Moulage de la borne posée par le légat Pinarius Clemens le long de la route de Strasbourg au Danube. Musée archéologique de Strasbourg. De l’origine du nom Argentoratum On sait que le nom antique de Strasbourg était Argentoratum et qu’elle a pris à l’époque mérovingienne celui de Strateburc (1). L’origine du toponyme ancien laisse encore bon nombre d’historiens perplexes. Nous nous contenterons ici de faire l’état des lieux. La forme la plus ancienne du nom est partiellement conservée sur une borne posée entre 72 et 74 de notre ère par le légat Cnaeus Pinarius Clemens sur la route tracée depuis le Rhin en direction du Danube. On y lit (…) rate. On admet en général que la forme complète est Argentorate (2). Elle se latinise ensuite en Argentoratum (3). L’élément rate est celtique et signifie « enceinte, mur » et par extension « forteresse » (4) On le retrouve dans Carpentorate,
nom antique de Carpentras, qui signifierait « enceinte des chariots » (5). La seconde partie du toponyme ne pose donc pas de véritable problème. Le fort sur l’Ill ? La difficulté vient de la première partie du toponyme : Argento- On a proposé d’y reconnaître le nom antique de l’Ill. La rivière aurait à l’époque préromaine porté un second nom, « la brillante » (6). Cela semble conforté par le nom de lieu Argentovaria, littéralement « la rivière Arganta » (7). Il existe par ailleurs des hydronymes Ergels, Ergers, qui semblent renvoyer à un hypothétique *Argant (8). En fait, ici, on empile une hypothèse sur une hypothèse, ce qui est un procédé hasardeux. Voyons ailleurs. Le cadre chronologique Quelque soit la solution, le toponyme est clairement celtique. Or, en principe, le camp romain est peuplé de légionnaires et d’officiers s’exprimant en latin, éventuellement dans un des dialectes d’Italie. Le nom de ce camp, parfaitement celtique, est donc né chez des locuteurs indigènes avant l’arrivée de la IIe légion Auguste, vers 14-16 de notre ère. Deux périodes sont alors envisageables. La première est l’époque préromaine, antérieure à l’arrivée de César (58 av. J.-C.). Le nom aura été donné par les habitants du lieu, en l’espèce les Médiomatriques. La question qui est alors posée est celle de l’existence d’une réalité derrière ce toponyme. La seconde période à envisager, toujours antérieure à l’installation de la IIe légion, correspond à la présence d’autres locuteurs celtes, les cavaliers servant Rome comme auxiliaires. Or, on sait qu’il y a eu sur place des Ambiens et des Trévires (9). Il convient à présent de cerner ce que peut avoir signifié *Argantorate dans l’un et l’autre contextes.
L’explication dans le contexte médiomatrique La difficulté réside bien dans le sens d’arganto. Il est à portée de main depuis longtemps. Les Médiomatriques, anciens habitants du pays, ont émis des monnaies portant la légende argantodanos, ce qui est généralement rendu par « garant, ou contrôleur de la monnaie » (10). Arganto signifierait donc « argent » et l’ensemble SIMI(SSOS.PVB)LICOS.GAL./ ARCANTODAN.MAVPENNOS du toponyme *argantorate aurait alors pour sens « l’enceinte de la monnaie ». Deux possibilités Comment comprendre cette étrange « enceinte de la monnaie » ? Avant 58, la réalité désignée par ce toponyme pourrait avoir été un établissement au confluent de l’Ill et du Rhin. Ce qui vient immédiatement à l’esprit est un poste de péage, auquel on versait un droit de passage. L’idée n’est pas saugrenue : on apprend en effet que le conflit entre Séquanes et Eduens, qui a permis à Arioviste d’intervenir en Gaule, a été déclenché par les péages sur la Saône. La victoire des Séquanes a permis à ces derniers de s’en emparer (11). Concrètement, à quoi pouvait ressembler un tel « poste de douane » ? Les données archéologiques sont pour l’instant bien minces, mais il ne faudrait pas écarter trop vite cette explication. La seconde hypothèse fait naître le nom chez les cavaliers auxiliaires de l’armée romaine. Dans ce contexte, « enceinte de l’argent » pourrait avoir désigné un fortin abritant un trésor militaire, un aerarium. *Argantorate aurait donc simplement été le lieu où ces cavaliers trévires ou ambiens allaient toucher leur solde. Ce serait alors eux qui auraient donné son nom au camp.
