Reimbold Liebenzeller La problématique Dans l’attente de la commémoration, l’amateur d’histoire locale pourrait se contenter du récit de la bataille elle-même. Mais un examen un peu approfondi du contexte montre la richesse du sujet. Dans les pages qui suivent, vous trouverez, sous la forme question réponse, les éléments essentiels du contexte. La tactique strasbourgeoise le 8 mars 1262 Rappelons brièvement la tactique utilisée à Hausbergen. Le 8 mars au matin, une première moitié de la milice quitte Strasbourg pour Mundolsheim. Elle est apparemment commandée par Reimbold Liebenzeller. Le but apparent est de démolir le clocher du village, qui permet de surveiller le pont de la Souffel en contrebas1 . Lorsque l’évêque basé à Dachstein l’apprend, il met en route son armée, qui est deux fois plus nombreuse. Dans son esprit, Liebenzeller 1 A cet endroit commençait la Reichstrasse, qui bénéficiait de la protection de l’évêque et du landgrave jusqu’à un lieu-dit A l’arbre sec, près de Marckolsheim. Les routes venant du nord convergeaient au pont sur la Souffel..

se livre à une opération ponctuelle, et dès qu’elle sera achevée, il rentrera aussi vite que possible à Strasbourg 2. Ce scénario amène le prélat à partir en avant avec sa seule cavalerie pour rattraper les Strasbourgeois et leur faire un sort en terrain plat, quelque part entre Mundolsheim et Strasbourg. Il se trompe : Reimbold Liebenzeller et Claus forn sont bien décidés à l’affronter. Au lieu de rentrer en ville, Liebenzeller monte sur la colline de Hausbergen et y attend forn. Lequel arrive avec le reste de la petite armée strasbourgeoise. Les deux troupes se dirigent à présent vers Oberhausbergen : Liebenzeller suit la crête de la colline; forn progresse parallèlement, mais en contrebas. L’un est bien visible, avec ses bannières, l’autre reste caché. On est dans la logique de la chasse au lion aux Indes. Liebenzeller doit attirer le prédateur (ici l’évêque) dans un piège qu’il refermera avec l’aide de forn. L’évêque Walther, parvenu à la route des Romains avec sa seule cavalerie, a vu Liebenzeller, qui curieusement s’avançait dans sa direction. Il a dû avoir des interrogations lorsque le Strasbourgeois a disparu de sa vue. Il est alors resté prudemment sur le Stimmelsberg, en hauteur. C’est lorsque Liebenzeller ressurgit derrière Oberhausbergen, en terrain plat, sur la route de Strasbourg, que tout se joue. Le scénario que l’évêque avait dans l’esprit au départ semble se réaliser quand même : Liebenzeller est en train de fuir. Walther de Geroldseck peut donc appliquer la tactique prévue. Il descend le Stimmelsberg avec ses cavaliers, se retrouve en terrain plat et s’apprête à poursuivre cette misérable petite armée. Mais le piège se referme : Liebenzeller vient se ranger face à lui ; il est rejoint par forn. Lui-même ne peut plus remonter sur le Stimmelsberg, et les Strasbourgeois positionnent leurs archers de manière à empêcher l’infanterie de l’évêque de s’approcher3 . Le reste est un jeu d’enfant. Grâce à leur supériorité numérique momentanée, les Strasbourgeois écrasent l’armée épiscopale. La cavalerie de Geroldseck, prise de panique, s’enfuit et tombe sur sa propre infanterie. Il y aurait eu 1300 morts. 2 L’erreur de l’évêque a été de se situer dans le contexte de l’embargo. Les Strasbourgeois, quant à eux, étaient déjà passés à l’étape suivante. 3 Il ne s’agit pas de mercenaires, mais de bourgeois, qui normalement occupaient les remparts et leurs tours.

