Quand Mansfeld bombardait Rosheim Il y avait jadis dans le rempart de Rosheim une inscription. Lorsqu’on voulut la desceller, elle tomba et se brisa. On en fit donc une copie dont M. Pierre Bertrand, président d’Alsace, Culture et Patrimoine, a bien voulu nous communiquer la photographie. En voici la traduction : « En l’an 1622, le vendredi 8 juillet, le Comte de Mansfeld a bombardé la ville avec 84 karthaunen, et s’en est emparé par la ruse. Il a beaucoup accepté et peu tenu ». C’est le bref récit du siège et de la reddition de la ville au cours de la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Mansfeld a mis en position 84 canons lourds du type Karthaunen. Le tir semble s’être arrêté au bout d’une journée. A la fin de ce bombardement, il y a eu des négociations. La ville a posé des conditions à sa reddition, Mansfeld en a accepté beaucoup, mais respecté peu.
Le père Louis Laguille, en 1726, se montre plus précis, et plus accablant pour Mansfeld : Ceux de Rosheim ayant été accusés … d’avoir dit que Mansfeld était un bâtard, furent si barbarement punis qu’on les fit tous passer au fil de l’épée, sans distinction d’âge, ni de sexe : on n’épargna pas même les enfants qui étaient au berceau. Et après avoir enlevé tout ce qu’on put de cette misérable ville, on mit le feu partout. Histoire d’Alsace, Livre IX. Dans la Chronique strasbourgeoise de Johann Jakob Walther, on lit : « Avant que ces gens sans foi (les Mansfeldiens) ne quittent le pays, ils ont occasionné en Alsace et dans le diocèse de Strasbourg de grands dommages. Dans presque toutes le bourgades, hameaux et villages, ils ont mis le feu et exigé de grosses sommes d’argent. Ainsi, à Obernai, 100 000 thalers, à Rosheim, qu’ils ont pris d’assaut, 125 000 thalers, et ainsi de suite… » Une tradition (fondée ?) permet de reconstituer le scénario suivant. Rosheim est bombardé par l’artillerie de Mansfeld. Le magistrat se résout à négocier, mais alors que les deux parties semblent aboutir à un accord, les soldats d'Ernest de Mansfeld font irruption dans la ville sous prétexte que les bourgeois ont insulté leurs chefs et en massacrent environ 150 sans compter les femmes et les enfants. Dans la foulée, la soldatesque se livre au pillage systématique de la cité et incendie une quarantaine de maisons. Rosheim sort ruinée de cette journée. Robert Will rapporte une autre tradition à propos de l’église Saint- Pierre-et- Paul, qui a été épargnée par les flammes. Une pieuse légende veut que des anges agitant des torches enflammées avaient formé une couronne infranchissable tout autour du sanctuaire, forçant la soldatesque à aller exercer ses talents plus loin. La population sous le choc a voulu ainsi se redonner courage. Il y avait de quoi… Pour comprendre ce qui s’est passé le 8 juillet à Rosheim, il faut le replacer dans le contexte de la terrible Guerre de Trente Ans. Le sort de Rosheim dans le contexte de la Guerre de Trente Ans. Cette guerre, qui a déchiré le Saint-Empire de 1618 à 1648, a des origines à la fois religieuses et politiques. Depuis l’arrivée du protestantisme en Allemagne, les empereurs Habsbourg, catholiques, avaient réussi à maintenir un semblant d’équilibre entre les forces.
