace, a bien eu une existence historique. Mais elle a établi un couvent dans un contexte massivement païen, dans lequel Freya-Perchta devait jouer un rôle. Cette constatation ne devrait pas étonner: nombre de missionnaires chrétiens se sont trouvés dans cette situation. Pour permettre un passage en douceur à la nouvelle foi, on a laissé se former autour de la Rille d’Adalric, un corpus légendaire qu’on comptait peu-à-peu christianiser, mais qui a continué de charrier les restes des anciennes croyances. Pierre Jacob Sainte Odile à Andlau

Notes. 1. M.T. FISCHER, La vie de Sainte Odile (Xe siècle) et les récits postérieurs, 2006. 2. Cet arbre sera abattu en 1793 pour faciliter la défense de la ville. Pour se documenter sur les tilleuls de village, voir sur internet les nombreux tilleuls qui servent encore comme Tanzlinden en Allemagne. La tradition y est restée plus vivante qu’en Alsace. 3. Voir internet sous : Gerichtslinde. 4. Le mot Laube a servi à désigner la mairie de Krautergersheim. A Boersch, Laubgass est l’ancien nom de la rue de la Mairie. A Koenigshoffen, il existe une rue de la Charmille. 5. L. SCHLAEFLI, « La sorcellerie à Molsheim (1589-1697) », Société d’Histoire et d’Archéologie de Molsheim et Environs, 1993, p. 4- 158 (p. 149). 6. Le tilleul symbolisant la pureté, seule la vérité pouvait se faire jour dans le procès. Le jugements qui se prononçaient sous un chêne étaient généralement plus violents. 7. Voire notre chronique : « Joyeux Noël, Madame Hulda ». 8. Lorsqu’Odile meurt, on se rend compte qu’elle n’a pas eu les saints sacrements. Les prières de la communauté la ramènent, alors qu’elle était au Paradis, en grande conversation avec Sainte Lucie. 9. AUGUSTE STOEBER, Dix siècles de croyances, superstitions, coutumes, récits populaires et curiosités d’Alsace, Obernai, 2013, p. 290, 10. Cette croyance au vol nocturne servira de base pour le vol des sorcières en route vers le sabbat. Voir notre chronique sur ce site, sous le titre « Hexe ».