Le basculement de la Gaule - et de notre région - dans le monde romain a commencé en 59 avant notre ère à Magetobriga. Mais où ce situe cet endroit ? Magetobriga A la recherche d’un champ de bataille O n considère généralement que notre région entre dans l’histoire lorsque César, en 58 avant J.-C, bat au pied des Vosges le chef germanique Arioviste, lequel avait, comme lui, des visées sur la Gaule (1). Or, un an plus tôt, ce dernier avait lui même défait une coalition de tribus celtiques qui prétendaient lui faire obstacle. L’affrontement avait eu lieu à Magetobriga, un endroit qui n’est toujours pas localisé. Nous ne prétendons pas le faire ici, simplement dresser un état de la question et fournir quelques repères utiles aux amateurs d’histoire Le contexte de la bataille Ce qui s’est passé en Gaule à la 1in des années 60 av. n.è. a beaucoup intéressé à Rome. On y a beaucoup écrit, mais seul de témoignage de César nous est parvenu (2).

Rappelons brièvement les faits. Dans ces années-là, deux tribus, les Séquanes du Jura et les Eduens du Morvan se disputent le leadership sur la Gaule et particulièrement le contrôle de l’axe commercial de la Saône. Un troisième larron en pro1ite, Arioviste, chef germanique qui a des visées sur les territoires à l’ouest du Rhin. Il aide les Séquanes à défaire les Eduens et , en récompense, reçoit la Haute Alsace, où il établit des hommes à lui. Peu de temps après, il déplace en Basse Alsace et en Sarre d’autres populations d’outre-Rhin et se crée ainsi une tête de pont à l’ouest du 1leuve. Les Séquanes et les Eduens, face à la menace, se réconcilient. Avec tous leurs alliés, ils marchent contre lui, mais malgré leur supériorité numérique, ils sont défaits. On sait par César que la bataille eut lieu près d’un endroit nommé Magetobriga. Les Gaulois devaient à présent livrer des otages et payer un tribut. Une partie de la Gaule du nord se retrouvait dans la dépendance d’Arioviste. Or, les Romains, et particulièrement César avaient également des visées sur cette région. Il était désormais patent qu’Arioviste se constituait une puissance Magetobriga (59 av.JC.). La coalition gauloise (en rose) et les troupes d’Arioviste (souligné régionale susceptible à plus ou en vert). Les possessions romaines (en jaune) moins longue échéance, de menacer les intérêts romains et les ambitions de César. L’intervention de ce dernier en Gaule s’explique largement par cette nouvelle donnée stratégique. La bataille d’Admagetobriga, à laquelle plus personne ne s’intéresse parmi les historiens d’Alsace, a été un tournant. Elle marque l’entrée de notre région dans l’histoire, et dans le monde romain pour près de 5 siècles. Le portrait-robot d’Admagetobriga César est la source principale d’informations sur la bataille qui vit la défaite des Gaulois. En août 58, à Besançon, à la veille d’affronter Arioviste,

