Monsieur Taine découvre les Alsaciens Hippolyte Taine, né à Vouziers (Ardennes) le 21 avril 1828 et mort à Paris le 5 mars 1893, est connu comme philosophe et historien. C’est aussi quelqu’un à qui il arrive de voyager. En 1863, il se rend en Alsace. La description qu’il en donne est peu bienveillante. Le moins qu’on puisse dire est qu’il préfère le Sud. Mais son texte vaut bien un documentaire. C’est une plongée dans un monde qui choque ses habitudes et ses présupposés. Mais son texte fourmille de détails sur la vie des Strasbourgeois sous le Second Empire.

DE BESANÇON À STRASBOURG (1863) Le chemin de fer longe une rapide rivière de montagne dans une vallée étroite; il est suspendu sur une route frayée à la mine et traverse un tunnel toutes les demi-heures. Ce pays est charmant ; les montagnes fraîches et boisées font un plaisir dont on ne se lasse pas. Leurs attitudes varient à l’infini; à chaque quart d’heure, c’est un nouveau site. Elles me semblent toujours vivantes, avec des ventres et des échines, renversées ou debout, d’un caractère sérieux et noble. Parfois le soleil tombe en pluie de rayons sur un pan de prairies de velours qui étincellent. Ce vert mouillé singulier, avec un fond de pâleur et de transparence passagère, laisse un vague sentiment de tristesse. Tout cela va mourir et renaître. Comme le Midi est plus propre au bonheur ! (1) Vers Mulhouse, je crois, commence la plaine, une grande plaine fertile, trempée d’eau, terne. Les tabacs, les plantes fourragères pullulent. Je les ai retrouvés au-delà de Strasbourg, jusqu’à Saverne. Le pays est un très grand potager comme la Flandre. Au sortir du Midi, on est frappé de la lourde fécondité, grossière et bourgeoise. Les gens du Nord songent à beaucoup manger, à s’emplir copieusement (2). Cela est visible d’après les têtes. Quels balourds que ces gendarmes ! Quel trop-plein de chair dans les petites religieuses boulottes et rouges ! Ils sont grossièrement et grandement charpentés et comme taillés à coups de hache. Le divin charpentier a fait les choses au gros tas. Voyez, par contraste, les alertes et fins Méridionaux de Toulouse, pomponnés, tirés à quatre épingles. — Mais les Vosges noires, montant les unes par-dessus les autres, et le

soleil couchant avec son jet de flèches d’or, sont bien beaux (3). STRASBOURG Quelque chose de terne dans l’aspect ; manque complet d’élégance ; c’est une ville de gens qui n’ont pas besoin de finesse et de luxe (4). — La grande place Kléber, où j’habite, a pour tout ornement la statue de Kléber entre quatre becs de gaz. À l’entour, un carré de maisons très plates, souvent en bois et torchis, parfaitement bourgeoises. Notre hôtel ressemble, du dehors, à une auberge (5). L’hôtel de la Maison Rouge à l’époque de la visite de Taine Photo. J. Manias, 1860 Les toits sont partout très longs, très hauts à cause de l’humidité et de la neige. Ils sont percés de plusieurs rangées de fenêtres et lucarnes, quelquefois jusqu’à quatre. Non qu’on les habite, mais chaque ménagère veut avoir son grenier pour

sa lessive, en sorte que chaque maison a plusieurs étages de greniers (6). J’ai parcouru quantité de petites rues. C’est toujours le même aspect; des demeures de bourgeois insoucieux des choses du dehors, aux sens rouillés et rudes (7). — Les brasseries sont leur rendez-vous ; presque tous y vont passer la soirée, même les gens bien élevés. — Ils consomment beaucoup. Rien de moins élégant que ces entassements d’hommes en blouse et en habit, de toutes conditions, sous la lumière crue du gaz, dans un nuage de fumée épaisse, au ronronnement d’une conversation assourdissante, crachant, pipant, s’accoudant, se serrant, buvant, et par la vapeur des corps pressés se tenant chaud les uns aux autres. Les plus raffinés traversent cette cohue et vont dans une salle au-dessus (8). Au café de John Cade, le plus monumental d’aspect, dans une salle énorme et haute (probablement le reste de quelque édifice), les blouses coudoient les habits (9) Il m’est resté dans l’esprit plusieurs intérieurs et types isolés. Pourquoi ceux-ci, je ne sais : d’abord dans un restaurant où j’ai dîné, la servante, bonne boulotte fraîche et honnête qui vous regarde en face avec une interrogation franche et lourde dans ses yeux bleus ; dans un autre, la maîtresse d’hôtel enceinte de huit mois, grande, tranquille, fortement bâtie et circulant sans honte entre les tables ; vous voyez d’ici les commentaires dans un petit restaurant parisien.

