Petit échange inter-ethnique à la limite sud de l’Alsace. Comment les Alsaciens sont devenus des Allobroges C e titre peut surprendre. Après tout, les Allobroges étaient les Celtes vivant en Savoie. Comment pourrait-on avoir confondu les Alsaciens avec les Savoyards ? Cela commence avec César. Nous sommes en été de l’an 58 avant notre ère. Jules César s’apprête à conquérir la Gaule, dont le butin devait lui permettre de payer ses dettes et Ainancer sa carrière. Ses ofAiciers savaient que c’était là une guerre privée et certains étaient rentrés chez eux. Comment alors justiAier la guerre à venir ? Pour pouvoir conquérir la Gaule, il fallait que César se débarrasse du chef germanique Arioviste qui avait lui aussi des visées sur le pays. Il se
pose alors en protecteur des Gaulois et convoque ledit Arioviste. Ce dernier refuse, ce qui permet à César d’afAirmer que ce n’était pas lui, mais l’Etat romain tout entier qui était insulté. Un casus belli. Or, voici comment il présente la chose à ses ofAiciers: « Quoi, quand un proconsul romain mande quelqu’un auprès de lui, ce quelqu’un refuse de venir ! C’est lui, au contraire, le proconsul qui est mandé. Et par qui ? par un Allobrix ! (1) » Généralement, ce terme d’allobrix est traduit par « Allobroge », ce qui n’a guère de sens, puisque les Allobroges étaient une tribu gauloise de la Savoie actuelle. Mais le nom lui-même signiAie en celtique « venu d’un autre pays » (allos + brox), autrement dit, « étranger ». César vient de qualiAier Arioviste d’étranger. (2). D’autres termes de ce type étaient en usage chez les Celtes. Ainsi le nom des Nemètes, installés dans la Sarre, signiAiait « étrangers « voire « ennemis » (3). Allobroges et Nemetes sont des exonymes, des noms qu’on applique de l’extérieur à une population. Ainsi nos voisins d’outre-Rhin se nomment eux-mêmes Deutsche, ce qui est un endonyme, mais les Anglais les appellent Germans et nous-mêmes, Allemands. Les Celtes de la Savoie sont donc passés dans les sources sous le nom Allobroges, mais leur endonyme n’a pas été conservé. Revenons à César, lorsqu’il qualiAie Arioviste d’Allobrix. Cette appellation, il l’a certainement trouvée chez les Eduens et les Séquanes qui l’entouraient (4). Si l’on donne à cet exonyme son sens premier d’ « étranger », cela fait sens: son discours s’adresse non seulement à ses ofAiciers, mais aussi aux Gaulois présents à cette réunion, et qui hésitent à affronter Arioviste. Ce dernier, à leurs yeux, est bien un « étranger », et dès le début, le terme a une connotation péjorative. Les Allobriges disparaissent Essayons à présent de suivre ces Allobroges à la trace. Il ne faut jamais oublier que l’interlocuteur de l’historien moderne est le copiste antique. La masse de la culture orale populaire lui échappe, et avec elle les sobriquets que les communautés humaines n’ont jamais cessé de s’envoyer. On a beau passer les sources au peigne Ain, aucune trace d’Arioviste l’Allobroge. Tout au plus un scholiaste de Juvénal: Dicti autem Allobroges, quia ex alio loco fuerant translati, « Les Allobroges ont été nommés ainsi parce qu’ils avaient été transférés d’ailleurs ». L’auteur se contente de traduire le terme. Juvénal nous rapporte qu'un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualiAiait Cicéron de la sorte en raison de sa diction : Rufus qui toties
