À qui doit appartenir l'Alsace ?
Chronique n°5 · Pierre Jacob
A qui doit appartenir l’Alsace ? Mommsen contre Fustel (1870) L’année 1870 a gardé dans la mémoire des Français le surnom d’annus horribilis, « année horrible ». Le gouvernement de Napoléon III s’était engagé avec une incroyable légèreté dans un conflit contre la Prusse de Bismarck, lequel s’y était très bien préparé. Malgré le sursaut républicain, il avait fallu concéder la défaite et négocier la paix. Dans les conditions figurait la perte de l’Alsace-Moselle. Les militaires allemands réclamaient ce territoire pour constituer un boulevard contre la France, considérée comme remuante et imprévisible (1). Les canons avaient décidé de l’appartenance des territoires. Mais comment justifier le sort des populations ? On n’était plus à l’époque de Louis XIV, lorsque les juristes et les cartographes se contentaient de découper les territoires comme un gâteau. Depuis la Révolution, les peuples avaient trouvé leur place dans la problématique.
On pourrait être tenté d’illustrer cette évolution par la procédure d’annexion de la Savoie et de Nice par la France de Napoléon III. Ces territoires avaient été cédés par le royaume du Piémont, le 24 mars 1860, puis les habitants avaient voté. Le résultat avait été massivement positif, mais émaillé de falsifications et de pressions (2). Napoléon III était tout sauf un partisan du vote populaire, et les élections sous son règne étaient largement truquées, mais la décision de faire entériner par un plébiscite une annexion fondée par un traité s’inscrivait dans le contexte européen : Les pays voisins se méfiaient d’une France perçue comme annexionniste. La question de l’appartenance nationale avait déjà été posée au Congrès de Statistique de Vienne en 1857. On s’intéressait alors particulièrement à la relation entre les statistiques ethnographiques et la géographie des nationalités. Les Allemands, très en pointe sur la question, avaient abandonné les nombreux critères qu’ils utilisaient jusque-là, pour ne retenir que la langue. En 1860, à Londres, la délégation allemande s’appuya sur des cartes ethno - linguistiques pour présenter à la délégation française les revendications allemandes sur l’Alsace et la Lorraine, toutes deux de langue germanique. Alfred Legoyt, qui dirigeait le Service de Statistique du Ministère de l’Intérieur, fut invité à expliquer pourquoi la France refusait de faire des recensements linguistiques dans ses zones frontalières. Il leur fut répondu dans un premier temps que les rivières et les montagnes décidaient des frontières, pas les facteurs culturels. Des critères, donc, qui ne tenaient pas compte des populations. Puis Legoyt adopta une autre ligne de défense : les frontières devaient se fonder sur la volonté politique de la population. On est alors en 1860, l’année du plébiscite à Nice et en Savoie (3). En 1870, avec l’annexion de l’Alsace-Moselle, la question de l’accord des populations revint sur le tapis et il y eut une nouvelle controverse entre intellectuels des deux bords (4). La plus connue est celle qui a opposé Theodor Mommsen pour
l’Allemagne, à Numa Denis Fustel de Coulanges pour la France. Leur échange apparaissait jadis dans nos manuels scolaires, mais de manière asymétrique : on ne donnait que la position française. Voici donc également celle de Mommsen, telle qu’elle figurait dans un journal italien (5): « Depuis trois siècles, les Etats voisins de l’Allemagne se sont agrandis à ses dépens. En Autriche, en Russie, en Suisse, vivent, comme en France, des millions d’Allemands (6). Nous ne les avons pas cependant réclamés, nous n’avons pas prétendu refaire et redresser l’Histoire (…). Toutefois à l’égard de la France la situation n’est plus la même, et, puisque la revendication de ce côté est redevenue (cid:9) facile, que diraient nos descendants, si Theodor(cid:9)Mommsen(cid:9) nous la négligions ?