Le dodécaèdre bouleté Dans une vitrine du musée archéologique de Strasbourg, le visiteur peut admirer un étrange objet, étiqueté dodécaèdre bouleté. Un nom gourmand qui sent un peu le cuistre, comme jadis la spherula dentue chère à Gotlieb. Il s’agit d’une pièce en bronze, creuse, à douze faces pentagonales. Chaque sommet de cet objet présente une boule, et chaque face est percée d’un orifice circulaire de taille variable. Le catalogue du Musée précise que ces choses étranges proviennent des prospections de M. Châtelet à Gambsheim, et qu’elles mesurent 55 et 75 mm de haut (1). A quoi peut bien servir un dodécaèdre bouleté ? Des flots d’encre ont déjà coulé à ce sujet. Le catalogue se cantonne au peu de choses qu’on peut avancer sans trop se ridiculiser : une relation très possible avec le symbolisme et une représentation de l’univers. Mais encore ?
Dans l’abondante littérature concernant la question, nous retiendrons l’article très fourni de Robert Nouwen, paru en 1994 (2). Il y fait le tour de toutes les occurrences de ce genre d’artéfacts et avance une série d’hypothèses. On en connaît 76 exemplaires, mais 19 ont disparu. Ils sont tous d’époque romaine, et proviennent pour l’essentiel du nord-est de la Gaule, et de la Grande-Bretagne. Leur réalisation n’a pu se faire sans une connaissance de la géométrie et une grande habileté technique, ce qui a fait penser à une démonstration de savoir-faire, une sorte de chef-d’œuvre d’artisan. A preuve, la fixation des boules aux angles. Non seulement il peut y en avoir trois, mais elles ont été façonnées sans moule, puis soudées dans des trous minuscules. Quant aux orifices qui percent les côtés pentagonaux, ils sont de taille variable et répartis sans règle apparente. Le dodécaèdre fait partie des figures dites platoniciennes, à côté de la pyramide, de l’icosaèdre et de l’octaèdre. L’icosaèdre a été lui aussi concrétisé en bronze. Il existe certes des textes de philosophes parlant de ces figures in abstracto, mais rien de sûr n’existe quant à leur utilisation. Il faut pour cela attendre le Moyen-Age et la Renaissance. Le dodécaèdre est alors décrit comme une sorte de dé servant à prédire l’avenir. L’idée semble illustrée par l’exemplaire trouvé à Genève. Robert Nouwen le signale, sans insister. Il a été étudié par I. Cervi- Brunier, qui se contente de déplier les pentagones. Il est clair que l’auteur ne voit pas de lien direct avec les autres dodécaèdres (3). Le pentagone de Genève, daté du IVe siècle. A la place des trous, on a les noms des signes du zodiaque.
L’artéfact en question a été trouvé à proximité de la cathédrale Saint Pierre, dans un contexte archéologique du IVe siècle. Son mode de confection se distingue des autres dodécaèdres : on est parti d’une feuille d’argent, qu’on a pliée et soudée. Puis on l’a remplie de plomb en fusion à travers un trou qu’on a ensuite bouché Les signes du fodiaque écrits sur les pentagones suivent un certain ordre. Si l’on prend V et P comme extrémités d’un axe de rotation, IRGO ISCES les signes de la première ligne se succèdent en ordre. On pourrait y voir un lien avec les théories pythagoriciennes. Pour Pythagore, Platon et Plutarque, le dodécaèdre était en effet une image de l’Univers, (4) Le même dodécaèdre en photo. A gauche en haut, la tête du clou qui a servi à reboucher l’objet après injection du plomb occupe l’emplacement du O de LEO. A droite, la pointe apparaît au milieu du mot SAGIT (arius). L’exemplaire de Genève ne comporte pas de boules et ses arêtes sont usées, ce qui permet de dire qu’on l’utilisait comme un dé. Le dé existait dans l’antiquité, mais celui-ci a clairement une signification ésotérique et devait servir dans des jeux de divination. Si l’existence de telles pratiques ne fait aucun doute, leur détail nous échappe, et l’on ne peut s’appuyer que sur des écrits tardifs. I. Cervi-Brunier cite le Livre des Sorts d’Alfhadel, traduit en latin par Gérard de Crémone au XIIe siècle. Ce Livre des Sorts prévoyait 144 questions, 12 réponses par question.