les légionnaires de César sont au bord de la mutinerie, effrayés par ce qu’on leur raconte sur les Germains. Il tente alors de les rassurer: « S'il en est qu'effraient la défaite et la fuite des Gaulois (comprendre: à Magetobriga), ceux-là pourront se convaincre, s'ils en cherchent les causes, que les Gaulois étaient fatigués de la longueur de la guerre; qu’Arioviste, après s'être tenu plusieurs mois dans son camp et dans ses marais sans accepter la bataille, les avait soudainement attaqués, alors qu’ils désespéraient déjà de combattre et se dispersaient. Il les avait vaincus plutôt par l’adresse et l’habileté que par le courage » (3) Ces détails, il les connaît par Diviciacos, un druide éduen présent à ses côtés, et qui a sans doute assisté à l’événement. Les Séquanes, les Eduens et leurs alliés, 1idèles à leur propre tradition militaire, étaient venus livrer une bataille qui allait décider de nouveaux rapports de force: Arioviste se retirerait; les peuplades qu’il avait fait passer en Gaule repartiraient ou passeraient sous la tutelle de tribus gauloises. Or, le chef suève ne bouge pas. On sait que les peuples germaniques se déplaçaient avec des chariots, qu’ils utilisaient ensuite comme protection, ce que les archéologues allemands appellent la Wagenburg. C’est dans ce « fortin de chariots » qu’il fait à présent le mort (4). Ses adversaires ne sont même pas en mesure de l’attaquer: il a choisi de s’installer à l’abri de marécages (paludes). Il reste ainsi inerte pendant des mois (multos menses), à attendre que les Gaulois baissent la garde. Il s’appuie donc sur la topographie locale et sa connaissance des habitudes militaires gauloises. Le nom de Magetobriga fournit d’autres détails surle champ de bataille. Ce toponyme se décompose en mageto- et briga. Briga, en celtique, signi1ie « hauteur », « colline » ou « forteresse ». Mageto ou Mogeto a le sens de « puissant ». On aurait donc affaire à une « forteresse puissante »(5). Il existe une variante Admagetobriga. En celtique, le pré1ixe ate, at-, exprimait la répétition ou l’intensité, ce qui donnerait, au total « Très grande colline » ou plus probablement « Forteresse très puissante ». Mais cette forme du toponyme n’apparaît qu’une fois dans les sources, chez César, de sorte que l’élément ad pourrait être latin et signi1ier « près de ». Le nom exact du lieu serait donc bien Magetobriga (6). César ne dit rien quant à la proximité ou au rôle d’une telle forti1ication au sommet de la colline. C’est par son camp et les marécages qu’Arioviste se protège, pas par les remparts d’un oppidum. A présent, récapitulons: César ne localise pas l’endroit, mais nous parle d’une hauteur, peut-être forti1iée, et pas nécessairement située à proximité immédiate; d’un Arioviste campé non loin de cette éminence, qui a pu lui servir à surveiller les environs, dans une zone impraticable pour une

armée. Ainsi installé, il attend que l’assiégeant se lasse. Son approvisionnement, pendant de longs mois (multos menses), devait être assuré soit par un arrière-pays proche et ami, soit par une voie de communication impraticable pour les attaquants (un 1leuve ?). La tactique d’Arioviste suggère qu’il connaissait les lieux, qu’il y était déjà passé ou que le site faisait partie d’une zone qui lui appartenait. On est en1in frappé par la ressemblance avec la bataille d’Ep1ig- fellwiller un an plus tard. Arioviste y est resté dans son camp malgré les offres répétées de César au combat. Il a ensuite lancé une attaque foudroyante, mais celle-ci est restée vaine: le proconsul s’était déjà renseigné sur ce qui s’était passé à (Ad)magetobriga, et c’est justement par lui que nous connaissons ces détails (7). Les localisations proposées On aurait donc un début de portrait-robot du site d’(Ad)magetobriga. Il manque malheureusement une localisation au sens plus large, régional. Puisque c’est probablement à cette échelle qu’Arioviste a fait le choix de l’endroit. Il y a eu, cependant, des propositions. La plus récente remonte à 1958. Raymond Schmittlein plaçait ce site à Magdebourg, en Allemagne. En fait, la simple ressemblance Magdeburg- Magetobriga n’est pas un argument suf1isant: qu’est-ce que les Eduens et les Séquanes seraient allés chercher outre-Rhin, loin de leurs bases, dans une zone hostile (8) D’autres propositions se situent le long de la Saône. Une première place la bataille à La Moigte de Broie, près du village de Broye-lès-Pesmes, sur la rive de l’Ognon, à quelques kilomètres de son con1luent avec la Saône. La ressemblance avec le toponyme antique n’est pas un argument décisif et il n’y a pas de vestige celtique (9). Une autre thèse place (Ad)magetobriga à l’actuel Mont Ardoux, près de Pontailler-sur-Saône. C’est celle qui s’appuie sur le plus l’arguments et mérite donc qu’on s’y arrête un instant. Mont Ardoux: Les données du terrain Ce Mont Ardoux (alt. 233 m) est une colline dominant à l’ouest l’ancien cours de la Saône, dont la rive droite est occupée par Pontailler-sur- Saône (alt. 184 m). Cette colline tire son nom de Mons Arduus, un Philippe Xavier Leschevin Premier fouilleur toponyme clairement celtique, qui signi1iait du Mont Ardoux « haut, éminent, noble ». Un rapprochement avec (Ad)magetobriga, « forteresse (très) puissante »

