O n peut voir au musée du pays d’Hanau et à l’Oeuvre Notre-Dame de Strasbourg, les portraits de deux personnages qui trouvent leur place dans la persécution des sorcières: Jacques de Lichtenberg et sa maîtresse, Barbe d’Ottenheim. B arbe d’Ottenheim la sorcière n 1486, le terrible inquisiteur Heinrich Kramer publie son E Maillet des Sorcières, dans lequel il justi>ie et théorise la chasse aux sorcières. Le traité contient aussi des anecdotes recueillies au cours de son activité dans le diocèse de Strasbourg. Ce story-telling morbide était destiné aux prêtres, qui devaient les utiliser pour illustrer leurs sermons. Or, on y trouve une allusion à Barbe d’Ottenheim, bien connue à Bouxwiller. Un homme, une femme à leur fenêtre Le bâtiment de l’ancienne chancellerie de Strasbourg se dressait près de la place Gutenberg. Sa façade était décorée de deux fausses fenêtres par lesquelles regardaient un homme à la barbe fournie, et une jeune femme. Il s’agissait en principe d’un prophète et de la Sybille de Cumes (1). Pourtant le peuple aimait à y reconnaître Jacques de Lichtenberg, et sa maîtresse, Barbe

d’Ottenheim. La persistance de cette tradition tient au fait ces deux personnages étaient très connus à Strasbourg, Jacques y ayant occupé la fonction d’avoué (2). Leur véritable histoire Jacques de Lichtenberg dit le Barbu, était le dernier héritier mâle de la puissante famille de ce nom. Il avait épousé la comtesse Walpurge de Saarwerden, mais cette dernière mourut en 1450 sans lui avoir donné d’enfants. C’est là que Barbe entre en scène. C’était une simple servante, Uille d’un paysan ou d’un boulanger. Elle devint la concubine de Jacques. A cette époque, on ne trouvait pas choquant que des nobles aient Ce Jacques l’Ancien, sur un une maîtresse, mais Jacques traita Barbe vitrail de Neuwiller reprécomme son épouse et lui conUia même la sente peut-être le vrai visage de Jacques de Lichgestion de sa seigneurie, avec l’usage du tenberg. sceau. Elle eut de lui deux enfants mais ils moururent jeunes. Les deux frères de Jacques, Louis et Wecker, voyaient tout cela d’un très mauvais oeil. Installée par son amant dans le château de Bouxwiller, Barbe oublia vite ses origines modestes, prit des goûts de luxe et exigea de lourdes contributions de la part des bourgeois de Bouxwiller (3). En 1462, les hommes de Bouxwiller se rendirent à Ingwiller, se plaindre à Louis, frère et rival du vieil amant. Barbe exigea des femmes de Bouxwiller qu’elles fassent revenir leurs maris. Pour toute réponse, ces dernières s'armèrent de leurs ustensiles de cuisine et Uirent le siège du château. Sur ce, Louis arriva avec son armée et se rangea du côté des Bouxwilleroises. Jacques le Barbu, pour sortir de ce mauvais pas, exila Barbe à Haguenau où les deux amants continuèrent à se voir, mais secrètement. A la mort accidentelle de Jacques, en 1480, les héritiers, pour se débarrasser de Barbe, encouragèrent la ville de Haguenau à la faire passer en procès pour sorcellerie. Le contexte était favorable: les campagnes alsaciennes commençaient à remuer, et il fallait un bouc émissaire pour faire oublier les manquements de la famille seigneuriale. Elle fut donc arrêtée et emprisonnée en 1484. Il se trouve que la ville, déjà lourdement endettée, souffrait de pluies torrentielles qui détruisaient ses récoltes. Un bon prétexte pour lancer un procès ! (4) Or, les biens de Barbe étaient impressionnants. Jacques avait cru la protéger en la mariant à

