Le Parapluie de Monsieur l’abbé En 1946, Germain Muller fonde à Strasbourg le cabaret du Barabli. Sur scène, il exprime en des termes à peine voilés le ressenti de son public, après 75 ans de vaet-vient entre France et Allemagne. Sous couvert, c’est le cas de le dire, d’expliquer le nom de sa troupe, il revient sur les événements qui ont marqué le retour de l’Alsace à la France en 1918. Germain Muller « En 1918, entre 1914 et 1918,… les Alsaciens, incorporés dans l’armée allemande et prisonniers en France, bénéficiaient d’un traitement spécial – on leur devait bien cela. Mais vous savez, rien ne ressemblait autant à un Alsacien qu’un Badois, par exemple, qui serait tout près de la frontière. Je vous ai expliqué que les frontières linguistiques se touchaient beaucoup, et que les Badois malins et certains Bavarois devenus malins par la faim, probablement, se sont fait passer pour des Alsaciens, ce qui est honteux quand même, et qu’on ne pouvait pas accepter. Les autorités françaises, s’en sont rendues compte, et alors, on

a désigné un chanoine de l’époque, l’abbé Wetterlé, qui était un ardent patriote français, pour faire le tri, en somme une commission de triage. Et pour cela, il avait un test, c’était le parapluie. Parce que « parapluie » se dit en alsacien barabli et en allemand Regenschirm, ce qui n’a aucun rapport…Le saint homme venait, il brandissait l’objet : « Wass isch diss ? Qu’est-ce que c’est que ça ? ». Quand il disait : « A barabli », il était bon. C’était : à droite. Quand il disait « Ein Regenschirm », c’était : tu es un méchant, à gauche. Alors là, il subissait toutes les rigueurs de son état de prisonnier. Et voilà pourquoi le parapluie est considéré comme l’emblème de l’authenticité alsacienne française ». Pour goûter pleinement les riches sous-entendus de ce court passage, il faut se mettre dans la peau des Alsaciens des années 1950. Ils avaient changé de nationalité 4 fois entre 1870 et 1945, l’équivalent de 3 générations. Un homme qui aurait eu 20 ans en 1870, qui aurait donc combattu à Reichshoffen, avait quelque chance d’assister au retour de la France en 1918. Si pour lui, cela signifiait renouer avec son passé, pour ses enfants, nés vers 1890, cela représentait un choc culturel. Pour ses petits-enfants, nés au lendemain de la Grande Guerre, il y aura l’école de la IIIe République. Mais une fois éduqués dans ce cadre, ils auront le temps d’atteindre la vingtaine, et être happés par la machine nazie puis envoyés sur le front russe. En 1944, retour de la France, et épuration... Ces mouvements de bascule se sont accompagnés de sommations à identité de plus en plus impérieuses. La plus féroce a été nazie, mais elle a été précédée dès 1914 de campagnes de purifications culturelles de la part des militaires allemands, et, en 1918 d’un tri des populations en fonction de leur origine. Germain Muller fait d’ailleurs allusion aux commissions de tri qui ont sévi à partir de 1919. L’anecdote du parapluie fait allusion à ce triste épisode. C’est une gentille façon de rappeler les exactions, puis les expulsions dirigées contre les Allemands venus s’installer en Alsace–Moselle depuis 1870.

Pourquoi l’abbé Wetterlé personnifie-t-il les commissions de triage ? Parce qu’il est en partie à l’origine du système des trois cartes d’identité mis en place pour classer les habitants. Pour Germain Muller, la méthode qu’on attribue au saint homme devait permettre de faire la différence entre un Alsacien, un Badois et un Bavarois. Tailler dans des relations qui existaient depuis des siècles entre les deux rives, entre des gens qui finalement se ressemblent, et même se marient entre eux. On ne peut s’empêcher de penser au discours du maire de Strasbourg, François Monet, devant la Société Populaire en 1794, lorsqu’il propose de déporter des populations locales jusqu’à ce que les riverains du Rhin deviennent dissemblables « jusque dans leur aspect physique » (sic). Quelle trace les expulsions de 1919 ont-elles finalement laissées dans les familles ? Au moment où Germain Muller se livre à ses plaisanteries aigres-douces, combien de gens comptent encore dans leurs proches un Badischer ? Un peu de lecture biblique Notre Germain local, avait certainement pêché la méthode du parapluie dans l’Ancien Testament. Voici comment Jephté, chef des Galaadites, massacre les fuyards Ephraïmites qu’il vient de battre : Jephté rassembla tous les hommes de Galaad, et livra bataille à Éphraïm. Les hommes de Galaad battirent ceux d'Éphraïm, car ceux-ci avaient dit : « Vous n'êtes, ô Galaadites, que des fugitifs d'Éphraïm, au milieu d'Éphraïm et de Manassé ! ». Galaad s'empara des gués du Jourdain du côté d'Éphraïm, et quand l'un des fuyards d'Éphraïm disait : « Laissez-moi passer », les hommes de Galaad lui demandaient : « Es-tu Éphraïmite ? » Il répondait : « Non. » Ils lui disaient alors : « Eh bien, dis : schibboleth. » Et il disait : « sibboleth », ne réussissant pas à bien prononcer ce mot. Ils le saisissaient alors et l'égorgeaient près des gués du Jourdain. Il périt en ce temps-là quarante-deux mille hommes d'Éphraïm. — (Bible, Juges, 12, 4-6 ).

La prononciation de parapluie était le shibboleth qui sauvait les Alsaciens de leur détestable germanité, en leur conférant une « authenticité alsacienne française », autre concept très en vogue au moment de l’arrivée des troupes françaises. Au moment du tri, il permettait de se retrouver dans la bonne colonne. En même temps, le parapluie est cet outil que l’on déploie audessus de sa tête par gros temps. Et Germain Muller rappelait que les Alsaciens ont toujours su en faire bon usage chaque fois que leur petite patrie changeait de maître… L’Alsacienne au parapluie Il existe à Stutzheim - Offenheim une place qui porte le nom de Germain Muller. On peut depuis 2013, y admirer la statue d’une jeune alsacienne assise sous un banc Joséphine. Sur ses genoux, elle tient un parapluie, elle a l’air grave et à côté d’elle, sur le banc, elle a posé une rose. La statue de bronze de Thierry Delorme. Source : Archi-wiki

Cette place vide à côté d’elle, est-ce une invitation à s’asseoir ? Ou était-elle occupée par son fiancé ? Un de ces 50 000 jeunes partis en uniforme allemand mourir sur le front russe, en 1918 ou en 1945 ? En 1946, dans le public venu écouter Germain Muller, combien y en avait-il, de ces petites fiancées à parapluie ? Pierre Jacob