Ciceronem Allobroga dixit. En d’autres mots, il le qualiAiait d’étranger, un étranger parlant mal le latin (5). Puis, longtemps plus rien. Ils semblent pourtant refaire surface au VIIe siècle, dans l’Anonyme de Ravenne, un itinéraire routier qui conservait des éléments de la cartographie antique. On lit ceci dans la description de la Belgique: « La Francie rhénane, laquelle est appelée depuis l’Antiquité Gaule Belgique » (6) En marge, on lit la variante Alobrites. On aura reconnu les Allobrix de César. Ce sobriquet était donc dans la bouche des Romanophones le symétrique de welsch dont ils étaient affublés par les Germanophones (7) Plus rien, puis… Survolons le Moyen-Age: rien. Puis, dans les années 1860, J. Quicherat en signale la survie dans la région de Belfort: « Le mot (Allobroge) existe dans le vocabulaire des villages situés aux environs de Belfort, sur la limite des deux langues, française et allemande; il existe avec la valeur d’une injure sanglante. Lorsqu’un Roman en vient aux gros mots avec un Tudesque, il lui dit: Allebriche, et l’autre lui répond : Welche » (8). Le témoignage de Quicherat est conAirmé par les historiens locaux. Les habitants de la vallée de la Largue, sont semble-t-il, surnommés Albriches (9). Or, cette rivière coule en zone germanophone. Le terme aurait donc gardé la connotation négative qu’on trouvait déjà dans Allobrix chez César. Vers 1860, les Sundgoviens étaient apparemment les Allobroges de leurs voisins du sud, et cette appellation n’avait rien de Alatteur. Des Allobroges dans toute la France Il se pourrait qu’ Allobroges ait eu une survivance dans le reste de la France, sans relation avec les Alsaciens et les Lorrains. Une première descendance existe dans le monde des lettrés. Lisons ce passage chez Stendhal: Dans cet appartement, situé au troisième étage, en B., vivait avec les Bigillion leur soeur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple, fort jolie, mais nullement d’une beauté grecque, au contraire, c’était une Aigure profondément allobroge. Il me semble qu’on appelle cela aujourd’hui la race Gaël. (10) Stendhal reconnaît donc à Mlle Victorine un charme véritable, simple et populaire. Sa joliesse allobroge s’oppose donc aux canons de la beauté classique.
Tout le monde n’a pas cette bienveillance. Lisons Sainte Beuve: « Ainsi Voltaire fut remplacé et célébré par celui-même (Ducis) dont il avait tant de fois parlé comme d’un auteur visigoth ou allobroge, ne sachant pas écrire » (11). Il est vrai que Voltaire l’utilisait souvent, et avant lui Boileau: « Ah, tu me traites d’Allobroge ! » (12). Voila pour le monde des lettrés. Dans la langue populaire, il semble qu’allobroge se soit conservé sous la forme albroche, avec ce sens de barbare. A Guernesey, quand on disait: Il s’est manié comme un albroche, on entendait par là un homme grossier. Il n’y a pas ici de rapport avec une région ou une population (13). Au total, alors que près de Belfort, sur la limite linguistique entre Alsaciens et Jurassiens, Allobroge, devenu Allebriche, continuait de viser une population particulière, ailleurs, albroche aura perdu toute connexion avec une ethnie, pour ne concerner que des individus mal dégrossis. De l’Allobroges au Boche En Savoie même, le terme pourrait avoir gardé son ancienne signiAication. En 1606, Nicot dit à propos des Savoyards: « On appelle aujourd’huy les gens de ce païs-là Brodes, par corruption de cedit mot Allobroges » (14). Or, à Montbéliard, vers 1860, un mot très proche, brôtchu désignait une personne au parler grossier ou allemand (15). Si l’on se souvient que l’insulte Allebriches était utilisée dans la même zone pour les germanophones, il devient possible de voir dans brôtchu une simpliAication de ce terme. Dans ce cas, un parallèle devient concevable, avec un passage d’ « Alboche » à « Boche ». Or, on sait que dans les années 1870, côté français, on qualiAie les Allemands d’Alboches, un