L’homme accoudé L orsque les touristes s’attroupent devant l’Horloge astronomique de la Cathédrale de Strasbourg et tendent le cou pour écouter son coq, ils remarquent rarement, à la hauteur de la balustrade qui surmonte la chapelle Saint-André la singulière statue d’un homme accoudé, qui semble fixer le Pilier des Anges. Son visage est rond et il porte un bonnet typique du XVe siècle. Les Strasbourgeois de l’ancienne génération avaient une histoire à raconter à son propos. Il était une fois – les histoires de coin de feu commencent toujours ainsi – un paysan des environs de Strasbourg, qui vint un jour de marché voir où en était le chantier de la cathédrale. Il avait donné son obole et il était, comme tout le monde, bien fier de ce qui se faisait là. Mais lorsqu’il vit le Pilier des Anges, avec ses statues si fines et si frêles, ses sangs ne firent qu’un tour et il se mit à pester contre le maître d’œuvre, qui utilisait si mal les deniers de ses concitoyens. Ce pilier ne résistera pas au poids de la voûte, répétait-il. Par le plus grand des hasards, le maître d’œuvre se trouvait justement à côté de lui. Il l’emmena de force à son atelier, et fit sculpter son buste, qu’il plaça au-dessus de la chapelle Saint-Laurent. « Je te condamne, lui dit-il, je te condamne à regarder ce pilier jusqu’à ce qu’il s’écroule ! » Il est toujours là, le cou rentré dans les épaules, le bonnet vissé sur le crâne, et il regarde le pilier, en attendant que la voûte lui tombe dessus. Depuis, on a cherché à savoir qui était ce curieux bonhomme. On a pensé que c’était Erwin de Steinbach, l’auteur de la façade occidentale, puis on l’a identifié avec Nicolas de Haguenau, sculpteur sur bois du début du XVIe siècle. Voici une version peu connue, que j’ai trouvée dans le récit de voyage de Balthazar de Monconys, un magistrat lyonnais du XVIIe siècle qui faisait son

Grand Tour, c’est-à-dire qu’il voyageait pour son instruction. En janvier 1664, il passe à Strasbourg et y visite la Cathédrale. Voici ce qu’il écrit : « Il y a sur une tribune prochaine un homme de pierre, appuyé sur un balustre dont on fait ce joli conte, que c’était l’Architecte, qui taxant son aide ou disciple d’avoir mal élevé un pilier de l’Eglise qui sépare la croisée de la nef, il lui répondit qu’il souhaitait qu’il durât aussi longtemps que cela subsisterait et que les Chanoines avaient fait mettre cette figure pour marque en retournant au logis… » On est ici en présence de la même tradition, mais dans son état du XVIIe siècle. On ne saura sans doute jamais le fin mot de l’histoire : qu’avait en tête le sculpteur qui a posé cette figure au XVe siècle ? Comment pouvait-on alors polémiquer à propos d’un pilier que l’on avait dressé au début du XIIIe siècle ? Notons que dans la version de Monconys, il s’agit d’un pilier séparant la nef de la croisée, et non de celui dit « du jugement dernier ». On est clairement en présence d’une de ces historiettes nées dans l’intarissable imagination des anciens Strasbourgeois. Il en existe une à propos des lions de l’horloge, une autre à propos du fameux Bloossarsch Camille, une troisième concernant le petit chien de Geiler de Kaysersberg. Et que dire du « rayon » vert ? Sa légende s’est quasiment formée sous nos yeux. Quant à Johann Knauth, il s’est réincarné dans un petit bonhomme sculpté à la base d’un pilier de la nef. Bien sûr, tout cela ne résisterait pas longtemps à l’esprit critique d’un guide un peu rationaliste, mais qu’importe, les cathédrales restent vivantes aussi longtemps qu’elles nourrissent l’imaginaire des hommes qui vivent à leur ombre. L’histoire du paysan n’est-elle pas bien plus belle ? Pierre JACOB

Pour les curieux : Journal de Voyage de Monsieur de Monconys, publié par son fils, le sieur de Liergues, Lyon, 1666, p. 297. VIX-BEULAY, A.M., La cathédrale et les enfants, Strasbourg, Paris, 1932. p. 50 suiv. Pour les plus sérieux : La grâce d’une cathédrale, sous la direction de Mgr Doré, Strasbourg, 2007, p. 140 (Pour ceux qui ont gardé leur âme de wackes.) La grâce d’une cathédrale, œuvre collective, sous la direction de Mgr Joseph DORE, Strasbourg, 2007, p. 140. Voir aussi un de nos billets concernant la Messe des animaux, une étrange sculpture qui ornait jadis un des piliers proches de la chaire. Probablement mise en place à la fin du XIIIe siècle, elle a fait l’objet d’interprétations divergentes.