… Nous voyions (1817(cid:9)–(cid:9)1903)(cid:9) avec douleur le drapeau français flotter sur cette merveilleuse cathédrale de Strasbourg, chef-d’œuvre de l’architecture allemande (7). Si nous lisions les poésies écrites par Goethe étudiant à Strasbourg, et, dans son autobiographie, la délicieuse idylle de Seesenheim, la plus vive et la plus belle incarnation poétique de l’amour allemand, nous ne fermerions pas le livre sans nous demander comment nos pères avaient pu laisser ravir ce champ sacré de notre poésie par des étrangers pour qui ces fleurs n’exhalent pas tous leurs parfums, et que nous savions occupés à en extirper notre langue, nos coutumes et notre culte (8)… A part quelques petites enclaves, la population de l’Alsace est encore aujourd’hui tout allemande. Depuis qu’on veut y imposer le français dans les écoles, elles cessent d’être fréquentées, et le niveau de l’instruction populaire s’abaisse (9). La littérature allemande
y est seule vivante, particulièrement les légendes et les chants populaires (10); surtout l’Alsace est demeurée en grande partie protestante, et ses théologiens sont restés en rapport constant avec l’Allemagne. Peu de jours avant la guerre, le pasteur d’un village près de Strasbourg déclara à ses ouailles qu’il ne pouvait prier pour la défaite de ses frères ; il posa sous la porte les clés de son église, et il est aujourd’hui aumônier d’un régiment allemand (11). Il en est de même pour la Lorraine, qui retint si longtemps la langue allemande comme langue officielle, et où le peuple la parle encore. Nous n’ignorons pas que ces provinces contiennent aussi d’autres éléments, fort opposés au germanisme : la civilisation brillante et superficielle des Français attire les têtes légères et les esprits sans profondeur (12); puis il y a le catholicisme, non celui de Wessenberg et de Strossmayer, mais celui du Vatican, ennemi déclaré de la Prusse, qui s’en fait honneur (13)… Nous ne le savons que trop, cette revendication, quelque juste et nécessaire qu’elle soit, entraînera beaucoup de difficultés, d’amertumes et de périls. Nous laisserions volontiers ces pays, qui d’abord ajouteront beaucoup plus à nos devoirs qu’à notre puissance réelle, si nous n’étions liés par une obligation sainte. Comment tracer la frontière ? Beaucoup d’Allemands demandent Metz, non par droit de nationalité, bien que cette ville ait été jadis allemande, mais pour la protection de nos frontières. Cet immense camp fortifié, auquel nous n’avons à opposer rien de semblable, est une menace perpétuelle de la France contre la Germanie. Laissons toutefois cette question à ceux qui seront les arbitres de nos destinées. (14). La nation, elle, ne demande expressément que les deux provinces qui lui appartiennent par la langue et les mœurs…… Ce seront 200 000 Prussiens de plus, autant de Français de moins (15). » Voici la réponse de Numa Fustel de Coulanges. Nous reproduisons ici le coeur de son argumentaire (16) :
« Vous croyez avoir prouvé que l'Alsace est de nationalité allemande parce que sa population est de race germanique et parce que son langage est l'allemand. Mais je m'étonne qu'un historien comme vous affecte d'ignorer que ce n'est ni la race ni la langue qui fait la nationalité (17). Ce n'est pas la race : jetez en effet les yeux sur l'Europe et vous verrez bien que les peuples ne sont presque jamais constitués d'après leur origine primitive. Les convenances géographiques, les intérêts politiques ou commerciaux sont ce qui a groupé les populations et fondé les États. Chaque nation s'est ainsi peu à peu formée, chaque patrie s'est dessinée sans qu'on se soit préoccupé de ces Numa