Le soleil se lèvera-t-il demain ? L’Apocalypse de 1186 L ’Humanité n’a cessé de s’interroger sur son avenir et donc sur sa propre disparition. La plupart des époques ont produit des récits de =in du Monde. Dans les lignes qui suivent, nous allons nous intéresser à un cas d’école. Il a l’avantage d’être médiéval et strasbourgeois. Lancé une première fois XIIe siècle, il a ensuite été réactivé jusqu’à épuisement… La prophétie de Jean de Tolède En l’an 1185, une lettre prétendument rédigée par des astrologues de Tolède et adressée au Pape Clément III fut mise en circulation en Europe. Elle prédisait la ?in du monde en décembre 1186, au moment de la conjonction de plusieurs planètes (1). Elle était attribuée à Jean de Séville ou Jean David de Tolède, un juif converti connu alors comme le plus grand astrologue d’Espagne (2). C’était l’époque où les ouvrages astronomiques de l’Espagne musulmane étaient traduits et diffusés dans l’Europe chrétienne. L’idée qu’on puisse prédire l’avenir à partir de l’astrologie était déjà acceptée, et l’Europe 1135 - 1153: Jean de Tolède (Salomon ben David) et Domenico

baignait littéralement dans une atmosphère messianique (3). La lettre de Tolède annonçait que la Terre serait détruite par des tempêtes, la sécheresse, la famine et les tremblements de terre. Elle recommandait au peuple d’abandonner ses maisons et de chercher refuge dans les montagnes et les cavernes pour se protéger contre les tempêtes de sable qui allaient frapper les villes côtières surtout en Orient. L’air serait empoisonné par les vents et l’on entendrait une voix qui détruirait le coeur des hommes (4). Ce texte répandit la terreur dans toute l’Europe. L’Eglise s’efforça de canaliser le phénomène. L’archevêque de Canterbury ordonna par exemple un jeûne de 3 jours. Lorsque décembre 1186 arriva, la conjonction des planètes eut lieu comme prévu, mais pas la ?in du monde. L’impact à Strasbourg Comme notre mirador historique se trouve en Alsace, voyons ce qui s’y est passé à ce moment-là. Les Annales de Marbach, dont le texte a été ?ixé un demi-siècle à peine après l’événement, nous disent ceci: « En cette année (1185), un certain astronome de Tolède du nom de Johannes envoya des lettres dans toutes les parties du monde. Il y annonçait que l’années suivante, au mois de décembre, toutes les planètes feraient leur conjonction. Un vent se lèverait, qui détruirait presque tous les bâtiments. Il y aurait une grande mortalité, une famine, et beaucoup d’autres malheurs. La ?in du Monde et l’arrivée de l’Antéchrist seraient imminents. Sur ces questions, tous les astronomes et autres philosophes et mages chez les chrétiens, les païens et les juifs étaient d’accord. Aussi, une grande peur s’empara de nombreuses personnes, de sorte que certains se ?irent des demeures souterraines, et dans beaucoup d’églises on jeûna, on ?it des processions, on chanta des litanies. Mais a?in que la Sagesse de ce Monde apparaisse comme une folie devant Dieu, au moment prédit, l’air fut calme et clair, et rien de ce qui avait été annoncé ne se réalisa » (5). Une autre source locale nous dit ceci: « 3707. A l’époque de l’évêque Heinrich Byllung (von Hasenburg), un expert des étoiles écrivit que dans tous les pays, en automne de l’année 1186, il y aurait un grand vent qui arracherait tout; qu’il y aurait ensuite une mortalité, une cherté etc. Le peuple prit peur et se ?it des cabanes dans les champs et des habitations sous la terre, où ils habitèrent, dans la peur et les prières. Mais lorsque l’automne arriva, le temps fut beau, et rien ne se passa. Ce qui montre que devant la face de Dieu, la sagesse du monde est folie (6). » On trouve des précisions supplémentaires chez Specklin, qui écrit ?in du XVIe siècle:

« …Le peuple prit peur outre mesure. L’évêque s’enfuit à près de 50 milles du pays, en même temps que les grands seigneurs, religieux et laïques…Pratiquement tout le peuple quitta la ville. On aménagea sous la terre des centaines de caves et d’habitations voûtées. On s’équipa de lits et de mobilier, sur lequel on ?it la cuisine. Les artisans cessèrent de travailler. Beaucoup vendirent leurs maisons et leur mobilier à bas prix, et on se prépara. Or, lorsque la Saint Michel arriva, le temps fut plus beau que dans toute l’année, et rien ne se produisit. Des centaines de fous restaient dans leurs caves, au milieu des champs, et ne voulaient pas encore rentrer. En voyant que rien ne se produisait, et sous l’effet du froid, ils rentrèrent d’eux-mêmes. Le prophète qui avait prédit la catastrophe s’enfuit, sans quoi il aurait été tué. Beaucoup de gens périrent dans cette affaire. L’évêque et les autres rentrèrent aussi (7) ». Au total, que nous apprennent ces sources ? Voyons d’abord la réaction de la population. La panique a touché l’évêque lui-même, Heinrich von Hasenburg, et les élites qui l’entouraient, pourtant le clergé reste en mesure d’organiser des messes et des litanies. Quant au peuple, il hésite entre plusieurs attitudes: les gens aménagent, apparemment hors de la ville, des centaines de caves et des logements voûtés qu’ils équipent pour y survivre. Pourtant, ils restent habités par la peur et se consument en prières. Même lorsque la supercherie sera devenue évidente, ils hésiteront à revenir en ville, au point que certains mourront de froid. Ils gardent cependant espoir, grâce à la prière. Ceux qui vendent leurs biens sont apparemment les seuls qui n’attendent plus rien du futur. Et puis, il y a, comme toujours, les petits malins qui en tirent pro?it: ceux qui ont acheté à bas prix les biens des crédules et qui misent sur le retour à la normale. On peut gager qu’ils les ont revendus avec un bonus ! (8). A en croire D. Specklin, dans les années qui suivent, la vie rappela aux Strasbourgeois leur fragilité: « En l’an 1187, au mois de mai, un grand incendie a eu lieu à Strasbourg, qui consuma 160 maisons. Specklin 806. (1187). A la Saint Jean, il y eut une grande obscurité, pire que ce qu’on avait vu jusque là, qui dura 6 heures. Il y eut ensuite, partout, une terrible pestilence (…), qui dura tout l’hiver. Ce dernier fut doux, au point qu’à Noël les arbres commencèrent à faire des feuilles. On récolta en mai, on vendangea en juillet et août… »(9) On notera que personne ne voit dans cet épisode l’annonce de la ?in du monde: les incendies, la pestilence, les hivers doux sont familiers à nos ancêtres. On pourrait y rajouter les récoltes qui gèlent, les grêles, les inondations. Les annales de l’époque en sont remplies. On oublie un peu à quel point nos ancêtres étaient impuissants face au monde qui les entourait (10).

A quoi tenait alors l’ef?icacité de la Lettre de Tolède ? De la belle ouvrage La prophétie a été construite de bric et de broc à partir de plusieurs sources. De l’astrologie, elle a reçu une teinture « scienti?ique », qui lui donne un certain crédit. De l’Apocalypse, elle tire la menace de la Fin du Monde, la liste des malheurs qui vont s’abattre sur l’Humanité, et l’arrivée de l’Antéchrist. Elle jouit en?in du « consensus » des astrologues, philosophes et mages de toutes les religions. Ex astris trahor que discitur omen Qui pourrait résister à une telle Je tire mon nom des astres que menace? j’étudie pour prédire l’avenir Le tout fait penser à un travail de spin doctor avant la lettre à la recherche d’une Allégorie de l’astronomie ef?icacité maximum. La prophétie avait Hortus Deliciarum cependant une faille: elle annonçait une Entre 1159 et 1175 date, très proche et donc véri?iable. Amateurisme ou sincère conviction ? Il fallait ensuite que le message se répande. Y a-t-il eu des prédicateurs itinérants ? Les Annales de Marbach évoquent simplement la présence en Alsace d’un « prophète ». Les résurgences de la prophétie L’ef?icacité de la prophétie explique qu’elle fut réactivée plusieurs fois. Elle reparut une première fois en 1214. Une nouvelle version apparut, cette fois attribuée au cardinal Johannes Toletanus. Elle coincidait avec une persécution contre les hérétiques. Il se peut que ce soient eux qui l’aient relancée. Elle plaçait la ?in du monde en 1229, une quinzaine d’années plus tard. Bien sûr, il ne se passa rien, mais il se trouve qu’à cette date, on était à nouveau face une poussée des hérésies, favorisée par la brouille entre Pape et Empereur. En 1345, elle ressortit, et on considéra que la Peste de 1349 avait été annoncée par la conjonction des astres. A la ?in du XIVe siècle, le texte fut attribué aux Magisters de Paris, bien que le contenu n’ait pas vraiment changé. En 1480, la prédiction circulait toujours, mais attribuée à un ermite du Mont Sinai et à un Rasis d’Antioche, qui plaçaient la ?in du monde en 1510.

