Le sarcophage dit d’Adeloch, déplié. (Sources: Schneegans, Schmidt) Un évêque en Alsace au XIIe siècle Le sarcophage d’Adeloch O n peut voir dans l’église Saint Thomas de Strasbourg, un sarcophage censé avoir contenu le corps d’Adeloch, précepteur de Louis le Pieux, et qui serait donc des années 800. En fait, il est l’oeuvre d’un sculpteur actif au milieu du XIIe siècle et connu sous le nom de « Maître d’Eschau ». Ce n’est pas le personnage d’Adeloch qui nous intéressera ici mais les enseignements que nous fournit ce sarcophage sur les évêques alsaciens au Moyen-Age. Caractéristiques générales Le sarcophage dit d’Adeloch actuellement visible dans le choeur de l’église Saint Thomas de Strasbourg est en grès jaune et mesure 1,66 m de long, pour une hauteur de 0,70m et une largeur de 0,44m. On l’attribue à un sculpteur anonyme qu’on appelle par défaut « le maître d’Eschau ». On lui doit la cuve baptismale et les sculptures du cloître d’Eschau, actuellement conservées à l’oeuvre Notre-Dame (1). Une étude récente portant sur la typologie des sarcophages du Grand-Est présente celui d’Adeloch comme une pièce unique issue d’une évolution remontant à l’époque mérovingienne (2)

Le pourtour de l’objet porte une série de scènes sculptées, que nous examinerons en premier. Il y a évidemment un sens de lecture au décor de ce sarcophage. Pour le comprendre, il faut tenir compte de la manière dont ce monument était exposé, et de la logique du narratif sous-tendu par ce décor. Côté tête L e f u t u r é v ê q u e a p paraît ici un genou à terre, revêtu d’une t u n i q u e ; u n p e r s o n n a g e f é m i n i n e s t assis derrière lui, probablement l’Église de Strasbourg, reconnaissable à la fleur de lys qu’elle tient en main. Elle le recommande à l’empereur trônant, dont il reçoit une bannière. Il s’agit de l’investiture des fonctions comtales, dont les souverains avaient fait bénéficier les prélats strasbourgeois. Ces fonctions comtales étaient politiques et militaires. L’importance accordée à cette scène d’investiture, bien en vue des chanoines assemblés dans le chœur, reflète l’état d’esprit du chapitre de Saint-Thomas. Cet établissement, était au XIIe siècle favorable au parti impérial. L’empereur portait d’ailleurs le titre d’avoué du chapitre Saint-Thomas. On notera qu’Adeloch n’est pas encore tonsuré: dans la logique du narratif, cette image se place donc en premier (3). Notons aussi qu’à la différence des autres scènes de ce sarcophage, les personnages sont réunis dans un seul espace, comme pour mieux montrer leur proximité. Suite: Le coté long gauche Il présente 7 arcatures en plein cintre à clochetons. Au centre, trois personnages mettent en scène l’investiture spirituelle de l’évêque. Le nombre impair des arcatures a permis de placer le Christ au milieu. Nimbé, trônant, il représente l’Eglise. Tenant d’une main les Saintes Ecritures, il bénit, en face de lui, un personnage supposé être Adeloch. Ce dernier n’est toujours pas tonsuré. Il s’appuie sur sa crosse, sa

houlette, qui fait de lui le berger de ses ouailles, leur surveillant, leur episcopus. Il répond au Christ par un geste qui pourrait être une prestation de serment ou un hommage. Vient ensuite un ange, également nimbé, présentant la stola, en allemand, die Schnur, « le lien ». C’est justement au XIIe qu’on commence à avoir des traces de cette pièce de vêtement. Elle permet au prêtre de « lier et de délier », d’exorciser. Ce groupe central est encadré par deux allégories. A gauche, d’une part une urne débordante d’eau, symbolisant sans doute les eaux courantes, et une divinité chevauchant un poisson et qui semble chanter.

En symétrique à droite, un décor symbolisant la végétation et une sorte de faune velu brandissant deux serpents. D’un côté le monde de l’Eau, de l’autre celui de la Terre. Ces deux allégories représentent les forces du Monde que l’évêque devra combattre. On les retrouve à l’abbatiale d’Andlau, fusionnées dans un être difforme. La figure féminine à gauche n’est pas une sirène - elle aurait un corps mi-humain, mi-poisson-, mais elle semble comme elles chanter et vouloir charmer ses victimes. On aurait donc plutôt affaire à une Nixe, une divinité des eaux, issue de la mythologie germanique (4). Son symétrique masculin à droite doit lui aussi provenir du monde des croyances préchrétiennes (5). Aux deux extrémités de cette face du sarcophage, le sculpteur semble avoir voulu rappeler que la tâche de l’évêque comprenait aussi la lutte contre les vieilles croyances préchrétiennes (6). Suite: Le côté pieds La face la plus étroite, aux pieds du défunt, était selon l’usage tournée vers l’orient ; elle présente un décor végétal, deux ceps de vigne se croisant. La vigne est très présente dans le christianisme et symbolise la communion avec le Christ (7). Fin: Le côté droit Sur le côté long opposé, on a, non pas 7, mais 8 arcades. Seules deux sont imagées. L’évêque cette fois-ci debout, tonsuré, juvénile et imberbe, revêtu d’une chasuble, le poignet gauche couvert du Le côté droit. Adeloch, tonsuré, crosse en main, porteur de l’évangile et visitant son diocèse manipule, tient la crosse et la Bible. Il est le dépositaire de l’Evangile et le berger de son troupeau. Il se livre à une fonction importante de son ministère: la visite de l’église dont il a la charge, et que représente le