l’avocat haguenovien Eucharius. En vain. Elle fut emprisonnée, jugée, condamnée. Mais on la trouva pendue dans sa cellule en juillet 1484. C’est sans doute à la Uin de Barbe d’Ottenheim que fait allusion Heinrich Kramer dans son Maillet des Sorcières. A propos du suicide de sorcières condamnées, il commence par dire ceci : « (Nous avons également appris par expérience) qu’ils veulent toujours mettre Uin à leur vie après avoir confessé leurs méfaits sous la torture. Cela est conUirmé dans la pratique. Car après des aveux réussis, on poste toujours, heure après heure, des gardes pour les surveiller. Il est arrivé qu’on découvre des sorcières pendues par une ceinture ou un habit en raison de la négligence des gardes. Comme dit, c’était l’oeuvre du Démon. Elles ne devaient pas pouvoir, par la contrition ou la confession sacramentelle, obtenir le pardon…Il cherche donc à troubler leur esprit et les précipiter dans le désespoir ». Il illustre ensuite cette généralité par le cas de Barbe: « Après cela, on comprend ce qui s’est passé dans les diocèses de Strasbourg et Constance, en l’occurrence à Haguenau et Ravensbourg, il y a de cela à peine 3 ans. Dans la première ville, une sorcière s’est pendue avec un habit de mauvaise Heinrich Kramer, dit qualité et peu solide » (5). Institoris, auteur du Maillet des Sorcières On reste pantois face à ce délire. La réputation de Barbe comme sorcière s’est maintenue. Voici ce que Specklin dit d’elle, un siècle plus tard: « La Sainte Vierge du seigneur Jacques de Lichtenberg, surnommée la belle Barbe, était une femme sans Dieu. Elle a été ensuite condamnée à Haguenau, en raison de ses nombreux méfaits » (6). Notons que Specklin parle d’une condamnation, pas d’une exécution. Les détails de l’affaire n’ont guère intéressé l’historiographie locale. C’est tout juste si Jacques Roehrig la fait Uigurer dans son impressionnante liste des victimes (7). Barbe et Jacques, des nécromanciens ? Jacques de Lichtenberg passe pour avoir lui aussi pratiqué la magie, sans pour autant passer devant un tribunal. Ecoutons encore Specklin:

« C’était un homme instruit en astronomie, ainsi qu’en nécromantie. Il pouvait faire beaucoup de choses étranges (bossen), également s’envoler et revenir dans les airs » (8). Le voyage dans les airs appartient au narratif sur les sorciers. Les connaissances en astronomie suggèrent qu’il savait prédire l’avenir. La nécromantie consistait entre autre à consulter les démons et les morts. Quant aux bossen dont il était capable, ce sont en principe des tours, des expérimenta comme en faisaient à l’époque de Specklin les bateleurs itinérants (9). Avec un pareil dossier, Jacques aurait dû Uinir sur le bûcher, mais son rang semble l’avoir protégé (10). Barbe a-t-elle participé à ces activités ? Pour la famille de Jacques, il fallait se débarrasser d’elle et saisir ses biens. Son rôle de concubine auprès d’un comte qui lui, semble bien y avoir trempé, a pu être retourné contre elle pour étoffer son dossier. Jacques de Lichtenberg et Barbe d’Ottenheim se livrant à la magie, selon Ch. Spindler, dans son Elsässer Bilderbogen. Qu’est-ce qui se cachait derrière cette imagerie ?