Une leçon pas perdue Prenons un peu de distance. La lettre de Tolède et ses avatars sont à replacer dans les grandes terreurs collectives qui ont jalonné l’histoire. En nous cantonnant simplement à l’échelle locale, nous disposons d’une liste riche en enseignements. Lorsque la Nature se rappellait au bon souvenir de nos ancêtres, ces derniers disposaient de peu de remèdes techniques. Ils se réfugiaient dans la Religion, multipliaient les rites, les processions, se tournaient vers les saints. Car ils voyaient dans les catastrophes naturelles la main de Dieu, lequel punissait les pécheurs. Parfois, ils cherchaient des boucs émissaires. C’est le cas lors de l’arrivée de la Grande Peste de 1349. On a alors montré du doigt les juifs. Fin XVIe siècle, un refroidissement du climat entraîne des grêles violentes: le système du bouc émissaire se mue alors en chasse aux sorcières. Dans les deux cas, on rencontre des pro?iteurs, qui ont intérêt à attiser la folie des foules. En 1349, on détruit les reconnaissances de dettes L’apocalypse dans la presse naissante (Strasbourg en 1578 ). Après l’inondation de Horw, (Lucerne) la presse s’en donne à coeur joie. Naissances monstrueuses, inondations, tremblements de terre, grêle: autant de signes annonciateurs de la fin des temps. Inutile de mentionner l’Apocalypse: elle est déjà installée dans les esprits. détenues par les juifs; lorsque les bûchers s’allument, on saisit les biens des condamné(e)s, et toute une ?ilière de juges, de bourreaux, de notables se servent. En 1186, les biens vendus à bas prix par des Strasbourgeois affolés n’ont certainement pas été perdus pour tout le monde… La Bible fournissait de quoi alimenter la panique. L’ Apocalypse de Jean promettait la ?in du Monde, et les esprits en étaient imprégnés. Ils le resteront longtemps.

Depuis 1186, l’ef?icacité des médias s’est également accrue et a puissamment contribué aux folies collectives.. En 1485, l’imprimerie, qui n’a qu’un demi-siècle, permet la diffusion des délires de l’inquisiteur Institoris, chasseur de sorcières, mais aussi obsédé de la Fin des Temps. Le développement des premiers journaux ?in XVIe s. se nourrit déjà de catastrophisme et de sensationnalisme. Que dire alors du rôle joué par les médias modernes, On aurait tort aujourd’hui de se moquer de ces Strasbourgeois de 1186, qui se réfugiaient dans les champs pour échapper à un tremblement de terre. Avec le recul, on pourrait se dire que la science moderne n’était pas encore passée par là, et que personne n’osait se montrer critique. Mais aujourd’hui, avec tout notre acquis scienti?ique, où en sommesnous ? Souvenons-nous de Nostradamus, en 1981, plus récemment, du calendrier maya (11). Après tout, c’était oublié ou exotique, cela n’avait pas encore servi, cela pouvait surprendre le grand public. On pouvait en rire au nom du bon sens. Au regard de ce que les médias sont capables de faire aujourd’hui en termes de manipulation, c’était encore de la petite eau. Depuis la IIe Guerre Mondiale, en l’espace d’une génération, on a eu droit aux soucoupes volantes, apparues et disparues avec la Guerre Froide; à l’Apocalypse atomique; aux tanks soviétiques; à la démographie galopante du Tiers- Monde; à la famine généralisée. Ces thèmes se sont épuisés. Il fallait en trouver d’autres. Les businessmen de la Fin du Monde doivent chercher ailleurs du combustible pour leurs petites affaires. L’Apocalypse s’est habillée de scientisme et dans le rôle d’oracles, les experts de plateaux Télé ont remplacé les prédicateurs de jadis…(12). Pierre Jacob Notes 1. Wikisource: Chronique de Guillaume de Nangis, 1186 2. Richard LEMAY, « Dans l’Espagne du XIIe siècle, les traductions de l’arabe au latin », Annales, Année 1963, 18-4, p. 639-665, (p. 650) 3. Paul, ALPHANDERY, « Notes sur le messianisme médiéval latin, (XIe - XIIe siècles », Annuaires de l’Ecole pratique des Hautes Etudes, Année 1911, p. 1-29 4. M. GASTER, « The letter of Toledo », A quarterly Review, vol. 13, 1902, p. 115 - 134 (p. 115-116)

5. Annales Marbacenses in Mon. G. Hist. SS. XVII, p. 1G2 f. / H. GRAUERT, p. 188. Les Annales de Marbach ont été compilées à Neubourg en 1238 à partir de sources plus anciennes et poursuivies jusqu’à 1375. Voir: Annales marbacenses, dans Geschichtsquellen des Deutschen Mittelalters (Internet) 6. Manuscrit Strobel, Bibl. univ. 7. D. SPECKLIN, Collectanées, 802, p. 60 8. Rappelons que Crassus, l’homme le plus riche de Rome, s’était enrichi en achetant des bâtiments en train de brûler. Les propriétaires, déboussolés, vendaient à bas prix leur bien, qu’il croyaient perdu. Mais les équipes de pompiers de Crassus intervenaient immédiatement et le sauvaient… 9. D. SPECKLIN, 804, 806 10. J. DELUMEAU, La peur en Occident. La Cité assiégée, 1978. 11.Voir à ce propos le recueil de prodiges de Conrad Wolf?hart de Rouffach (pseudonyme grec Lycosthenes): Prodigiorum ac ostentorum chronicon (1557). 11. La republication de Nostradamus a béné?icié de la vague d’angoisse provoquée par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France. (On croit rêver). L’annonce de la ?in du monde pour 2020 sur la base du calendrier maya a donné lieu à de véritables délires dans la presse. 12. En ces temps d’alarmisme climatique, on trouvera un peu de recul en lisant J.B. BECK, 2000 ans de climat en Alsace et en Lorraine, 2011. 721 pages.