personnage féminin tenant une palme à la main. Le nombre pair d’arcatures sur ce côté permet ce face-à-face (8). Le reste des arcatures est désormais occupé par des décors végétaux. La néréide et le faune ont disparu. La Foi et la communion dans le Christ sont à l’oeuvre. Notons que les motifs végétaux sont symétriques à un détail près: le 4e comprend une fleur de lys. On l’a déjà remarquée dans la main de l’Eglise de Strasbourg. On pourrait penser que ce motif particulier représente le siège du diocèse et les autres les différents doyennés (9). Le contexte général du XIIe siècle Il n’est pas certain que ce sarcophage, sculpté autour de 1140, a contenu le corps d’Adeloch, évêque de 817 à 822. Le seul fil conducteur dont on dispose est la datation de l’activité du « maître d’Eschau ». Que se passe-t-il alors, dans quelle mesure l’imagerie sculptée qu’on vient de décrire reflète-t-elle le contexte politique, social et religieux de cette époque ? Pendant des décennies, le Pape et l’empereur du Saint-Empire se sont disputé la prééminence dans le monde chrétien. Cet affrontement est connu sous le nom de Querelle des Investitures. Les évêques étant des piliers à la fois du pouvoir impérial et papal, ils se sont retrouvés au centre du conflit, autour de la question de leur recrutement. En fait, au XIIe siècle, le conflit semble s’apaiser. Empire et Papauté ont trouvé en 1122 un accord connu sous le nom de Concordat de Worms. L'empereur Henri V a renoncé à l'investiture par la crosse et l'anneau. Il accepte la libre élection des évêques par le chapitre canonial de la cathédrale, mais en cas de d’échec, il peut arbitrer en faveur du candidat le plus digne. Il donne ensuite l'investiture temporelle sous la forme d'un sceptre pour les biens fonciers et les fonctions régaliennes de l'évêque. Ce dernier a l'obligation de s'acquitter des tâches que lui imposent les terres concédées par l’empereur. Le narratif tel qu’il apparaît vers 1150 sur les flancs du sarcophage décrit en fait cette procédure. Le contexte local Burchard von Michelbach (1141-1162) occupe le trône épiscopal au moment où le sarcophage est sculpté. En 1141, l’empereur Conrad III vient à Strasbourg, y fête la Pâque et à cette occasion, met Burchard solennellement en fonction. En 1143, l’évêque inaugure l’hôpital Sainte Marie, que Conrad III prend sous sa protection. Les relations entre évêque et empereur sont donc au beau fixe. En 1159, à la mort du pape Hadrien, l’empereur Frédéric Barberousse présente un candidat, qui n’est pas élu. Il va pourtant

continuer de le soutenir sous le nom de Victor IV, qu’il va faire reconnaître par une assemblée réunie à Lodi et à laquelle assiste l’évêque Burchard. Ce dernier, de retour dans son diocèse, parvient à rallier à Victor IV les chanoines, le clergé et les couvents. Il n’est pas sûr qu’il les ait réellement informés sur les circonstances de la nomination de Victor IV… Saint Thomas n’a eu qu’à se féliciter de l’évêque Burchard. En 1144, l’église Saint Thomas et la cathédrale sont ravagés par un incendie. En 1156, par contre, et très concrètement, l’évêque obtient de Frédéric Barberousse la confirmation de l’exemption du personnel du Chapitre, et même son extension à ceux de Saint Thomas et Saint Pierre le Jeune. Au total, au moment où le Maître d’Eschau et ses aides élaborent le sarcophage, à Strasbourg, les relations entre l’empereur et l’évêque sont au beau fixe. On comprend donc que le narratif du sarcophage mette en avant le rôle du souverain dans le choix de l’évêque. Le couvercle, ou l’histoire d’un story telling. Cette partie du sarcophage n’a guère interessé les commentateurs jusqu’à présent. Pourtant il renferme quelques informations sur l’histoire de l’objet lui-même. Le couvercle du sarcophage dit d’Adeloch Le couvercle en bâtière est en grès jaune comme la cuve, il est donc probablement lui aussi des années 1140. Il est maintenu en place par des crochets métalliques, afin d’empêcher le vol de reliques. Il porte l’inscription suivante: Adelocus praesul ad dei laudes amplificandas hanc (a)edem collapsam instauravit. « Adeloch, en tant qu’administrateur, afin d’amplifier les louanges à Dieu, a fait remettre en état cette église, qui était en ruine. Le bord extérieur porte une date, DCCCXXX. « 830 », alors que le texte est clairement du XVIe siècle. Pour s’en convaincre, il suffit de sortir de l’église et de traverser la rue. A l’angle de la rue Saint Thomas, une petite porte donnait accès au jardin de l’ancien doyenné. Elle est surmontée d’une inscription: hoc 8ieri fecit Nicolaus Wurmser, Decan