er Pour le moment, c’est Mathias 1 qui occupe le trône. Il a succédé à son frère Rodolphe II lequel avait garanti en 1609 par un édit royal (Majestätsbrief, « Lettre de Majesté ») le droit aux protestants de pratiquer leur religion. Comme il n’a pas d’enfants, il choisit comme successeur son cousin Ferdinand. Élevé et instruit par les jésuites d'Ingolstadt, Ferdinand était un catholique fervent et zélé, farouche adversaire du protestantisme et bien décidé à éradiquer ce qu’il considère comme une hérésie. Devenu roi de Bohême en 1617 (et à ce titre un des sept électeurs de er 1 l'Empire), puis roi de Hongrie le 1 juillet 1618 , il pense pouvoir se lancer dans sa mission, restaurer coûte que coûte le catholicisme. Mais le 23 mai 1618, en réaction à la fermeture de deux temples protestants, une délégation de protestants de Bohême se rend à Prague, à la résidence du roi, le Hradshin. La réunion s'envenime, et deux gouverneurs habsbourgeois, sont jetés par une fenêtre du palais. Ils tombent heureusement sur un tas de foin et s'en tirent sans grand mal. Ce qui est plus grave, c’est que la Diète de Bohême destitue Ferdinand et élit à sa place le prince électeur du Palatinat, Frédéric V, un fervent calviniste. Or, le 28 août 1619, Ferdinand venait d’être désigné empereur. L’affrontement est inévitable. Frédéric V est battu à la bataille de la Montagne Blanche, aux portes de Prague, en 1620. Le vainqueur, Ferdinand, mate les rebelles (exécution de 27 chefs) et abolit la Lettre de Majesté. Frédéric V doit donc se replier sur le Palatinat, vaincu, 1 an et 4 jours après le début de son règne : il reste pour la postérité le Winterkönig, le Roi d’un hiver. Il est mis au ban de l’Empire, ses territoires sont saisis. Il est plus tard déchu de son titre d’Électeur au profit du très catholique Maximilien de Bavière. Celui-ci reçoit en outre une partie du Palatinat. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est l’année 1622, lorsque les habitants de Rosheim trouvent devant leurs remparts les canons du comte de Mansfeld. Qui est Mansfeld ? Ce fils illégitime de Peter Ernst I von Mansfeld, gouverneur du Luxembourg et de Bruxelles a été élevé dans la foi catholique. Dans un , premier temps, il a servi comme officier la cause des Habsbourg, jusqu’à ce qu’une promesse non tenue le fasse basculer dans les rangs des ennemis des Habsbourg : il a été privé de l’héritage de son père aux Pays-
Bas. A partir de 1610, il sert donc la cause protestante, non pas par conviction, puisqu’il est catholique, mais pour des raisons d’intérêts personnels. En 1619, il est battu par l’armée impériale, et le voilà qui propose ses services à l’empereur ! Il reste un moment sans emploi, jusqu’à ce que Frédéric V, qui se replie sur le Haut-Palatinat lui offre le commandement de son armée. En fait, qui est Mansfeld ? Un ambitieux qui veut profiter de la situation. Il est l’héritier des condottiere italiens, des « entrepreneurs militaires » qui commandaient des armées de mercenaires et travaillaient pour le plus offrant. Ces armées de sac et de corde vivaient sur le pays. Après lui, le camp catholique aura lui aussi son condottiere pillard, Wallenstein, qui poussera cette logique jusqu’au bout. Pour bien comprendre cette guerre, il faut voir que ce n’est pas uniquement un affrontement religieux. Certes, l’empereur Ferdinand II, qui a décidé de forcer les populations à revenir au catholicisme, empêche de ce fait toute réconciliation, mais les ambitions qui se dévoilent sont un autre facteur aggravant. Or, parmi les ambitieux, il y a certes celles de Frédéric, le roi d’un hiver, mais aussi celles de notre Comte de Mansfeld. Il se pose en champion du protestantisme et des vieilles libertés germaniques (sic), lorsqu’il a besoin de l’argent strasbourgeois ou du soutien des Anglais. En fait, il est parfaitement capable de se ranger du côté impérial. Son projet est d’utiliser son armée pour se tailler un territoire en Alsace. Lorsqu’il essaie de se reconvertir, il pose au parti habsbourgeois quelques conditions parmi lesquelles un « gouvernement », en l’occurrence la Landvogtei (le baillage) d’Alsace, avec Haguenau comme siège. Avec ce projet, Mansfeld a un précédent et un