Y a-t-il un doute sur la localisation ? La bataille de Hausbergen s’est déroulée dans un contexte topographique encore parfaitement lisible, qui va de Mundolsheim au nord, à la route des Romains au sud. Grâce à Closener, on peut reconstituer l’événement heure après heure. Le décor n’a pas bougé, il suffit d’y replacer les acteurs4. On pourrait objecter qu’il n’existe aucun vestige archéologique confirmant les textes. C’est oublier que les batailles anciennes se terminaient systématiquement par la récupération sur le terrain de tout ce qui était recyclable : fers de chevaux, harnais, pointes de flèches, cottes mailles, etc. Ce que les pilleurs de cadavres n’avaient pas vu, était ramassé par les paysans. Qui a conçu la méthode ? Le premier qui vient à l’esprit est évidemment Reimbold Liebenzeller. On le voit en effet prendre certaines initiatives, mais cette affaire a tout l’air d’un projet collectif 5. La tactique appliquée à Hausbergen devait certainement beaucoup à Rodolphe de Habsbourg. Il était gonfalonier de la ville, et le seul véritable capitaine dans la région. A Breuschwickersheim, l’évêque n’avait pas osé l’attaquer alors qu’il se retirait vers Strasbourg. Autre indice : avant son ralliement à la cause strasbourgeoise, la ville ne subissait que des échecs. Or, Liebenzeller et forn étaient déjà là, et n’avaient pas fait montre d’une grande efficacité 6. En mars 1262, ils auront donc simplement appliqué un plan mis au point en collaboration avec Rodolphe. L’idée géniale des Strasbourgeois sera de l’appliquer en l’absence de Rodolphe, à qui ils ne devront rien. Closener dans sa chronique insiste lourdement sur ce point. L’évêque était-il idiot ? Les évêques du Saint - Empire étaient des dignitaires religieux mais aussi des chefs de guerre. On les voit commander des armées, mais peu d’entre eux sont de bons tacticiens. 4 Voir les cartes dans notre livre La bataille de Hausbergen, 2011 5 Dans la chronique de Closener, on parle des Strasbourgeois de manière collective. A aucun moment Liebenzeller n’est présenté comme un chef militaire. On lui attribue cependant l’idée de tuer tous les chevaux. 6 Rodolphe de Habsbourg guerroyait depuis une vingtaine d’années et avait donc une bonne expérience militaire.

Dans le cas de Walther de Geroldseck, on a multiplié les critiques. On a parlé d’arrogance nobiliaire et de stupidité. En fait, il a été manipulé de bout en bout. On ne lui a laissé aucune chance de comprendre ce qui lui arrivait. Au total, les deux armées avaient une égale connaissance de la topographie. Ce qui a fait la décision, c’est la finesse psychologique de l’un des d’eux. Combien de morts ? Selon Daniel Specklin, il y aurait eu 1300 morts, sur les quelques 9000 à 10 000 combattants engagés. La chronique de Closener ne reconnaît qu’un seul du côté strasbourgeois, un certain Bilgerin, un prisonnier assassiné par les épiscopaux7. Mais on sait que le fameux Marx d’Eckwersheim, qui a déclenché la bataille par un duel, a perdu trois membres de sa famille. En épluchant les sources on devrait découvrir d’autres nobles tombés pour la cause strasbourgeoise. Closener lui-même livre un indice. Lorsque les épiscopaux recherchent dans la fosse commune de Dorlisheim le corps d’Hermann, frère de l’évêque, ils se souviennent y avoir jeté un mort qu’ils ne connaissaient pas, et leur premier réflexe a été de penser qu’il s’agissait d’un Strasbourgeois. Closener est précis pour les pertes des cavaliers épiscopaux : 40 sur 300. L’infanterie de l’évêque a dû laisser de nombreux morts dans sa débandade, mais le chiffre donné par Specklin comprend sans doute aussi des Strasbourgeois. Cette colline attire-t-elle les batailles ? Peu de gens savent qu’en 357 de notre ère, dans ce même cadre topographique, à quelques centaines de mètres près, une autre bataille s’était déroulée, bien plus importante. Elle avait opposé un empereur romain, César Julien, et le roi des Alamans Gundomar. Les Romains avaient remporté la victoire et rejeté les Alamans vers le Rhin, assurant ainsi à l’empire quelles années de sursis 8. La colline de Hausbergen offrait du point de vue topographique de possibilités intéressantes. On pouvait l’escalader, voir loin, ou au contraire s’y faire voir, ou encore se cacher derrière. En 357, l’armée romaine et l’armée alamane s’étaient affrontées sur le Stimmelsberg, entre la route des Romains et le pied de la colline, à l’endroit où passait l’aqueduc de Kuttolsheim. 7 D. Specklin, Collectanea, 8 Le déroulement de cette bataille est essentiellement connu par Ammien Marcellin.