Une thèse ancienne La chronique strasbourgeoise de Meyer, rédigée au XVIe siècle, comporte une rubrique sur l’étymologie du nom Strassburg. Notre ville aurait reçu ce nom en 455, après qu’on eût fait passer de nombreuses routes à travers ses murailles. Ce qui nous intéresse ici est qu’une main anonyme a ajouté à cette rubrique : « On l’appelait jadis Argentoratum ou Argentina, parce qu’elle était l’aerarium des Romains, d’où les questeurs militaires en poste en ces lieux payaient les soldats. Pour cette raison, on l’appelait également Silbertina » (12). Cette explication, qui ne pouvait s’appuyer sur aucun argument philologique, a sombré dans l’oubli et l’on a plutôt voulu reconnaître dans Argentorate la forteresse sur l’Ill. Que dit l’archéologie ? C’est en effet vers elle qu’il faut se tourner en dernier lieu. Les fouilles récentes ont montré que les premières traces d’occupation romaine à Strasbourg se concentrent autour de la place de l’Homme de Fer, et qu’elles sont datables des années 14- 16 de notre ère (13). La IIe légion Augusta serait arrivée à ce moment là sur le site. Du coup, il faudrait abandonner la thèse traditionnelle qui rangeait Argentorate parmi les castella fondés par Drusus le long du Rhin en 12 avant J.C. Pourtant, comment imaginer que Rome ait attendu l’époque de Tibère pour poster une troupe dans la zone de Strasbourg ? La construction des castella Drusiana avait été une réponse, tardive certes, aux incursions suèves à l’ouest du Rhin (14). Elle annonçait le passage à l’offensive en Germanie. Mais qui, à cette époque, assurait la garde sur le Rhin ? On sait que cela avait été la tâche des Triboques, que Rome avait installés chez les Médiomatriques (15). On trouve ensuite trace d’ailes de cavalerie levées dans diverses tribus gauloises (16). A supposer qu’Argentorate signifie « trésor militaire », faut-il le situer ailleurs qu’à Strasbourg ? Dans les environs immédiats,
peut-être plus haut, sur la terrasse alluviale ? La présence d’un poste de péage indigène reste également une possibilité. La piste des orpailleurs Dans un article récent, J.M. Pailler ouvrait une autre piste, très intéressante (17). Diodore de Sicile, un contemporain de César, qui s’inspire de Posidonius d’Apamée, écrit ceci : « Il n’y a pratiquement pas de gisement d’argent sur la terre de Gaule, mais de l’or en abondance, que les habitants ramassent ... » (17). On a tendance à accepter comme équivalents le latin argentum (« argent ») et le celtique arganton, mais ce dernier désignait de manière générale un métal brillant. Cela implique que les toponymes celtiques en argant- pouvaient aussi se référer à l’or. On pourrait donc également admettre qu’Argentorate doive son nom au métal jaune. J.M. Pailler écarte l’explication par une route amenant à Strasbourg le métal du Val d’Argent, qui n’a pas été exploité avant le Xe siècle. Beaucoup plus tentante selon lui est l’idée d’une exploitation locale par des orpailleurs. Or, on connaît à Strasbourg une rue de l’Or, héritière d’un Goldgiessen, un « chenal de l’or ». La zone inondable immédiatement au sud du camp était inondable, et au Moyen-Age, parcourue par des déversoirs (Giessen). On admet que les sables du Goldgiessen étaient aurifères et faisaient l’objet d’une exploitation (18). Ceci permet à l’auteur de revoir le sens de l’élément rate, généralement traduit par « oppidum, fortin », mais qui peut aussi signifier « enclos, ferme ». Argentorate aurait donc été « l’enclos de l’or », un endroit où les matériaux recueillis dans les cours d’eau locaux étaient apportés, entreposés, pesés, évalués, introduits dans le circuit commercial. J.M. Pailler va jusqu’à faire de cet endroit le lieu où aurait officié l’argantodannos des Médiomatriques. Cette thèse aurait l’avantage d’expliquer le site antique de Strasbourg, extrêmement défavorable, puisqu’exposé aux inondations, en avant de la berge du Rhin. Il a fallu pour ce choix,