Mais ce qui m’a le plus amusé et attristé à la fois, c’est l’intérieur de G… Il est avocat, travaille tout le jour sur ses dossiers ; le soir, il joue de la flûte dans un concert d’amateurs, voilà pour l’idéal. Pour le reste, il habite une espèce de casse-cou dans une rue déserte, pas de lumière à la porte ni sous le vestibule ; une servante qui crie en allemand avec une voix de charretier et rit de même, cinq enfants pas trop propres, un désordre d’objets grossiers dans la chambre, tout ce qui peut blesser les yeux. Il a une (cid:9) Carl(cid:9)Spitzweg,(cid:9)La(cid:9) visite.(cid:9)Ce(cid:9)vieux(cid:9)savant(cid:9) dans(cid:9)son(cid:9)galetas(cid:9)fait(cid:9) immanquablement(cid:9) penser(cid:9)à(cid:9)l’avocat(cid:9) décrit(cid:9)par(cid:9)Taine(cid:9).(cid:9) (cid:9) femme demi - ange éthéré, demi-servante aux mains crevassées. — Ces braves gens vivront comme mon pauvre savant de Paris, comme Jean-Paul, dans une espèce d’écurie, et leur âme s’oubliera dans la science ou la musique (10). Nous nous apercevons bien aux examens que nous sommes revenus dans le Nord. Beaucoup de candidats semblaient figés. On fait une question, ils restent une minute pleine avant de faire la réponse. On voit l’horloge intérieure se mettre lentement en mouvement, une roue pousser, qu’enfin et avec des accrocs, l’heure sonne. De plus, aux mots piquants, ils

semblent comme des ours doublés de graisse, insensibles à cause de ce matelas naturel. Excellent capitaine du génie qui m’aide aux examens de gymnastique. Pas leste, il n’ose dire, ou dit à tort et à travers, le chiffre qu’il faut donner; ses facultés perceptives sont en défaut ; mais le reste est excellent. Il était soldat, il a appris les mathématiques, non point pour avancer, « mais par curiosité », et parle avec admiration de la géométrie analytique. — Il va pêcher tous les huit jours et part dès le matin à l’ouverture des portes, rapporte de grosses carpes, en gratifie ses amis. — Il garde son fils avec lui, n’a pas voulu l’envoyer à la Flèche, lui enseigne les mathématiques, monte avec lui à cheval, etc… « Il vaut mieux garder les enfants avec soi, cela entretient en eux les sentiments de famille. » Tous les jours il va au café après déjeuner. Il a mis son uniforme, ses épaulettes neuves, sa croix ; il a des pieds d’éléphant et une bonhomie, une rectitude de bon sens touchantes (11). Il est curieux de voir les Strasbourgeois discutant en allemand au café. Chacun parle à son tour aussi longuement qu’il lui plaît ; personne n’interrompt : on attend qu’il ait fini. — Des Parisiens s’interrompraient vingt fois ; chez nous, la réplique, la contradiction font explosion : voyez nos entretiens chez Magny ou au journal. — Une telle disposition prépare les gens aux assemblées politiques et à la vie constitutionnelle. Philarète Chasles dit que les émigrants allemands y entrent tout naturellement et parfaitement aux États-Unis. (12). Hippolyte Taine, Carnets de Voyage, 1897