serait évidemment tentant (10). Cet endroit est le seul des trois à présenter des restes archéologiques. e Il en a d’ailleurs toujours livrés mais c’est au XIX s. qu’ils ont commencé à faire l’objet d’une approche scienti1ique, avec les travaux de Philippe Xavier Leschevin. En 1804, on découvre le long de l’ancienne Saône un quai antique, qui livre nombre d’objets et de monnaies (11). La fonction portuaire, liée à une rupture de charge de la Saône et la fonction artisanale sont aujourd’hui avérées. On a aussi trouvé les restes d’un pont de bois et l’on sait que le Pontallier antique s’appelait Pons Ariola (12). La toponymie montre aussi qu’anciennement, des marais s’étendaient à l’ouest de cette hauteur. La topographie semble ici rejoindre le texte de César: le Mont Ardoux (233 m) dominant et contrôlant l’ancien cours de la Saône (184 m). A l’ouest, le Grand Marais. D’autres s’étendaient jadis à l’est de la Saône. On comprend donc que C. Jullian penchait pour l’identi1ication Pontailler-Magetobriga : « Il y a là, du reste, un fort bel emplacement de camp de marécage, le lieu est un endroit stratégique de premier ordre, au

carrefour de grandes routes et des territoires lingon, éduen, séquane » (13). Ces indices convergents seraient même con1irmés par une inscription. Voici ce qu’écrivait Claude Xavier Girault, de l’Académie de Dijon: «.. s’il pouvait encore rester en doute que le con1luent de la Saône et de l’Ognon, ne fût la véritable place ou 1lorissoit Amagetobrie, j’attesterai pour dernière preuve, l’anse d’une urne, que le c(itoyen) Blondel d’Auxonne, homme très estimable, a eue en sa possession, mais qu’il a malheureusement négligé de conserver, sur laquelle lui et plusieurs autres personnes ont lu distinctement MAGETOB. Ce fragment n’ayant de longueur que l’espace nécessaire pour contenir ces sept lettres, est brisé à l’endroit où commence la lettre M, comme à celui où 1init la lettre B; fait sur lequel le c(itoyen) Blondel n’est pas capable d’en imposer et qu’il af1irmera aussi authentiquement qu’on pourra le désirer » (14). On aimerait avoir con1irmation ou in1irmation de ces éléments par l’archéologie. Les recherches ont surtout donné des informations sur l’environnement 1luviatile à l’est de la colline (15). Il semble accepté que le Mont Ardoux portait un établissement antique, mais romain (16). A gauche, les premières pentes du Mont Ardoux, puis la Vieille Saône, avec les piles d’un pont, puis Pontallier, sur une île formée par les divagations de la Saône. Au total, un endroit où se coupent la voie [luviale et la voie terrestre, le tout surveillé par un site protégé, à l’ouest par des marécages, à l’est, par la Saône. Il est pour le moment dif1icile d’aller plus loin. L’absence de vestiges préromains sur la colline n’autorise pas à rejeter cet endroit comme

Scène de Wagenburg. Ces chariots ont sans doute contribué à la victoire de Magetobriga, en servant d’enceinte et en assurant l’approvisionnement. Ce qui devait être une bataille rangée est devenu un siège. Lassés, les Eduens et les Séquanes ont baissé la garde. C’est exactement ce qu’Arioviste attendait… emplacement de la bataille. Après tout, il n’est pas sûr qu’Arioviste a fait usage d’un fortin au sommet de la colline. Cette dernière a pu simplement servir d’observatoire, lui-même campant en contrebas. Dans l’évocation de César, Magetobriga serait donc simplement un lieu-dit servant de repère géographique. L’argument le plus fort contre cette localisation ne se trouve pas dans le site, mais dans la situation. Si (Ad)magetobriga se trouve au Mont Ardoux, Arioviste est pris entre les Eduens à l’ouest, et les Séquanes à l’est. Comment lui-même, loin de ses bases, aurait-il pu se ravitailler aussi longtemps, même avec des provisions dans ses chariots ? Comment expliquer que ses adversaires, dont l’approvisionnement était assuré par la proximité de leurs territoires, aient 1inalement lâché prise ? Un autre défaut des localisations proposées est qu’elles reposent uniquement sur ce portrait-robot. D’autres lieux peuvent avoir présenté la même topographie. Sur quels critères Arioviste s’est-il alors appuyé pour choisir le Mont Ardoux ? Ce que rapporte César relève de la tactique.