ecclie. S.Thome III Kl. Apri. voluit (ut) scires lector. Elle est datable de 1512, et présente la même graphie que le texte du sarcophage. Au total, l’inscription sur le couvercle, qui est du début XVIe siècle, identifie ce sarcophage comme celui d’Adeloch (vers 830 ), alors que l’expertise récente montre qu’il date des années 1140. Les publications sur ce monument funéraire se montrent peu curieuses sur ce point. Pour l’éclairer, il convient de s’interroger sur ce qui s’est passé de précis vers 1150, lorsqu’on a fait sculpter ce sarcophage; ensuite au XVIe siècle lorsqu’on grave sur le couvercle ce curieux texte. En 1144 l’église Saint Thomas et la cathédrale sont incendiées par la foudre. Commence alors un chantier de reconstruction qui ne s’achèvera qu’en 1196. L’évêque Burchard accorda des indulgences et affranchit le chapitre de tout péage sur les matériaux de construction qui entreraient en ville (10). Or, c’est dans ce contexte précis que le sarcophage est sculpté. Est-il déjà attribué à Adeloch ? La mention d’une remise en état de l’église par ce dernier pourrait avoir servi à stimuler les dons d’aumônes. A cela s’oppose le fait que l’inscription du couvercle est du XVIe s. Mais elle peut avoir préexisté sous une autre forme (11). Dans cette hypothèse, la mise en avant du souvenir d’Adeloch aurait pu également offrir une issue à une interminable dispute opposant Saint Thomas et Haslach sur la possession des reliques de Saint Florent. Or, l’évêque Burchard en sort justement en décidant qu’elles resteraient à Haslach (12). Une nouvelle intervention a lieu sur le sarcophage au XVI siècle. e Rien ne permet de dire si elle est directement liée au basculement de Strasbourg dans le protestantisme, dans les années 1520. En tout cas, à Saint Thomas une grande partie des chanoines, restés catholiques, ont quitté les lieux. Parmi eux, le doyen Nicolas Wurmbser, qui emporta les reliques supposées de saint Florent, que les paroissiens continuaient de vénérer (13) …. Pierre Jacob Notes 1. Les sarcophages du Grand Est. MEYER, J.P., « Deux sculpteurs du XIIe siècle: les maîtres d’Eschau et d’Andlau », In Situ, Revue des patrimoines, 17/2011, p. 1-61 (p. 2-16) 2. KEINERKNECHT, T., Les sarcophages du VIIIe au XIIe siècle du Grand-Est de la France, Mémoire de Master I, Année Universitaire 2015-16. UFR Sciences Humaines, Université de Bourgogne-Dijon. 3. A noter, cependant, la moindre qualité de la sculpture, sans doute confiée par le maître à un compagnon.

4. On la retrouve dans la frise de l’abbatiale d’Andlau. Elle y a perdu son aspect humain. Elle a les pieds fendus. Elle chevauche non plus un simple poisson de rivière, mais un monstre. J.P. MEYER, op. cit., p.33. 5. Un lointain héritier du Cernunnos du chaudron de Gundestrup ? 6. En vain. Encore au XIXe s., les pêcheurs du Rhin venaient frotter la néréide pour avoir une bonne pêche. Ceux qui craignaient les serpents en faisaient autant avec le faune. 7. Evangile de Jean, chapitre 15, versets 1 à 8 8. La tâche de Bernold selon Ermold le Noir 9. Fleur de lys. Wimpfeling. Autre possibilité: la palmette, comme dans le Guta Sintram., qui est contemporain. 10. L’incendie de 1144. SCHMIDT, Ch., p. 198 11. MEYER, J.P. p. 41-42 semble adopter cette datation, mais n’aborde pas la problématique de l’inscription sur le couvercle. 12. SCHMIDT, Ch., p. 131 suiv. Dès le 25 octobre 1143, Burchard avait fait construire un tombeau à Haslach pour les reliques de saint Florent. L’idée d’un sarcophage à Adeloch pourrait avoir germé avant l’incendie. 13. SCHMIDT, Ch. , p. 136.