Denis Fustel de raisons ethnographiques que vous Coulanges voudriez mettre à la mode. Si les (1830 – 1889) nations correspondaient aux races, la Belgique serait à la France, le Portugal à l'Espagne, la Hollande à la Prusse ; en revanche, l'Écosse se détacherait de l'Angleterre, à laquelle elle est si étroitement liée depuis un siècle et demi, la Russie et l'Autriche se diviseraient en trois ou quatre tronçons, la Suisse se partagerait en deux, et assurément Posen se séparerait de Berlin…(18). La langue n'est pas non plus le signe caractéristique de la nationalité. On parle cinq langues en France, et pourtant personne ne s'avise de douter de notre unité nationale. On parle trois langues en Suisse ; la Suisse en est-elle moins une seule nation, et direz-vous qu'elle manque de patriotisme?... Vous vous targuez de ce qu'on parle allemand à Strasbourg ; en est-il moins vrai que c'est à Strasbourg que l'on a chanté pour la première fois notre Marseillaise ?... Ce qui distingue les nations, ce n'est ni la race, ni la langue (19). Les hommes
sentent dans leur coeur qu'ils sont un même peuple lorsqu'ils ont une communauté d'idées, d'intérêts, d'affections, de souvenirs et d'espérances. Voilà ce qui fait la patrie. Voilà pourquoi les hommes veulent marcher ensemble, ensemble travailler, ensemble combattre, vivre et mourir les uns pour les autres. La Patrie, c'est ce qu'on aime. Il se peut que l'Alsace soit allemande par la race et par le langage ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie, elle est française. Et savez-vous ce qui l'a rendue française ? Ce n'est pas Louis XIV, c'est notre Révolution de 1789. Depuis ce moment, l’Alsace a suivi toutes nos destinées ; elle a vécu de notre vie. …L'étranger, pour elle, c'est l'Allemagne (20). Vous êtes, Monsieur, un historien éminent. Mais, quand nous parlons du présent, ne fixons pas trop les yeux sur l'histoire. La race, c'est de l'histoire, c'est du passé. La langue, c'est encore de l'histoire, c'est le reste et le signe d'un passé lointain. Ce qui est actuel et vivant, ce sont les volontés, les idées, les intérêts, les affections. L'histoire vous dit peut-être que l'Alsace est un pays allemand; mais le présent vous prouve qu'elle est un pays français. Il serait puéril de soutenir qu'elle doit retourner à l'Allemagne parce qu'elle en faisait partie il y a quelques siècles. Allons-nous rétablir tout ce qui était autrefois ? Et alors, je vous prie, quelle Europe referons-nous ? Celle du XVIIe siècle, ou celle du XVe, ou bien celle où la vieille Gaule possédait le Rhin tout entier, et où Strasbourg, Saverne et Colmar étaient des villes romaines ?... » (21) Paris, 27 octobre 1870 Les arguments échangés se résumaient à ceci : Fallait-il que l’Alsace redevienne allemande en raison de son identité linguistique et religieuse ? Ou devait-elle rester française par choix ?
Et les gens réels ? On ne peut nier que ces deux textes sont des productions de lettrés, qui ne rendaient pas nécessairement compte de ce que pensaient les Alsaciens de base. L’état de l’opinion publique en Alsace en 1870 était bien plus complexe et divisée. Voici ce qu’en dit en 1886 Ludwig Adolf Wiese, célèbre pédagogue et responsable ministériel : « L’impression générale, cependant, était bien plus déprimante que ce que nous aurions pu espérer. L’éloignement de la Lorraine et de l’Alsace de l’Allemagne était profondément enraciné et leur attachement à la France était plus intime et profond que je ne l’avais prévu ; ils n’avaient aucun sentiment national envers nous. […]. C’est un honneur pour les Alsaciens-Lorrains d’appartenir à la grande Nation française. […] Il était énigmatique et attristant pour moi, de réaliser que le sentiment d’appartenance à la France était enraciné même chez les