Arioviste doit avoir également considéré la stratégie. Il faut donc encore préciser le contexte: la date de l’affrontement les voies de communication et les ressources alimentaires locales susceptibles de nourrir, ou pas, une armée pendant des mois. Seules les textes peuvent nous aider. Le contexte. Retour aux sources antiques Commençons par la chronologie. En 60, le 15 mars, Cicéron, dans une lettre à Atticus, s’inquiète d’une guerre en Gaule. Les Eduens du Morvan ont récemment livré « une mauvaise bataille » (mala pugna), et les Helvètes de la Suisse actuelle, encouragés par les malheurs de ces derniers, font des incursions dans la province romaine de Narbonnaise; des ambassades doivent être envoyées dans les cités gauloises pour empêcher qu’elles se joignent à ces turbulents voisins. Pourtant, en mai 60, Cicéron reconnait que le calme règne en Gaule (17). La « mauvaise bataille » livrée par les Eduens est celle, non localisée, qui les a opposés aux Séquanes, et que ces derniers ont remportée grâce à l’aide d’Arioviste, chef suève qui guerroie outre-Rhin depuis des années (18). Au moment du consulat de Pison et Messala, en 61, le Sénat avait décrété que tout gouverneur de la province de Gaule devrait, autant que le permettrait le bien de l’Etat, protéger les Eduens et les autres amis de Rome. Cette mesure doit avoir été prise en réponse à la défaite de ces derniers, qu’on peut ainsi dater de l’année 61 (19) On peut placer dans la même année la cession par les Séquanes de la Haute Alsace aux Suèves. Elle s’accompagna de l’installation d’une première vague de Germains (20). Les Héduens durent céder aux Séquanes la vallée de la Saône et les postes de douanes qu’ils y détenaient. On connaît la suite. Comme les Eduens sont considérés comme des « amis du peuple romain » et ont des relations privilégiées avec Rome, leur druide Diviciacos s’y rend et cherche, en vain, à obtenir une aide concrète. En 59, en1in, César devenu consul, invite Arioviste à Rome et le comble de bienfaits pour le faire tenir tranquille (21). Mais sur place, le Suève apprend sans doute aussi les visées du consul sur la Gaule. Il le prend donc de vitesse en déplaçant une deuxième vague de migrants à l’ouest du Rhin (22). La formation de cette tête de pont sur la rive gauche entraîne la réconciliation des Eduens-Séquanes et leur défaite à Magetobriga, sans doute en 59. L’arrivée de César se place au début de l’année suivante, une fois qu’il est proconsul. Au printemps de 58, il arrête la migration que les Helvètes avaient commencée vers l’ouest, et les ramène dans leurs montagnes. Les opérations contre Arioviste commencent en été et débouchent sur la victoire romaine du 14 septembre.

Cette chronologie fait écho aux changements dans les rapports de force en Gaule de l’est et sur le Rhin supérieur. On peut les reconstituer à leur tour. Selon Diviciacos, le total en 58 serait de 120 000 Germains arrivés en Gaule. La présence des Triboques est déjà signalée par Posidonius d’Apamée dans les années 100. Leurs voisins némètes et vangions doivent avoir fait partie de la vague migratoire la plus récente. Concrètement, au moment d’(Ad)magetobriga, Arioviste disposait à présent de pratiquement toute la rive gauche du Rhin supérieur, et donc de nouvelles ressources en hommes et en produits agricoles, de quoi tenir des mois et décourager les Gaulois. La localisation d’Admagetobriga peut donc également être envisagée en Alsace. A Pontailler, le Suève aurait été pris en tenaille entre les Séquanes et les Eduens, devenus entre temps ses ennemis. Que dit l’archéologie ? Peut-on à présent confronter avec les informations fournies par l’archéologie, et chercher en Alsace le scénario, et le portrait-robot esquissés par César ? A l’extrémité nord de l’axe 1luvial Rhône-Saône-Rhin, l’archéologie a fait des progrès en ce qui concerne cette époque précédant l’affrontement direct entre Arioviste et César. T. Logel a étudié les rives du Rhin, les routes et les gués (23). On connaît également mieux le semis des établissements agricoles, bourgades et sites de hauteur des années 80 à 60 av. J.-C. (24). Dans ce contexte est-il possible de caler le portrait-robot esquissé par César ? Ces années ont connu deux situations. Dans un premier temps, sur le Rhin supérieur a fonctionné un réseau commercial connectant le Rhin avec d’une part la Saône et le Rhône, de l’autre l’Europe orientale. Les noeuds de ce réseau ont été reconnus, à Gasfabrik au nord de Bâle, à Hochstetten près de Vieux-Brisach, à Rottacker, près de farten. Ce sont des établissements ouverts concentrant des activités commerciales et artisanales. Dans une seconde phase, on voit apparaître des sites de hauteur qui reprennent les activités des précédents. Münsterhügel à Bâle, Münsterberg à Vieux-Brisach, Kirchzarten. Curieusement, ils disparaissent en 1in de période. Kirchzarten n’est même pas achevé. On y a vu l’expression de l’ascension d’une élite s’appuyant sur le contrôle des voies commerciales, des gués, et s’af1irmant par la frappe de monnaies et la construction de fortins (25). On y a vu également une réponse à une crise, par exemple l’arrivée d’Arioviste dans la région (26).