émule. Le précédent, c’est Walther de Geroldseck, évêque de Strasbourg, qui dans les années 1260, avait essayé de constituer une principauté en Alsace. L’émule, ce sera Bernard de Saxe. A la tête de l’armée suédoise et avec l’argent français, il essaiera lui aussi de se tailler un territoire en Alsace à la fin de la Guerre de Trente Ans. Pour parvenir à se faire sa place au soleil, Mansfeld ne dispose que d’un atout, son armée. Il faut la payer et la nourrir, et pour cela, il n’y a qu’un moyen : mettre le pays en coupe réglée, frapper les villes et villages de réquisitions, parfois piller, faire payer très cher des « sauvegardes » qui vous protègent contre les exactions de la soldatesque. Son armée n’est pas une armée « protestante », mais une horde de mercenaires affamés, et qu’il faut nourrir. Mansfeld en Alsace Lorsque Frédéric V se replie sur le Palatinat, Mansfeld le suit donc, et avec lui Christian de Brunswick, un autre aventurier militaire. Mansfeld donne un aperçu de ses talents en ravageant l’évêché de Spire. En novembre 1621, il pénètre en Alsace, pour s’emparer des terres habsbourgeoises. Les greniers sont pleins, et les troupes impériales sont
er parties. A la Diète provinciale de Haguenau (1 septembre), les Etats d’Alsace s’étaient certes promis assistance, mais ne montreront guère de solidarité. Le 31 août, Mansfeld a déjà envoyé un messager à Strasbourg pour lui réclamer de l’argent, prétendument pour sauver la cause protestante. Le 18 novembre, Mansfeld prend Lauterbourg. Effrayées par les sévices perpétrés à Spire, des milliers de personnes se réfugient à Strasbourg. Le 20 novembre, Mansfeld demande à la ville le passage sur le pont du Rhin, qui lui est refusé. Sur place, les petits seigneurs s’entendent avec lui : en échange de 100 000 thalers, on peut avoir une salvaguardia, une lettre de protection. Le 20 novembre, Haguenau, siège du bailliage, et dont Mansfeld veut faire sa base, est sommée de se rendre. Quelques coups de canon répondent à la sommation, mais le 6 décembre, lorsque le gros de la troupe arrive, Haguenau ouvre ses portes. Mansfeld installe 1000 cavaliers dans la ville puis réclame 100000 thalers et s’empare- des villages alentour, catholiques comme protestants Le 6 janvier, il met le siège devant Saverne, résidence de l’évêque. Il la bombarde avec deux batteries, dont 5 gros canons pris à Haguenau. Il réussit à s’emparer du faubourg, mais échoue face à la résistance des habitants. Il a perdu 300 hommes, et retourne au Palatinat. Pendant ce siège, Le 15 janvier 1622, Ernest de Mansfeld exige le prêt de 100 000 florins par la ville de Rosheim pour lui éviter d'être brûlée, mais Rosheim, sur le conseil des interlocuteurs sollicités à Strasbourg, ne donne pas suite. D’ailleurs, Mansfeld doit retourner dans le Palatinat. A Rosheim, on pense pouvoir respirer. L'administration impériale ne profite-t-elle pas de ce répit pour installer une garnison dans la cité ? Deux compagnies de fantassins pendant dix semaines, une de cavaliers pendant quatre semaines. Le problème est que fin juin, ces soldats se retirent, au moment même où Mansfeld revient du Palatinat. Il commence par prendre Eckbolsheim comme base. Il en part le 2 juillet avec 40 000 hommes, et établit son quartier général à Niedernai, où de grandes quantités de nourriture avaient été mises en sécurité. La liste des villages pillés et détruits s’allonge au passage: Avolsheim, Duppigheim, Egersheim, Geispolsheim, Kolbsheim, Wolxheim, Entzheim, Lingolsheim, Schaefolsheim. Le 2 juillet, Mansfeld demande aux Obernois de livrer 30 000 miches de pain pendant 4 jours et de donner 100 000 thalers. Il sollicite en même temps les gens de Rosheim, dont il a déjà essuyé un refus. Le 3, les troupes impériales, prudentes, quittent Obernai. Le 4, Mansfeld est là : il profite de la surprise pour mettre son artillerie sur les ouvrages avancés. Le 7, deux brèches sont ouvertes dans le rempart intérieur. La ville finit par capituler. Elle est effectivement occupée pendant 4 jours, mais comme elle ne peut réunir les 100000 thalers, elle est pillée. La somme réclamée n’étant pas intégralement versée, le vieux maire est emmené en otage pour obtenir le versement du restant.