Petite annexe Monsieur Taine a été particulièrement choqué par le spectacle des brasseries, auxquelles il préférait les cafés. On trouve dans Les Français peints par eux-mêmes, la description des deux types d’établissements, toujours à Strasbourg. L’auteur fait cependant preuve d’un minimum d’analyse. « Plusieurs personnes m’ont obligeamment invité à dîner ; mais le moyen qu’un Parisien consente à dîner à midi ou à une heure, pour souper à huit heures du soir ! J’ai protesté par des refus contre cet usage antique et peu solennel, mais j’ai consenti volontiers à suivre mes ciceroni aux brasseries. Les Strasbourgeois y viennent vider, en fumant, des mosses, des choppes et des cannettes. Les cafés et les casinos n’ont pour habitués que les gens du bel air; autant les Alsaciens des brasseries sont bons, simples, hospitaliers et de facile accueil, autant ceux des casinos montrent d’affectation fashionable. Et de hauteur aristocratique. Pour être admis dans de pareils clubs, pour avoir le droit d’y aller boire de la bière en bouteilles, il faut des formalités multipliées. Aussi, sans frapper à la porte des sanctuaires de l’oligarchie, les petits commerçants, les étudiants en droit ou en médecine, les chefs d’atelier, les hommes du peuple, enrichissent de leur tribut les brasseurs ; une brume épaisse et odorante, des bancs et des tables de bois, de la bière à torrents, des saucisses, des salades de pommes de terre et de harengs, de bruyantes causeries , des parties de rhams et de piquet, voilà ce qu’offrent les brasseries. J’y ai vu au Léopard, un étudiant parier qu’il boirait deux choppes pendant que midi sonnerait ; le malheureux a « gagné ! » E. DE LA BEDOLLIERE, Les Français peints par eux-mêmes : Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle : Province, T.3, Paris, 1842, p. 147 Pierre Jacob

Notes (1) Le train vient de parcourir les paysages montagneux du Jura. (2) Il y a déjà chez Arthur Young cette comparaison entre Flandre et Alsace, mais c’est pour leur trouver des qualités. Il est vrai que Young est Anglais… (3) En entrant en Alsace, le voyageur a sur sa gauche le massif vosgien. (4) On retrouve les mêmes remarques dans la Lorely de Nerval (1852). (5) Taine est descendu à l’Hôtel Maison Rouge, qui avait déjà reçu Victor Hugo en 1839. Le Rhin, Lettre XXIX (6) On a dans le Pfingstmontag de Daniel Arnold (1816) une scène de lessive qui se déroule dans le grenier. On notera que Taine, malgré son manque de bienveillance, s’est renseigné autour de lui. (7) A cette époque, l’équipement en belles demeures, bien ostentatoires et bien entretenues, se réduit à celles construites au XVIIIe siècle. Blondel avait échoué à modifier en profondeur le tissu urbain. On avait malgré tout continué à plaquer des façades néo-classiques sur des maisons à pan de bois. (8) La cohabitation des classes sociales dans les brasseries semble avoir particulièrement choqué Taine. Il y avait malgré tout des établissements pour les élites. Les cafés s’étaient multipliés à Strasbourg après 1681. Voir le témoignage de Lauckhard sur ces établissements vers 1780. (9) Ce café a été ouvert en 1845 dans l’Aubette, place Kléber. (10) Ce manque d’ambition était déjà critiqué par le Duc de Richelieu lors d’un voyage à Strasbourg sous Henri IV. On retrouve cette ambiance dans les tableaux de Carl Spitzweg, avec ses bourgeois aux plaisirs simples… (11) Ces deux types humains étaient-ils vraiment représentatifs ? Un vrai choc culturel, entre Paris et la Province, entre les salins et le peuple… (12) Philarète Chasles (1798 – 1873). La citation provient probablement de La psychologie sociale des nouveaux peuples, 1875. A côté de la lourdeur que Taine attribue aux Alsaciens, il y

aurait donc une qualité « démocratique » ? On remarquera cette scène se déroule dans un café, pas dans une brasserie, institution abominablement plébéienne.