esprits les plus nobles et les plus éduqués… » (22). Il y avait effectivement un camp hostile à l’Allemagne. On peut notamment y ranger les Alsaciens qui ont opté pour la France, comme le leur permettait le traité de Francfort. Les chiffres sont cependant à prendre avec des pincettes. On ne saurait nier une motivation politique, mais il y également eu des raisons économiques. (23). Les catholiques d’Alsace étaient particulièrement hostiles à l’arrivée des Prussiens, qu’ils percevaient comme une menace protestante. L’opposition entre les deux communautés était ancienne. Elle avait déjà été ravivée sous la Terreur, elle se réactive en 1870 (24). A l’inverse, les protestants étaient-ils favorables à l’Allemagne ? Dès avant 1870, le baron Pron, préfet du Bas-Rhin, s’était fait une spécialité de dénoncer leurs penchants proallemands (25). Mommsen semble aller dans le même sens, et le pasteur Adolphe Stoeber, père du Hans im Schnokeloch, se félicite effectivement de l’annexion de 1871, simplement parce que les
Alsaciens pourront enfin communiquer avec les autorités dans une langue qu’ils comprennent. Mais sont-ils représentatifs ? (26) Entre ces deux extrêmes, il y a, comme souvent, la grande masse de la population. Dans un premier temps, elle subit, elle essaie de sauver sa peau : au lendemain de Reichshoffen, près de 20 000 paysans fuyant l’invasion viennent se réfugier à Strasbourg et y subissent le bombardement. L’orage passé, elle attend la suite. Il y a ceux qui partent, et ceux qui estiment que la vie doit continuer (27). Voici un texte qui en est peut-être représentatif. En 1873, un banquet réunit des notables au restaurant de la Couronne à Barr, à l’occasion de l’anniversaire de Guillaume I. On invite alors Leonhard Nebinger, maire de Heiligenstein et doyen des maires du secteur, à prendre la parole. Voici ce qu’il dit, dans un allemand un peu approximatif. « Ce serait une honte pour un citoyen alsacien de mépriser la France : il a vécu sous sa protection et a partagé ses fardeaux. Messieurs, je ne veux m’expliquer qu’à propos de ceux qui ont opté. Je ne veux ni les critiquer, ni me plaindre Seulement donner mon avis. Ce que dit la Bible, je le dis aussi : Reste chez toi et gagne ta vie honnêtement. Que la France vive éternellement, Et côté d’elle, l’Allemagne, Et l’Alsace-Lorraine aussi. Pour le reste, peu nous importe Sous quelle couronne nous vivons. Qu’elle nous accorde simplement la paix. Celle qui nous gouverne bien, Qui ne gène ni le commerce, ni le mouvement, Qui ne nous charge pas trop, Reste supportable par chacun, Qui ne cherche pas à rompre la paix, Celle-là, nous l’estimerons le plus.
Qu’il s’agisse de Français ou de Prussiens, Nous adopterons alors leur nationalité ». (28) En clair, la vie doit reprendre son cours. Les récits des opérations militaires en Alsace, en été 1870, fourmillent d’anecdotes qui ont ensuite été exploitées dans un sens ou dans l’autre. Des paysans ont tiré sur la troupe allemande près de Wissembourg. Mais il y également eu, ponctuellement, des fraternisations entre Alsaciens et Badois, alors qu’ils se retrouvaient dans des uniformes opposés. A Strasbourg, après la capitulation, des soldats allemands ont été agressés, mais il y a eu aussi des retrouvailles chaleureuses entre des Strasbourgeois et des Badois, tout simplement heureux que l’enfer s’arrête (29). Sonder les cœurs et les reins lorsque la violence de l’Histoire passe sur un pays, restera toujours une opération périlleuse… Pierre Jacob Notes 1) En 1840, le gouvernement d’A. Thiers avait revendiqué la Rhénanie. Il s’en était suivi un sursaut de patriotisme en Allemagne et Max Schneckenburger avait écrit le fameux Wacht am Rhein. Napoléon III avait plus tard revendiqué la Belgique, le Luxembourg, la Sarre.