Notes 1. Ces deux bustes avaient été sculptés en 1463 par Gerhaert van Leyden. Conservés à la Bibliothèque de Strasbourg, ils ont été détruits en 1870, par le bombardement. Ils avaient heureusement été moulés en 1862. 2. Biographie de Jacques de Lichtenberg. WEBER, Karl, Peter, Lichtenberg. Eine elsässische Herrschaft auf dem Weg zum Territorialstaat. Guderjahn, Heidelberg 1993. 3. C’est sans doute à cette époque qu’est née cette formule: Ein Hur auf einem Schloss, ein Bettler auf einem Ross, ein Laus in einem Grind, nicht Cind ich stolzeres Gsind. « Une catin dans un château, un mendiant sur un cheval, un pou dans la gale, je ne vois rien de plus arrogant ». 4. La fabrication de mauvais temps par les sorciers était un bon prétexte pour lancer un procès. Institoris l’a lui même utilisé. Voir notre billet: Comment lancer un procès en sorcellerie, dans la série: Sorcières ! Rites, croyances et persécutions. 5. Ebenso, dass sie nach der Ablegung des durch die Folter erpressten Geständmisses der Verbrechen immer ihr Leben durch einen Strick endigen wollen, das wird als war hingestellt durch unsere Praxis. Denn immer werden nach erfolgtem Geständnis der Verbrechen von Stunde zu Stunde Wächter abgeschickt, die darüber wachen. Man fand die Hexen dann bisweilen infolge der Lässigkeit der Wachen an einem Riemen oder am Kleide aufgehängt. Dies bewirkte wie gesagt der Feind, damit sie nicht durch ferknirschung oder sakramentalische Beichte Verzeihung erlangen möchten… so sucht er sie endlich durch Verwirrung des Geistes…in die VerzweiClung zu stürzen. Malleus, II, p. 36. Version allemande. Der Hexenhammer, trad. SCHMIDT, J.W.R., Berlin, 1920. Danach ist klar, was in den Diözesen von Strassburg und Konstanz, und zwar in Hagenau und Ravensburg vor kaum drei Jahren geschehen ist. Nämlich in der ersten Stadt (i.e. Hagenau) hing sich eine (Hexe) an einem schlechten zerreisslichen Kleide auf (Malleus, II, p. 37, trad. allemande. ) 6. Herr Jacobs von Liechtenberg Madona, die schoen Baerbel genandt, war ein gotloss weib, die ist hernach von wegen vieller boesser missthatten zu Hagenaw gericht worden (SPECKLIN, Collectanées, 2148). 7. ROEHRIG, Jacques, L’holocauste des sorcières d’Alsace, Nuée Bleue, 2011, p. 238.

8. Freytag noch der heiligen drey könig dag, starbe der allerletzte herr von Liechtenberg , herr Jacob, genandt mit dem bartt, der alss marschalk und vogt zu Strassburg. Er starbe zu Ingwiller, ligt zu Rimpertwiller begraben. Er war ein gelertter herr in astronomia, auch in negromantia, er kundte vil seltzamer bossen machen, auch hin und wider faren in lüfften.(SPECKLIN, Collectanées, 2148) 9. Voir notre billet « La magie des charlatans ». 10. Pour son époque, il semble un cas isolé, mais à celle de Specklin, on commence à en trouver : Eberhard de Ribeaupierre, Léopold d’Autriche, pourtant chasseur de sorcières, l’empereur Rodolphe II lui-même. Pour en savoir plus: Fr. OTTE, « Der Weiberkrieg zu Buchsweiler », Elsässisches Samstagsblatt, n° 14, 1861, (Ballade) ; C. MATTHIS, Jakob… und die schöne Bärbel, Niederbronn, 1902 ; E. ARNOLD, « Vom Buchsweiler Weiberkrieg in der älteren Literatur », Die Vogesen, n° 15, 1913 ; F. BASTIAN et J. MAYER, « Die schöne Bärbel », 1913, pièce de théâtre ; H. Lempfried, Bärbel von Ottenheim, 1914, repris en 1969 par J.ERNST; E. OTTO, Graf zu Solms-Laubach, Bärbel von Ottenheim, 1936 ; P.SONNENDRUCKER, « Barbara la belle sorcière ou la guerre des femmes », 1971, (théâtre) ; F.EYER, « Schön Bärbels Tod », Ballade, (manuscrit) ; O.FLAKE, Schön Bärbel von Ottenheim, Berlin ; A. Fr. KNECHT, « D’Gschicht vum schene Bärbel un em Graf von Lichteberj », (théâtre) ; A. STOEBER Die Sagen des Elsasses II, avec bibliographie p. 319-320 ; « Barbe d’Ottenheim au Musée de Bouxwiller », dossier.