Quoiqu’il en soit, on dispose d’une série de sites de hauteur. Lequel pourrait être la « très puissante forteresse » dont parle César ? A la lumière de ce qui précède, on peut en-visager quelques candidatures. Bâle. On y a fouillé deux sites, Gasfabrik, au nord de la ville, et le Münsterhügel, qui porte la cathédrale. Le premier était une agglomération ouverte de 15 ha, présentant des caractères urbains. Ce site, habité entre 150 et environ 80 avant notre ère, constituait un centre stratégique dans un réseau commercial aux lointaines rami1i- Au nord, l’établissement ouvert de cations. Gasfabrik hébergeait des Gasfabrik, centre stratégique d’un réseau activités à la fois artisanales et commercial; au sud le Münsterhügel commerciales. Il appartenait à cet axe reliant le monde méditerranéen à la vallée du Rhin par le Rhône et la Saône, et qui a été l’objet des convoitises séquanes et éduennes (27). Un peu en amont, toujours sur la rive ouest, et en pleine ville de Bâle, la colline du Münsterhügel domine le con1luent de la Birsig avec le Rhin. Vers 90-70, y apparaît un nouvel établissement, un fortin de 4,5 à 5 ha, protégé sur trois côtés par le Rhin et la Birsig, sur le quatrième par un murus gallicus. (28). Peut-on voir dans le Münsterhügel la colline de Magetobriga ? Elle se situe certes dans la zone d’activité d’Arioviste, mais on peut objecter qu’il n’y a pas de marécage alentour; et que César aurait certainement mentionné le Rhin, tout proche Vieux Brisach. Plus au nord, toujours le long du Rhin, mais sur la Le contexte du Kaiserstuhl rive opposée, une autre localisation

est possible, dans la zone de Vieux-Brisach. La colline a une altitude de 225 m, soit un dénivelé de 40 m par rapport au Rhin. A ses pieds régnait une zone basse; le Rhin y serpentait en y multipliant les bras morts et les zones palustres. Un établissement celtique tardif a existé à Breisach, dans son quartier sud-est. Hochstetten, c’est son nom, s’étendait sur 6 à 8 hectares à un emplacement naturellement protégé, avec accès direct au Rhin. Breisach–Hochstetten avait une fonction portuaire. On y a trouvé trace d’un tra1ic d’objets de luxe et de métaux précieux (29). Vers 90, un site forti1ié succède à Hochstetten, au Münsterberg, au sommet de la colline. Une grande partie des activités de Hochstetten y est transférée. Son in1luence économique s’étend surtout sur la rive ouest du 1leuve. L’environnement du Mons Brisiacus, un rocher d’origine volcanique au milieu des divagations du Rhin. Thierry LOGEL, La fabrique du paysage. Usages, transformations et appropriations de l’espace, l’exemple de la vallée du Rhin supérieur entre l’Alsace et le Bade. une approche sur la longue durée. Academia edu. Université de Tours, 2020. Holger Wendling voit dans le Münsterberg le siège d’un chef local qui af1irme son pouvoir par la frappe de monnaies, le contrôle du tra1ic 1luvial et la forti1ication d’une colline visible de loin. L’identi1ication avec