2) En Savoie, les résultats ont été quasiment « staliniens » : 99,98% de « oui ». Pour le Times, « le plébiscite de 1860 fut la farce la plus abjecte qui ait été jouée dans l'histoire des nations. Une farce d'autant plus ridicule qu'un scrutin réellement démocratique aurait permis d'obtenir le même résultat. Avec un score peut-être moins glorieux, mais nettement plus crédible ». 3) CATHERINE TATIANA DUNLOP, Cartophilia, Maps and the Search for Identity in the French-German Borderland, Chicago, 2015. 4) JOSEF JURT, « Langue et nation : le débat franco-allemand entre Renan, Fustel de Coulanges et David Friedrich Strauss et Mommsen en 1870-1871. » Etudes romantiques. ISH. Lyon. CNRS. Un travail précieux pour comprendre le contexte dans lequel se déroule cet échange. 5) Source : Revue des deux Mondes, Tome 90, 1870. p. 133 suiv. Nous reproduisons le coeur de son argumentaire. Pour son cursus : art. « Mommsen Theodor », Encyclopaedia Universalis, Paris, 1980, vol. 20, p. 1404-1405. 6) « Allemands » traduit ici Deutsche, ce qui ne signifie pas nécessairement « ressortissants de l’Allemagne ». Le sens premier était « populations de culture germanique ». 7) Mommsen reprend cette idée chez Goethe, Von deutscher Baukunst, 1773. En fait, le style gothique est arrivé à Strasbourg dans les années 1230 depuis le bassin parisien. 8) La France avait effectivement une longue politique de francisation. Elle s’était accélérée sous Guizot et avait commencé à obtenir des résultats sous Napoléon III. Notons que Mommsen semble considérer le protestantisme comme la religion allemande par excellence. 9) L’abbé Cazeaux s’était alarmé de la situation, en 1867, dans des articles du Courrier du Bas-Rhin et dans son Essai sur la conservation de la langue allemande en Alsace. Ses considérations sur le niveau scolaire et la moralité se retrouvent chez Adolphe STOEBER, Simples questions d’un ami du peuple alsacien, 1872. 10) A.STOEBER, Elsaessisches Sagenbuch, 1842. 11) Nous n’avons pu retrouver la trace de cet épisode. En réalité, les protestants ne représentaient que 25% de la population. 12) Le côté frivole et superficiel de la culture française se trouve déjà chez MOSCHEROSCH au XVIIe s., incarné par le welsch, l’aristocrate à rubans. Wunderliche und warhafftige Gesichte Philanders von Sittewald, das ist Straff-Schrifften Hanss Michaels Moscherosch von Wilstädt, Strassburg, 1650, p. 129 et suiv. Et déjà dans le Speculum Cornelianum, Strasbourg, 1618.
13) On aura noté les préférences de Mommsen pour le protestantisme. Les premières années de présence allemande ont été marquées par le Kulturkampf. 14) Au départ, l’Allemagne devait également annexer Belfort. GENERAL BOURELLY, « La rétrocession de Belfort à la France (1871 – 1873) », Revue des Deux Mondes, tome 29, 1905, p. 551 suiv. 15) Mommsen fait bien la différence entre les contraintes de la géostratégie et ce que réclame l’opinion publique. Il était question de rattacher le nouveau territoire à la Prusse, d’où cette expression. 16) Lettre publiée sous le titre l’Alsace doit-elle être française ou allemande ? Pour le texte entier , voir sous : http://www.bmlisieux.com/curiosa/alsace.htm. Pour son cursus, voir : art. « Fustel de Coulanges », Encyclopaedia Universalis, Paris, 1980, vol. 19, p. 811. 17) Fustel emploie l’expression « race germanique », qu’il met dans la bouche de son interlocuteur. Or, Mommsen ne l’a pas utilisée. Il s’était appuyé uniquement sur la langue et la culture. 18) Dans ce passage étrange, les exemples cités sont des pays nés, à part la Suisse, d’une conquête. Parmi eux l’Autriche, que les Français qualifieront plus tard de « prison des peuples ». Il n’y a ni race belge, ni race française. 19) Si la langue ne fonde pas une Nation, pourquoi la France s’acharne-telle depuis le XVIIIe siècle à franciser son territoire ? Une communauté de culture peut également donner un sentiment d’appartenance. 20) Fustel évite Louis XIV, qui n’a pas demandé à leur avis aux Alsaciens, et s’appuie sur la Révolution. A juste titre, puisque l’Alsace avait vécu deux siècles avec la France. PAUL SMITH, « A la recherche de l’identité nationale en Alsace (1870-1918 », Vingtième siècle, Revue d’Histoire, n°50, 1996, p. 23-35 (p. 24-25). 