une puissante motivation. A côté de considérations stratégiques, pourquoi pas l’or du Rhin ? Les Romains auraient donc repris, pour nommer leur camp, un toponyme indigène préexistant, qui désignait un enclos où on gardait le fruit du travail des orpailleurs. Après tout, pourquoi pas ? Des installations militaires romaines ont bien repris des noms aussi prosaïques que Cambete ou Olino, qui signifient en celtique « méandre » et « courbe ». Au total, que reste-t-il au fond de l’éprouvette ? Un poste de péage médiomatrique ? Un fortin où des auxiliaires indigènes allaient toucher leur solde ? Un lieu de stockage pour les orpailleurs ? Il est trop tôt pour trancher. Quoiqu’il en soit, l’hypothèse de J.M. Pailler a l’avantage enrichir la problématique d’éléments nouveaux, et de relancer la réflexion sur ce point de la toponymie antique de l’Alsace. Pierre Jacob Orpailleurs près de Strasbourg, vers 1850 (Frédéric Lix)
Notes (1) N , à propos du serment de Strasbourg : Histoires, liv. III, ITHARD 5. Ergo XVI. Kal. Martii Lodhuwicus et Karolus in civitate quae olim Argentaria vocabatur, nunc autem Strazburg vulgo dicitur, convenerunt… (2) Un moulage est visible au Musée Archéologique de Strasbourg. On y distingue également ce qui reste des toponymes (Oli)no et (Cambe)te. (3) Chez P II, 9, 9 : Argentoraton. L’itinéraire du TOLEMEE Ravennate donne IV, 26, p. 231 : Argentaria quae modo Stratisburgo dicitur. (4) Xavier D , Dictionnaire de la langue gauloise, Paris, ELAMARRE 2003, art. « rate, ratis », donne comme sens : muraille, rempart, donc fortin. (5). X. D , Art. « carbanton ». A rapprocher, ELAMARRE éventuellement, de karrodunon, que X. D , p. 107, traduit ELAMARRE par « Wagenburg » ? (6) X. D , p. 53, art. « arganton ». ELAMARRE (7) X. D , art. « uaria », p. 306. Michel Paul U , Lieux ELAMARRE RBAN dits, dictionnaire étymologique et historique des noms de lieux en Alsace, Strasbourg, 2003, art. « Argentorate », y voit un hydronyme, et écarte tout rapport avec le métal. Nous laissons de côté la question de l’identification de ce toponyme. (8) Ainsi Ergelsenbach, au nord d’Hindisheim. En 834, ce cours d’eau d’appelait Argenza. (9) Sur ces auxiliaires, B. S , Cinq siècles de civilisation CHNITZLER romaine en Alsace, Strasbourg, 1996, p. 109, n°19. Plus récemment, la stèle de Comnisca l’Ambien, trouvée à Koenigshoffen. (10) X. D , art. « arganton ». Aussi J.M. P , « Dire la ELAMARRE AILLER mesure en Gaule, IIe s. av. J.-C.. Le –dannos/dannus, garant public des poids, mesures et qualités », Pallas, Revue d’Etudes Antiques, 97/2015 : varia, p. 159-179. (11) S , IV, 3-4. TRABON
(12) Chronique strasbourgeoise de Jean-Jacques Meyer, publication Rodolphe R , Strasbourg, 1873, p. 12. Egalement Louis EUSS L , Essai sur l’ancienne monnaie de Strasbourg, Strasbourg, EVRAULT 1842, p. 2 suiv. , (13) S M , « La première occupation militaire TEPHANE ARTIN romaine de Strasbourg (Bas-Rhin) », Gallia, 70-2, 2013, p. 59 – 89. (14) Rappelons que la prise d’Alésia n’a pas mis fin à la guerre des Gaules : des troubles s’y sont perpétués et les Suèves ont continué à y intervenir, jusqu’à ce que Rome traite le problème à la racine, en Germanie même. (15) Voir notre billet : « Les Triboques arrivent ». (16) Notamment des Ambien et des Trévires. (17) J -M P , « Quand l’argent était d’or », Gallia, 63, p. EAN ARIE AILLER 211-241. (17) D , V, 27, 1. IODORE (18) A S , Das alte Strassburg, Strasbourg, 1881, p. DOLPH EYBOTH 190 : Durch den Rhein angeschwemmter goldhaltiger Sand hat dieser Strasse wahrscheinlich den Namen gegeben.