Dessine-moi une tour… La ville de Strasbourg s’est donné vers 1230 une enceinte rythmée par des tours carrées en briques, où des équipes d’archers et d’arbalétriers montaient la garde. Elles sont longtemps restées visibles dans le paysage urbain, avant de disparaître sous les coups de l’urbanisme moderne. Certaines ont aujourd’hui de pittoresques histoires à nous raconter. Ce sont ces tours-là qui vont à présent nous intéresser. Les tours des Ponts Couverts L’Ill – autrefois appelée Bruche – traversait Strasbourg. Son entrée dans la ville constituait un point sensible dans le système de défense. On y a donc barré la rivière à l’aide de tours massives reliées par un pont fortifié couvert de madriers de bois. D’où le nom de Ponts Couverts, en alsacien Bungewehr, littéralement « défense liée ». A part les deux tours de l’hôpital, c’est aujourd’hui le seul endroit de la ville où on peut encore se faire une idée de celles qui rythmaient le rempart médiéval.

Les Ponts Couverts au XVIIe siècle vus depuis l’intérieur de la ville. Gravure de W. Hollar Les voici donc dans l’ordre sud-est à nord-ouest. La première n’est plus qu’un souvenir, mais elle a laissé son nom à la rue de la Question qui donne sur le quai Finkwiller. L’appellation Tour de la Question traduisait Daumelturm de « diemle » littéralement « écraser les pouces ». Au départ, elle s’appelait Schlüsselturm, « tour de la clé », et faisait partie de l’enceinte de 1228, dont elle flanquait une petite porte, le Finkwillerthörlein. Elle a ensuite porté les noms de Vinkenvilre Turn (1336), Finken Turn (1531), et au XVIIIe siècle, Daümelturm, « Tour de la Question ». Cette dernière appellation tient au fait qu’on y torturait des délinquants. Voici ce que rapporte Rodolphe Reuss pour l’année 1676. « Vendredi, jour de la Saint Mathias, le 25 février, on décollé ici Madeleine Schadt, fille de Michel Schadt, employé aux travaux du Rhin, pour cause d’adultère et d’impudicité effroyable (wegen grausamer unzucht). Elle était veuve, et on l’accusait d’avoir donné du poison à

son défunt mari ; elle l’a avoué elle-même lors de son interrogatoire et à la torture, et il y avait de sérieux indices de la chose, mais ensuite, elle niait de nouveau tout. Aussi a-t-elle été conduite trois fois à la « tour de la torture » et cruellement étirée, avec des poids considérables aux pieds ; elle avouait chaque fois le crime d’homicide, mais elle se rétractait toujours le lendemain. Le samedi d’après, on a mis au pilori la p…bossue (krumme hur) qui lui servait d’entremetteuse et on l’a chassée de la ville. Il se passait bien des vilaines choses dans cette ville. Que le bon Dieu y remédie ! » La sinistre bâtisse est détruite en 1790 mais Seyboth signale qu’à son époque, en 1890, on en voyait encore la trace sur le pavé, où deux lignes obliques subsistaient. Cet indice existait encore dans les années 1950. La trace de la Daumelturm sur un plan publicitaire de Finkwiller Viennent ensuite les tours qui gardaient les Ponts Couverts proprement dits. Ce sont les rares survivantes après les travaux des années 1870. Du sud-est au nord-ouest, on a :

La Wasserturm ou Tour des Français. Elle n’a servi de prison qu’au XVIIIe siècle, après avoir perdu toute utilité militaire. La Thurm am Wörthel ou Hans von Altheimturm. A son entrée en ville la rivière se divise en plusieurs bras séparés par des bandes de terre ou wörth. Cette tour a été dressée à l’extrémité ouest de l’une d’elles. Son autre nom semble provenir d’un notable strasbourgeois qui l’a sans doute fait construire ou restaurer. La Heinrichsturm, « tour d’Henri ». Peut-être s’agit-il de Heinrich von Wasselnheim, qui avait sa demeure dans le quartier en 1272. La Malzenturm. Les malzigen étaient les lépreux et les syphilitiques. Lorsqu’en 1493 ou 1494, les Strasbourgeois virent arriver les premières victimes de cette maladie, ils ne surent que faire, terrorisés qu’ils étaient par l’aspect des malades. Dans un premier temps, on les a donc logés dans cette tour. En 1499, selon Twinger, on a aménagé un Blatterhauss ou « maison des buboniques », près du Finkweiler Thörlin. Le bâtiment porte en 1562 le nom d’Almusenthurm ou « tour de l’aumône ». En 1823, il sert de prison de femmes. Elle est détruite en 1860 à la suite d’un incendie.