Magetobriga est tentante. La colline se situe dans la zone contrôlée par Arioviste, au milieu d’un secteur militairement impraticable, et c’est une « puissante forteresse », une Magetobriga. On pourrait objecter que Breisach porte déjà un nom, Mons Brisiacus, mais ce dernier apparaît dans des sources bien postérieures à l’époque d’Arioviste (30). Tarodunum-Burg Brandenburg. Notons pourtant que du point de vue de la taille, Breisach et Bâle, viennent loin derrière farten, l’antique Tarodunum, dans la Forêt Noire, qui s’étendait sur 190 ha. farten-Rottacker avait la même fonction que Gasfabrik ou Hochstetten dans le réseau commercial. Tarodunum, avec ses 190 ha peut seul être comparé aux oppida gaulois. Pourtant il semble que son enceinte n’ait pas été achevée, et il n’y a pas de trace d’habitation. On ne peut donc y voir une Magetobriga, une « puissante forteresse » (31). Côte à côte, farten-Rottacker et l’oppidum de Tarodunum (Burg Brandenburg), 190 ha. Hausbergen, un outsider ? Si l’on recherche un champ de bataille avec une colline, protégée par un marais et proche d’un territoire acquis à Arioviste, il en existait un, cadrant parfaitement avec ces quelques critères: la colline de Hausbergen, à l’ouest de Strasbourg. C’est effectivement une Magetobriga, dans le sens

de « grande colline », puisqu’elle s’étire sur 5 km. Elle permet de surveiller les alentours, particulièrement la route nord-sud qui la longe et à son extrémité nord, le pont sur la Souffel. A l’ouest s’étendait un marécage où passait le Musaubach. Cet hydronyme désignait un ruisseau (bach) traversant une Musau, littéralement une « prairie boueuse » (32). La colline elle-même est un véritable château d’eau, ce qui est bien utile pour une armée au cam-pement. A-t-elle également porté une enceinte, qui ferait d’elle une briga dans le sens de « forteresse » ? Les travaux allemands, après 1870, ont bouleversé par endroit le sommet, lequel a aussi servi de dépotoir, masquant d’autres vestiges archéologiques, comme la Haldenburg (33). Autre argument en faveur de cette localisation: en 59 avant n.è., à faible distance au nord, on était chez les Triboques, les Némètes et les Vangions, avec leurs ressources en hommes et en blé. A la qualité du site se serait donc ajoutée celle de la situation. En fait, cette colline présente des avantages topographiques remarquables, qui ont fait d’elle à plusieurs reprises un champ de bataille: en 357, entre César Julien et les Alamans; en mars 1262, entre les Strasbourgeois et leur évêque; en 1814, lors du blocus de Strasbourg par les Autrichiens. Et la liste n’est pas complète ! Mais il convient de rester prudent: aucune découverte archéologique ne permet pour le moment de ranger Hausbergen dans la liste des candi- La colline de Hausbergen. Longueur: 5 km. A datures. l’ouest, le cours du Musaubach, af[luent de la Souffel. Ses anciens marécages ont disparu. Il faut donc hélas arrêter ici notre déambulation. Les données fournies par les chantiers de fouille sont certes aujourd’hui

plus denses, mais elles ne sauraient encore compenser la maigreur des informations qui ont survécu dans les sources. Un jour, peut-être, le hasard d’une fouille permettra de localiser cette bataille qui a servi de déclencheur à l’entrée en scène de César et à la conquête de la Gaule. Pierre Jacob Notes (1) Défaite d’Arioviste à fellwiller. Voir notre chronique sur le site d’ACP (2) Voir infra, la chronologie des événements qui ont précédé l’arrivée de César en Alsace (3) CESAR, De Bello Gallico, I, 40... « Si quos adversum proelium et fuga Gallorum commoveret, hos, si quaererent, reperire posse, diuturnitate belli defatigatis Gallis, Ariovistum, quum multos menses castris se ac paludibus tenuisset, neque sui potestatem fecisset, desperantes iam de pugna et dispersos subito adortum, magis ratione et consilio, quam virtute , vicisse ». (4) César signale la présence ces chariots (rhedae) lorsqu’Arioviste les met en commun à la veille de la bataille. Dion Cassius parle également des hamaxa (chariots) et du khorion (fortin) qu’ils formaient. (5) DELAMARRE, X., Dictionnaire de la langue gauloise, Une approche linguistique du vieux-celtique continental, Paris, 2003. Art. « mageto, p. 212; art. « briga », p. 86-87; (6) DELAMARRE,X., art. « ad », p. 31. Chez CESAR: Bell. Gall., I, 31: quod proelium factum sit ad Magetobrigam…Cf. TITE-LIVE, XXX,30: Quod ego fui ad Trasumenum, ad Cannas, tu hodie es. (7) Déroulement de la bataille d’Epfig-fellwiller. Notre chronique sur ACP, chap. IV. (8) SCHMITTLEIN, R., La première campagne de César contre les Germains, 58 avant J.-C., (Travaux et mémoires des instituts français en Allemagne), PUF, 1958. CHASTAGNOL, A., Annales, économie, sociétés, civilisations, année 1958, vol. 13, n°2, p. 373- 374, en fait une recension en demi-teinte. (9) MARTIN J., Histoire des Gaules et des conquêtes des Gaulois, T.II, Paris, 1754, p. 45. Aussi POLY, « Etudes topographiques et militaires sur le premier livre des Commentaiures de César », Bulletin de la Société belfortaine d’émulation, 6e année, 1883-84, Belfort 1883, p. 17-60. L’auteur 1init par placer la bataille à Belfort.