On notera aussi que pour une armée venant de l’ouest, la colline constitue le dernier endroit où l’on peut s’accrocher pour défendre Strasbourg. Ensuite, le terrain est plat comme un billard. C’est dans cette plaine que l’évêque comptait écraser la milice avec sa cavalerie. La vocation militaire de cette colline ne s’est pas démentie au cours des siècles. On s’y est encore battu en 1814, et après le siège de Strasbourg en 1870, les Allemands y ont construit des ouvrages avancés. La colline de Hausbergen n’a pas cessé de jouer le rôle de bouclier de la ville. Les camps en présence L’évêque pouvait compter sur une puissante coalition. Outre les vassaux, qui quadrillaient littéralement l’arrière-pays de Strasbourg, il y les alliés : les Fénétrange, les Lichtenberg, les Landsberg, les Andlau 9. Au début du conflit, les Strasbourgeois étaient bien seuls. A partir de 1260, ils peuvent compter sur Rodolphe de Habsbourg et une série de nobles 10. D’autres villes d’Alsace se rallient à eux. Le conflit touche désormais toute la région. Les Strasbourgeois unis face à l’évêque ? On pourrait le penser, mais ce n’était pas le cas. Au moment où les derniers partisans de Walther de Geroldseck tentent de s’évader, les bateliers sont prêts à leur apporter leur concours. On pourrait penser qu’ils sont simplement mus par l’envie de voir se terminer les effets de l’embargo, mais cette tentative d’évasion se place après Hausbergen, alors que Geroldseck, sur la défensive, espère reconstituer ses forces 11. On comprend la difficulté des autorités de la ville à compter sur tout le monde au moment de la bataille. Il a fallu mettre au point cette tactique dans le plus grand secret. Un mythe fondateur dès le XIVe siècle A la fin du XIIIe siècle, on a commencé à écrire une histoire de la bataille de Hausbergen, en latin, puis en mittelhochdeutsch. Ces textes étaient conservés à l’Oeuvre Notre-Dame, où on les montrait aux visiteurs de marque. On a honoré les quatre capitaines commandant l’armée de la ville. Devant la demeure de chacun, on a dressé une statue. Rodolphe de 9 Les alliés présents à Hausbergen apparaissent dans la chronique de Closener. 10 Closener donne : Godefroy de Habsbourg, Hartmann de Kyburg, Conrad de Fribourg, Henri de Neuburg, le prévôt du chapitre de Bâle. 11 Bateliers