A peine Obernai tombée, Mansfeld s’en prend à Rosheim, comme nous l’avons vu plus haut. En une journée, le bombardement de la petite ville la fait plier. Pendant ce temps, les hommes du comte continuent de ravager le pays. Le couvent Sainte Odile est saccagé. Les hommes de Mansfeld ouvrent le cercueil de Sainte Odile, y trouvent des ossements et un parchemin racontant sa vie, puis, délicatement, le referment. Saint Léonard, Boersch et Ottrott sont incendiées. Wasselonne est prise. Le monastère d’Andlau est pillé de fond en comble, les religieuses violées et les cloches fondues. Rien ne semble devoir résister aux reitres de Mansfeld. Pourtant il a échoué devant Saverne et l’archiduc Léopold est en marche. Les soldats de Mansfeld désertent en masse. Au moment même du bombardement de Rosheim, le vent tourne déjà : Mansfeld et Brunswick demandent leur congé à Frédéric V, et ils l’obtiennent le 13 juillet. Le roi déchu ordonne le licenciement des troupes et se réfugie en France, chez le duc de Bouillon… Mansfeld et Brunswick, bloqués en Alsace, tentent de négocier leur ralliement à l’empire, mais pris à la gorge, ils traversent la Lorraine pour rallier les Pays-Bas, en laissant derrière eux une trainée de dévastation, que le graveur Jacques Callot a bien rendus dans Les Malheurs de la Guerre. Remparts contre canons Il y a aussi, à cette affaire, un côté technique. Lorsque Mansfeld arrive en Alsace, peu de villes sont en état de lui résister. Strasbourg possédait certes une imposante artillerie, mais se remparts n’avaient pas encore été e adaptés à l’usage du canon. A la fin du XVI siècle, l’architecte militaire de la ville, Daniel Specklin avait rédigé le remarquable Architectura der Vestungen, mais ses idées n’avaient pas été appliquées. Il faudra la Guerre de Trente pour que la ville se dote d’une véritable enceinte bastionnée. Obernai avait construit devant son rempart médiéval une seconde enceinte en terre sur laquelle on pouvait positionner des canons. Peine perdue : Mansfeld réussit à s’en emparer par surprise. Et Rosheim ? Il semble que la défense de la ville en était au même point. L’enceinte était celle du Moyen Age. Elle était rythmée par des tours aménagées pour l’usage de l’arquebuse. En ce début de la Guerre de Trente Ans, un assiégeant pouvait utiliser son artillerie de campagne et la compléter par des mortiers amenés de villes capturées. En l’absence de boulevards, il était facile de percer une brèche dans le rempart médiéval. Pour se défendre, on utilisait des arquebuses et des arbalètes. Mais ces moyens sont désormais obsolètes : faute d’un rempart adapté, ce sont les canons des assiégeants qui font la décision. Lorsque les 84 canons de Mansfeld commencent à tonner au-dessus des murs de Rosheim, ses habitants sont sur le point de vivre une terrible épreuve. Mais la prise de la localité n’est qu’un détail dans le drame que va vivre tout un pays.
Profondément traumatisée, elle dut néanmoins héberger les années qui suivirent (1625, 1628) plusieurs corps militaires des Impériaux dont les séjours lui coutèrent très cher et l'endettèrent à un niveau exceptionnel alors même que la population, nobles, bourgeois et manants, sombraient dans la misère. Dans les documents de la fin du XVIIe siècle, Rosheim n’apparaît plus guère. Elle est réduite au rang d’un village, et ne commencera à se reconstruire qu’au XVIIIe siècle, grâce à la présence de l’administration française. Pierre Jacob Détail d’une des toursportes de Rosheim. La bretèche, au milieu, surplombait l’entrée et permettait de jeter de la pierraille sur les assaillants. Les deux meurtrières servaient aux arquebusiers. Peu de petites villes avaient dépassé ce stade dans l’adaptation de leurs remparts aux canons.