(10) DELAMARRE, X., art. « arduo- » , p. 51-52. (11) OBERREINER, C. « La bataille de Magetobrige », Revue d’Alsace, 1919, p. 8- 24. Sur le tesson de Magetob : p. 20-21. (11) LESCHEVIN, P.X., Notices sur les fouilles faites à Pontailler en septembre 1807) (12)DUMONT, A., MOYAT, P., STEINMANN, GREBOT, R., « Pontailler -sur-Saône - Lits mineur et majeur de la Saône », Archéologie de la France, Bourgogne-Franche- Comté, 2011.5 (13) JULLIAN, C., Histoire de la Gaule, III, 1908, p. 157, note 4. (14) GIRAULT, « Mémoire sur Amatobrie », Magasin Encyclopédique ou Journal des e Sciences, des Arts et des Lettres IX Année, T. IV, Paris , An XI, 1803,. p. 228 - 252 Nouvelles littéraires, p. 237. P. X. LESCHEVIN, p. 30 sur l’échange avec Oberlin, qui partisan de Moigte de Broie. Notice sur les fouilles faites à Pontailler en septembre 1807, Paris, 1808. (15) « Pontailler-sur-Saône », AGGLOmérations antiques du CENtre est de la Gaule (Agglocen) (16) DUMONT, A., et alii, « Pontailler -sur-Saône - Lits mineur et majeur de la Saône », Archéologie de la France, Bourgogne-Franche-Comté, 2011. (17) Lettre à Atticus, I, 19 de mars 60: « Ce qu'il y a en ce moment de plus grave en politique, c'est la crainte d'une guerre dans les Gaules. Nos frères, les Éduens ont livré tout récemment une mauvaise bataille (Haedui fratres nostri pugnam nuper malam pugnarunt) et il est certain que les Helvètes sont en armes et font des incursions dans la province. Le sénat a décidé…qu’on nommerait des plénipotentiaires, lesquels iraient dans les villes des Gaules pour agir sur elles et les empêcher de se joindre aux Helvètes. Lettre à Atticus, I, XX: en mai 60: la paix règne en Gaule. (18) Arioviste à César, en 58: Bell. Gall., I, 36: « César apprendrait ce que peut la valeur des Germains, nation invincible et aguerrie, qui, depuis quatorze ans, n'avait pas reposé sous un toit ». Avant d’entrer en scène sur le Rhin, en 61, Arioviste a dû guerroyer outre-Rhin, contre des Celtes et d’autres Germains (19). CESAR, Bell. Gall. I, 35, au cours de l’entrevue avec Arioviste, s’appuie sur cette décision pour justi1ier sa présence en Gaule. (20) Diviciacos à César, Bell. Gall., I, 31: Arvernes et Séquanes appellent Arioviste au secours contre salaire (mercede). Arioviste à César lors de leur entrevue. Bel. Gall.I, 44: Transisse Rhenum sese…rogatum et arcessitum a Gallis; non sine magna spe magnisque praemiis domum propinquosque reliquisse; sedes habere in Gallia,