Habsbourg lui-même y a eu droit sur la façade de la cathédrale. Ces monuments devaient succomber au vandalisme des révolutionnaires 12. La statue qui se dressera place des Tripiers met en avant Reimbold Liebenzeller. Le mythe fondateur, au Moyen-Age, présentait en fait la victoire de Hausbergen comme une œuvre collective. Même si on cite à plusieurs reprises Liebenzeller, les décisions sont présentées comme celles des bourgeois. Les acteurs On va malgré tout donner à la victoire de Hausbergen le visage de Liebenzeller. Alors que la scène fourmille littéralement de personnages étonnants. Mieux : Lorsqu’on met bout à bout les sources disponibles, on arrive à suivre le destin de certains d’entre eux. Il y aurait littéralement de quoi écrire un scénario de film. Prenons l’évêque qu’on a taxé d’arrogance, voire d’idiotie. Tout le long du conflit, il est resté en contact avec les Strasbourgeois pour négocier et les maintenir sous pression. Cet homme avait un certain niveau, et les dérapages tels que ceux de Breuschwickersheim sont probablement attribuables à ses vassaux. Il mourra de chagrin, abandonné de tous, après avoir échoué sur toute la ligne. Un de ses drames aura été la mort de son frère Hermann. Emporté par la débandade de la cavalerie épiscopale et jeté à bas de son cheval, il est découvert par un pilleur de cadavres, qui le mutile pour pouvoir emporter son haubert. Du côté strasbourgeois, il faut relever l’étonnant Marx von Eckwersheim, qui défie les chevaliers épiscopaux et déclenche le combat entre les cavaleries. Par cet acte de bravoure, il peut devenir chevalier. Mais la journée de Hausbergen coûte cher à sa famille, puisque trois de ses parents y laissent la vie. Voilà pour ceux qu’on voit sur le devant de la scène, mais que dire de ceux qui restent à l’arrière-plan ? Walther, le père de l’évêque, celui qui a conçu toute cette aventure politico-militaire ? Et Rodolphe de Habsbourg ? Et Heinrich von Geroldseck, cet homonyme qui saura attendre son heure et devenir l’évêque des bourgeois ? A un niveau différent, relevons cet étonnant ménestrel du nom de Bittepfil ou « flèche amère », qui met la main sur les bagages d’un des alliés de l’évêque, ou encore Bilgerin le boucher, tué par ses geôliers, ou Cuntze von Finkenwilre, qui aura survécu à sa captivité… 12 Hermann, Notices historiques, II, p. 14, note 13. Schoepflin, V, § 571

Histoire et mythe politique Humainement cette affaire rappelle un drame de Shakespeare. On y trouve tous les échantillons psychologiques : le cynique, le pragmatique, l’attentiste, le retors, le prédateur, le profiteur. Or, les mythes comportent toujours un gentil et un méchant. C’est la loi du genre. Lorsqu’on regarde de près les acteurs de ce drame collectif, on se rend compte que la réalité ne se laisse pas coincer dans un cadre binaire. L’évêque ne peut pas passer pour l’archétype du méchant évêque qu’on a présenté en 2012 dans un grand spectacle et dans une bande dessinée. En face, les Strasbourgeois n’étaient pas non plus l’incarnation du bien. Il suffit de se souvenir de l’expédition punitive qu’ils ont menée à travers le diocèse, et particulièrement celle contre Bischwiller, incendiée à Noël 1262 dans le plus grand froid. L’autre écueil dans l’incubation d’un mythe politique est le mélange des époques et la contamination du passé par une idéologie moderne. Les événements de 1262 n’ont pas opposé des Alsaciens et des Allemands. Il y avait des Alsaciens des deux côtés13. L’association de la bataille de Hausbergen à des commémorations modernes telles que la défaite allemande de 1918, serait d’une part un manque de courtoisie vis-à-vis de nos voisins, de l’autre, un détournement de la vérité historique. A l’heure qu’il est, la date à laquelle la statue sera dévoilée n’est pas encore connue. La harangue Si la réalité historique de 1262, si complexe, et en même temps si banale, se prête si mal à l’élaboration d’une figure de père fondateur, quel message nous livre-t-elle ? Il est tout entier contenu dans la harangue prononcée très probablement par Reimbold Liebenzeller devant les miliciens. Il les appelle à se battre pour l’honneur de la ville, pour une liberté qu’il veut éternelle, pour eux, pour leurs enfants et pour tous leurs descendants. Pour la sauvegarde de ces principes, il demande à cette troupe de savetiers, de charpentiers et de forgerons de se battre sans peur. Ils le feront, et le soir même, ils ramèneront la victoire dans les murs de la ville. Le monument recevra très probablement une plaque portant ce petit texte. Mais dans quelle langue sera-t-il ? Une version en alsacien de 13 Pour se faire une idée de ce délire, H ANSI , L’histoire d’Alsace racontée aux petits enfants par l’oncle Hansi, Paris, 1916, p. 34 et suiv. L B , Les anciennes OUIS ATIFOL républiques alsaciennes, Paris, 1918, p. 115 et suiv. C’est évidemment de la littérature de guerre, mais elle a laissé des traces dans beaucoup d’esprits.

l’époque, jointe à sa traduction française, montrerait qu’on pouvait également être héroïque sous nos cieux dans cette langue-là… Pierre Jacob