On sait que les auteurs arabes avaient conservé énormément du savoir ancien. On aurait donc une piste qui nous ramènerait vers l’Antiquité. La traduction de Gérard de Crémone a servi de modèle à des ouvrages en franco-provençal et en français., en particulier le Dodéchédron ou manière de deviner, par les Douze signes du fodiaque, en provençal ou Le plaisant jeu du Dodéchédron. Les premières pages du Plaisant jeu du Dodéchédron. A la place des noms des Signes du fodiaque, on a leurs chiffres. La question qui reste ouverte est celle de la relation de ce modèle de dodécaèdre avec le modèle bouleté, en bronze. Ce dernier ne pouvait pas servir comme dé, en raison des boules situées aux angles, et qui suggèrent plutôt un positionnement stable et délibéré. On ne peut en dire plus. Même mystère pour les orifices ronds, et pourquoi ils avaient des tailles différentes…
Dans son travail, Robert Nouwen revient brièvement sur certaines hypothèses, pour les infirmer : jeu de bilboquet ou instrument de visée. C’est plutôt vers l’interprétation religieuse qu’il penche. Le dodécaèdre a en fait un arrière-plan très riche, avec certainement des spéculations sur l’Univers. Ceci peut être mis en rapport avec la répartition des exemplaires découverts dans une zone correspondant à l’ancien monde celtique. Un objet isolé ? L’impression d’étrangeté provient du fait qu’on ne voit pas immédiatement de parallèles. Or ils existent, et c’est dans le monde celtique qu’on les trouve. On peut voir au Musée de Saint Germain-en-Laye un bijou celtique remarquable datant de la 2e moitié du Ve siècle avant notre ère, un ornement de tête de cheval. L’artiste a fait preuve d’une précision de l’ordre du 1/10e de millimètre. La composition interne du décor est fondée uniquement sur le cercle, et il en contient 200. Il répond à des principes mathématiques On a appliqué une règle de symétrie de l’ordre de 4, 3, 2, puis 1. On pense immédiatement à la tetraktys de Pythagore (5) Ce bijou n’est donc pas seulement une prouesse technique, c’est une représentation de l’ordre du monde. On est dans le même registre que le dodécaèdre bouleté, qui, du coup, n’est plus un unicum. Lui, et le bijou de Saint Germain sont des fragmenta d’une science disparue, d’une subtile représentation du monde dont nous ne pouvons plus percevoir que de lointains échos. Dans les communautés celtiques, cette vision du monde, cette cosmogonie devait être sous la garde d’une classe particulière. On pense immédiatement aux druides de l’époque de César, qui leur consacre un passage de sa Guerre des Gaules (6). Le proconsul avait en Gaule un allié, le druide Diviciacos. Ce dernier, lors d’un séjour à Rome, a discuté avec Cicéron, lequel dit de lui dans son De divinatione :
« Cet art de la divination n’est pas non plus étranger aux peuples barbares, puisqu’il y a en Gaule, des druides, parmi lesquels l’Eduen Diviciacos, (…), un homme que j’ai connu et qui déclarait que la nature des choses, ce que les Grecs appellent physiologia, était connue de lui ; il disait aussi prévoir l’avenir, d’une part par les augures, d’autre part par la conjecture » (7). La « conjecture » dont il est question ici pourrait se reconnaître dans le jet de dés, ce qui nous ramènerait au dodécaèdre de Genève, avec ses signes du zodiaque (8). Pour les autres artéfacts, il ne reste pour le moment aux historiens modernes que la perplexité... Pierre Jacob Notes (1) S , B , Cinq siècles de civilisation romaine en Alsace, CHNITZLER ERNADETTE Tome 4, Strasbourg, 1996, p. 149, n°97. (2) N , R , « Les dodécaèdres gallo-romains ajourés et bouletés. OUWEN OBERT Histoire et problèmes », Bulletin de l’Institut Archéologique Liégeois, T. CVI, 1994, p. 85 – 106. (3) C -B , I , « Le dodécaèdre en argent trouvé à Saint- ERVI RUNIER SABELLE Pierre de Genève », feitschrift für schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte, T. 42 (1985), Cahier 3, p. 153 – 156. (4) , « Situation des dodécaèdres celto-romains dans SAINT MICHEL, LEONARD la tradition symbolique pythagorienne », Bulletin de l’Association Budé, 1951, p. 2-116. A prendre cum grano salis… Les sources antiques nous parlent effectivement de ressemblances entre le pythagorisme et les croyances celtiques, mais il s’agit généralement de l’immortalité de l’âme. Il n’y a rien sur un savoir mathématique que le philosophe grec aurait transmis aux druides, ou inversement. Exemple : DIODORE DE SICILE, V, 28. VALERE MAXIME, II, 6, 10 – 11. (5) La tetraktys résumait la géométrie : le 1 correspond au point, le 2 à la ligne, le 3 à la surface, le 4 au volume. Mais ressemblance ne signifie pas filiation. (6) Sur le sens du mot druide, , Dictionnaire de la langue DELAMARRE, XAVIER gauloise, Paris, 2003, art. « druid », p. 148-149. PAILLER J.M., « Les druides de César : digression ethnographique et neutralisation historique », Etudes celtiques, année 2008, 36, p. 35-58. (7) De divinatione, 1, 41, 90. (8) , note 5 PAILLER J.M.