ab ipsos concessas. CESAR, Bell. Gall. I, 31: A l’appel des Séquanes, « Quinze mille de ces derniers (Germains) passèrent d'abord le Rhin (Rhenum transisse). (21) APPIEN, Celtique, I, XVI. Au moment de son entrevue avec Arioviste, César rappellera tous ces bienfaits. Bell. Gall., I, 43. (22) CESAR, I, 31: « La fertilité du sol, la civilisation, les richesses des Gaulois, ayant charmé ces hommes grossiers et barbares, un plus grand nombre fut déplacé (transductos plures), et il y en a maintenant cent vingt mille dans la Gaule. Les Héduens et leurs alliés leur ont livré deux combats… », dont le second à (Ad)magetobriga. Posidonius d’Apamée, cité par Strabon a été sur place entre 101 et 91: signale déjà la présence des Triboques, pas des Némètes et des Vangions. Les nouveaux-venus de 59 av. J.-C. pourraient être ces derniers. (23) LOGEL, T. « La fabrique du paysage. Usages, transformations et appropriations de l’espace, l’exemple de la vallée du Rhin supérieur entre l’Alsace et le Bade. Une approche sur la longue durée », 2020, PPT de la présentation au Séminaire d’Archéologie du Paysage ; Université de Tours, Master Histoire, Civilisation, Patrimoine Parcours Métiers de l’Archéologie et Archéomatique – Coordination Jean-Baptiste Rigot (CITERES-LAT). (24) Pour une vue d’ensemble de ce semis d’établissement et son évolution: FICHTL, S., PIERREVELCIN, G., SCHÖNFELDER M., « Les agglomérations ouvertes de l’Europe celtique (IIIe - 1 er s. av. J.-C.) », Table ronde internationale, Glux-en- Glenne, 28-30 octobre 2015, Mémoires d’Archéologie du Grand-Est,4, Strasbourg 2019. Pour le contexte culturel: ROTH-ZEHNER M., NUSSLEIN, A., « Rauraques, Médiomatriques, Triboques et Romains: migrations, conquête, mutations culturelles entre Plaine d’Alsace et Plateau Lorrain entre le 2e siècle av. J.-C. et le 2e siècle apr. J.-C. » Archaeologentage Otzenhausen 5, Archäologie in der Grossregion, 12-15.4. 2018. JUD, P., ZEHNER-ROTH, M., La Tène moyenne et 1inale dans le sud de la plaine du Rhin supérieur (25) Explication des oppida par des causes internes à la société. WENDLING, H., « Monnaies et monnayage celtiques au Münsterberg de Breisach. Le temps des « chefs de guerre » dans le Rhin supérieur ». academia.edu (26) Sur l’impact du con1lit Arioviste-César: ROTH-ZEHNER,M., DESCHLER-ERB,E., SPICHTIG, N., « Les agglomérations ouvertes de l’Europe celtique (IIIe-I er s. av. H.- C.), Table ronde internationale, Glux-en-Glenne, 2015, p. 302, 309. (27) La place de Gasfabrik dans le réseau commercial: ROTH-ZEHNER M. et alii, p. 303 suiv. (28) L’émergence du Münsterhügel: DESCHLER-ERB, E., « Le site de Bâle-Colline de la cathédrale, durant La Tène 1inale », Supplément à la Revue Archéologique du centre de la France, Année 2009, 35, p. 397-404.

(29) STORK, I., Die spätkeltische Siedlung von Breisach-Hochstetten, Stuttgart, 2007 (30) WENDLING, H., « Die Spätlatènezeit auf dem Münsterberg bei Breisach. Neueste Untersuchungen zur Chronologie und Chorologie eines oberrheinischen fentralortes », academia.edu. Aussi: T. LOGEL: contrôle des gués (30a) Le Mons Brisiacus apparaît dans l’Itinéraire Antonin, du IIIe siècle, dans le Codex Theodosianus en 369, et dans le Ravennate (VIIIe s.) (31) « Tarodunum », Oppida org. ROTH-ZEHNER, M., DESCHLER-ERB E., SPICHTIG, N. « Les agglomérations celtiques à La Tène 1inale dans le sud de la plaine du Rhin supérieur », Les agglomérations ouvertes…. (32) La présence de cette zone palustre est con1irmée lors de l’affrontement en 357, de César Julien et de Gundomar, chef des Alamans: ces derniers cachent leur aile droite dans les joncs du marais pour surprendre l’aile gauche des Romains. WIEGAND, W., Die Alamannenschlacht vor Strassburg 357 n. Christ, Strasbourg, 1887, p. 25 suiv. A proximité, le cadastre de 1894 a conservé un lieu-dit Rohrberg, « colline des joncs ». Dans sa fuite après la bataille, le roi Gundomar tombe en voulant contourner une lacuna palustribus aquis interfusa (AMMIEN, chap. XVI). e (33) Au centre de la colline, la Haldenburg, château détruit au XII s., a ainsi été recouvert par des détritus et par une forêt. Trois forts allemands avaient, selon Forrer, cité dans l’historiographie locale, fait disparaître les derniers vestiges d’un établissement antique.