21) Identifier l’héritage linguistique au passé, et la volonté à la modernité est factice. Un sentiment d’appartenance peut parfaitement se fonder sur une communauté de culture. C’est en son nom que les Italiens, les Hongrois, les Tchèques réclamaient leur unité ou leur liberté au XIXe siècle. En Alsace, on se montrait volontiers français et patriote, tout en restant attaché à l’héritage culturel. 22) Souvenirs de la vie et expérience officielle, 1886 23) A. WAHL, Une nouvelle histoire de l’Alsace contemporaine, ed. le Belvédère, 2015. ALFRED WAHL, L’option et l’émigration des Alsaciens- Lorrains (1871-1872), Paris, 1974. Egalement : L’émigration alsacienne au XIXe siècle, Archives départementales du Bas-Rhin. On
signale encore des émigrants dans les années qui suivent, mais beaucoup partent vers les USA, et leurs motivations sont souvent économiques. Il y avait eu des départs en 1816 et en 1848. Sur les motivations de l’émigration, PAUL SMITH, p. 25-26. 24) Sur la part du religieux dans cette question : C. MULLER, Dieu, la Prusse et l’Alsace, 1870-1914, Strasbourg, 2013, p. 14. Voir aussi le journal d’E. Frantz, Strasbourg 1870, Récit du siège d’après le journal inédit d’Ernest Frantz, 2011, p. 19-20; p.83 ; p. 87, Anthony J. STEINHOFF, The Gods of the City, Protestantism and Religious Culture in Strasbourg, 1870-1914, Leyde, 2008, p. 60. 25) BERNARD KLEIN, « La légion d’honneur de Friedrich Christian Liebrich de Sarre-Union et les coulisses de la politique franco-allemande en Alsace », Annuaire du Musée régional de l’Alsace Bossue, p. 71- 83. Sur le préfet, p. 83. 26) A. STOEBER, Simples questions d’un ami du peuple alsacien, 1870, « si les événements de 1870 à 1871 ont amené en Alsace un autre état de choses, regrettable sans doute par les sacrifices qu’il a coûtés, mais profitable au développement spirituel de notre peuple alsacien, dont les enfants jouissent maintenant d’une instruction solide dans la langue même qu’ils comprennent tous ». 27) Si l’on veut avoir une vision nuancée, non partisane, des réactions alsaciennes face à l‘annexion, voir la bande dessinée (eh, oui !) de MARIE THERESE FISCHER et DIDIER PAGOT, Cette histoire qui a fait l’Alsace, vol. 11, p. 3 à 6. 28) « Eine Schande wäre es für einen elsässischen Bürger, wann er Frankreich verachten wollte, ein Land unter dessen Schutz er gelebt und dessen Lasten er getragen. Allein meine Herren,/Die nach Frankreich tun optieren/Will ich mich hier explicieren./Will nicht schelten, will nicht klagen,/Will nur meine Meinung sagen./Wie die Schrift sagt, sag auch ich/Bleib im Lande nähre dich redlich./Frankreich das soll immer leben/Aber Deutschland auch daneben,/Elsass-Lothringen auch dabei./Ubrigens ist uns einerlei / Unter welcher Kron wir leben,/Nur soll sie den Frieden geben./Diese wie uns gut regiert,/Handel, Wandel nicht geniert,/Und nicht zu viel auferlegt,/Das er jeder leicht erträgt,/Nicht den Frieden sucht verletzen/Wollen wir am höchsten schätzen,/Sey es Franzosen oder Preussen,/So wollen wir dann auch so heissen. » NEBINGER, Archives paroissiales de Heiligenstein. 29) De nombreux Badois avaient travaillé dans les brasseries strasbourgeoises avant 1870. Ils avaient ensuite assisté au bombardement de la ville. Ils étaient simplement contents de retrouver vivants leurs anciens camarades de travail. « Ici, pour le
moment, on ne se sent nullement dans une ville conquise… Les assiégeants étaient les amis, les voisins, les relations des Strasbourgeois et on ne peut plus pénétrer dans un magasin sans y voir un soldat badois ou wurtembergeois embrasser une vieille connaissance. Il faudra que l’empereur Napoléon explique comment «l’opinion publique» parvient à admettre que ces braves gens s’entretuent et brûlent femmes et enfants dès qu’ils sont sortis de leurs propres foyers ». DENIS DURAND DE BOUSINGEN, Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg, 1993-1994, p. 95 Annexe : Carte ethnographique allemande. Atlas Wagner& Debes, Leipzig, 1915 Titre : « Europe centrale. Carte des peuples et des langues. Le domaine des langues germaniques. »