La tour du bourreau, à l’entrée de la rue Seyboth. Elle s’est appelée successivement Henkersturm (1286), das alte stoghus (1357), der nüwe turm (1403), Kettenturm (XVIIIe s.) et Galeerenturm. La tour et la rue Seyboth ont en commun une histoire sinistre. La première recevait des prisonniers, la seconde comptait parmi ses maisons celle du bourreau, d’où son nom ancien, Buecher gasse. En alsacien le La tour du bourreau, sur le quai bourreau s’appelait en Turckheim. A droite, la rue Seyboth effet biecher ou bieger, « le tordeur, le tortionnaire ». Les grandes lignes de l’histoire de la tour sont conservées sur cette plaque enchâssée dans sa base.

On connaissait à cette tour un autre nom, plus innocent : fu den undürtigen. En 1262, les prisonniers de la bataille de Hausbergen avaient d’abord été logés dans le dortoir des chanoines derrière la cathédrale, mais après une tentative d’évasion, on les avait transférés dans cette tour, dont le nom provenait de undere Steeg, « passerelle d’en bas », en raison d’une passerelle toute proche. Les autres tours remarquables du rempart La Tour de l’hôpital. C’est la seule tour-porte qui a survécu aux destructions des années 1870. De 1673 à 1825, elle a servi d’observatoire astronomique. Le mathématicien Julius Reichelt se plaignit que la plateforme visible sur la gravure de J.J. Arhard soit exposée aux intempéries. La municipalité fit donc coiffer la plateforme par un toit à quatre pans surmonté d’une tourelle, d’où les astronomes pourraient opérer. La place de l’hôpital dessinée par J.J. Arhard en 1650. A droite l’hôpital, à gauche la Wasserturm. Le sommet de la tour–porte porte une plateforme antérieure à 1673 garde encore ses quatre bretèches. (Comparer avec la photo du Guldinturm ci-dessous)

Voici l’aspect actuel de la tour-porte. On a apparemment rajouté un étage mais remplacé la brique par de la pierre de taille en perçant de grandes fenêtres et portes-fenêtres. La toiture à bretèches a été remplacée et surmontée d’une tourelle. Julius Reichelt avait ramené d’un voyage en Scandinavie l’idée une toiture couvrant cette plateforme, mais son projet n’a pas abouti pour des raisons financières. La Wasserturm, qui jouxte la tour-porte au 9, place de l’höpital, n’est pas un château d’eau. Elle tire son nom du fait qu’elle surveillait la traversée du rempart par deux chenaux, le Goldgiessen et le Metzgergiessen. A l’origine, c’est une tour à gorge, ouverte vers l’intérieur de la ville. On sait peu de son histoire médiévale, mais au XIXe siècle, elle a abrité un atelier d’artiste, dont le plus célèbre occupant a été Lothar von Seebach. Sur la façade, on peut encore voir une plaque de bronze à son nom. On a remis en place récemment une des bretèches de cette tour.

Etat actuel et détail de la gravure de J.J. Arhard.. La Guldinthurm a été construite en 1476 sur le mur de 1312. Faussement appelée Tour des Martyrs, Jungfrauenkuss, elle brûle en 1580. Elle sert de prison de 1660 à 1663 au remuant pasteur Martinus Gross, qui avait auparavant été retenu à la tour Sainte Catherine. Elle est démolie en 1874. Le nom de cette construction provient probablement d’un personnage du XIIIe siècle, un certain Guldin. Chez Twinger, on trouve pour l’année 1220, un Hugo Juldin, avec le titre de Maître des Echevins (schöffenmeister). On apprend par les Annales des Dominicains de Colmar, qu’à Strasbourg, en 1228 ou 29, l’inquisiteur a fait brûler un certain Guldin, homme très puissant et très riche de la cité. L’appellation Guldin-turm, « tour de Guldin » pourrait s ‘expliquer de deux façons : soit il a financé cette tour, soit il y a fait un séjour avant de monter sur le bûcher.

La Guldinturm au XIXe siècle avant sa démolition en 1874 Notre promenade pourrait se poursuivre, de tour en tour. Nous pourrions rendre visite, en imagination, à la Tour des Juifs (Judenturm), à la Tour dans le Sac, où à la tour du Stolzeneck. Toutes auraient une petite histoire à nous raconter. Mais il se fait tard, et du haut de la cathédrale, la cloche de dix heures vient annoncer la fermeture des portes…Byss bàll. Arbalétrier du XIIIe siècle