terme très documenté dans la littérature et dont il est établi qu’il s’est ensuite simpliAié en Boches (16). D’après G. Esnault, Alboche aurait été utilisé en 1868 par un professeur du lycée de Tours. A Nancy, il aurait été prononcé albeuche, avec le dérivé albeucher , « parler l’allemand ». Il semble se populariser pendant la guerre de 1870 (17). Quant à Boche, il apparaît en 1877 dans l’Assommoir de fola, pour désigner un concierge alsacien. Il a donc existé très tôt parallèlement à Alboche (18). La réhabilitation des Allobroges. Nos compatriotes savoyards auront donc été, bien malgré eux, à l’origine d’un exonyme peu Alatteur décoché pendant des siècles aux Alsaciens. Mais
toute monnaie a son avers et son revers. Tout le monde connaît Le Chant des Allobroges, hymne patriotique savoyard. Il est né en 1856 et chante la Savoie comme berceau de la liberté et refuge des français chassés par le régime de Napoléon III. Dessaix, l’auteur, était le Ails du commandant de la légion des Allobroges, créée en 1792. La Révolution aimait puiser dans le vocabulaire antique. Souvenons-nous de la République batave, de la Légion Germanique, et des Alsaciens rebaptisés « francs » en 1792 pour des raisons politiques. Dans le cas des Allobroges, devenus Alboches, puis Boches, on trouve à l’oeuvre le travail des clercs et des communicants et un écho de la culture orale, plus difAicilement perceptible, et pourtant bien vivante. Pierre Jacob Notes 1. DION CASSIUS, Livre 37, 43. Il écrit en grec, mais il reprend un auteur d’époque césarienne, Aelius Tubero. 2. X.DELAMARRE, Dictionnaire de la langue gauloise, art. « Allobrog-« , p. 39. La forme Allobriges apparaît chez Polybe, Histoires, III, 49. 3. X. DELAMARRE, art. « Namanto », p. 230. 4. Dans son entourage proche, il y avait le druide Diviciacos et une série de notables celtes. Des cavaliers éduens et séquanes l’avaient accompagné dans son expédition contre Arioviste. Pour l’étymologie, voir X. DELAMARRE, Dictionnaire de langue gauloise, Paris, 2003, art. « allos » et « brog(i) ». 5. JUVENAL, chez DELAMARRE, p. 39 art. « allobrog-« . Satire, VIII, 5. Pour Juvénal, il s’agit d’un exonyme. L’allobroge est aussi un barbare: VIII, 212. 6. A. VINCENT, p. 719, n°18: Francia Rinensis, quae antiquitus Gallia Belgica, (var. Alobrites) dicitur. 7. Voir notre chronique « Les Welsch et les Deutsch ». 8. J.QUICHERAT, « D’un peuple allobrige différent des Allobroges », Mémoires de la société impériale des Antiquaires de France, T. 31, 4 série, T.1, 1869, p. 447- 459 (p. 456). p. 459. Sous « Roman », comprendre une personne de langue française; sous « Tudesque », une personne de langue germanique. L’auteur donne là deux exemples d’exonymes. 9. Bulletin de la Société belfortaine d’émulation, n°15, 1896, p. 142 10. STENDHAL, Vie de Henry Brulard, T.2, 1836, p. 292-293. 11. Ch. DE SAINTE BEUVE, Causeries du lundi, T.6, 1851-1862, p. 263. Voltaire: « de très mauvaises tragédies barbares, écrites dans un style d'Allobroge, ont pourtant réussi. » 12. BOILEAU: Epitres de Richer, T.1. 1680. 13. « I s’est manié comme un albroche: He has conducted himself like a boor », E. McCULLOCH, Guernsey folk-lore, A collection of popular superstitions, legendary
tales, Londres, 1903, p.522 Albroche pourrait être rangé parmi les quelques 350 mots français issus du celte: lieue, benne, saie, charpente, chemin, sentier, encombrer, etc. 14.J. NICOT, Thresor de la langue Française, 1606. 15. VAUTHRIN, Bulletin de la Société belfortaine d’émulation, n°15, 1896, p. 142, art. « Albriches ». G. ESNAULT, Le Poilu tel qu’il se parle, Paris, 1919 16. ZOLA, L’Assommoir, 1877.