L a M e s s e d e s A n i m a u x Les sculptures de la cathédrale de Strasbourg ont subi, au cours du temps de nombreuses dégradations. Si aujourd’hui celles visibles du public sont des copies ou des reconstitutions du 19e siècle, elles le doivent pour l’essentiel à la vague de vandalisme qui s’abattit sur l’édifice sous la Terreur. En comparaison, les dégâts qui eurent lieu au moment de la Réforme ont été moindres, parce que contrôlés par les autorités. On sait peu qu’en 1682, après le retour de la Cathédrale au catholicisme, on démantela aussi le jubé qui séparait la nef du chœur ainsi que le fameux Puits des Enfants (Kindelsbrunne) cher aux Strasbourgeois. La sculpture qui nous intéressera ici a disparu à la même époque, en 1685. Il s’agit d’une scène qui ornait le sommet d’un pilier de la nef et qui attirait depuis des siècles la curiosité des visiteurs. Elle représentait une messe ou un enterrement célébré par des animaux. Une scène étrange On peut se faire une idée relativement précise de cette scène par des gravures du 16e-17e siècle et par des descriptions plus ou moins fidèles. Elle se trouvait, selon plusieurs auteurs, en face de la chaire, sur le chapiteau d’un ou deux des piliers rythmant la nef. Nous reproduisons ici le détail d’une gravure illustrant un ouvrage d’Oseas Schade publié en
1617. L’auteur y fait une courte description et reproduit les commentaires de deux polémistes protestants, Johann Fischart et Johann Wolf (1). On connaît par ailleurs une interprétation catholique par un certain Johann Nass (2). Il existe enfin un témoignage de seconde main chez un certain Gilbert Burnet, qui s’inspirait de Frémont d’Ablancourt, résident français à Strasbourg en 1675 (3). Commençons par reconstituer la scène. Un ours ouvrait la marche, portant un bénitier et un aspersoir. Sur une gravure de Tobias Stimmer, on voyait, en avant du plantigrade, une croix. A noter que dans toutes les versions des gravures, notre animal porte un collier. Il était suivi d’un loup porteur d’une croix. En troisième position arrivait un lièvre avec un immense cierge. Ces trois animaux précédaient dans le cortège un porc et un bouc portant sur une sorte de brancard un renard à la queue relevée. Entre les deux était accroupi un animal que tous les auteurs identifient comme une chienne, mais qui pourrait parfaitement être un singe. Selon les sources, il tirait sur la queue du cochon, ou carrément, sur son sexe (4).
Les auteurs n’étaient pas d’accord sur la nature de ce cortège. Si la croix à gauche de l’ours symbolise un cimetière, le renard est mort et on le porte en terre ; si c’est une simple croix de chemin, il devient une relique, et on a affaire à une procession. Quoiqu’il en soit, ce groupe, entre l’ours et le bouc, forme un tout. Il y en avait un autre. Un cerf, debout près d’un autel lisait un livre, avec devant lui un calice découvert. A noter que sur le dessin de Tobias Stimmer, l’animal a perdu ses bois. Derrière lui, on voyait un âne, lui aussi plongé dans la lecture d’un livre que soutenait pour lui un chat dressé sur ses pattes de derrière et appuyé sur un rocher. Voilà, en bref, ce qu’on pouvait sans doute voir jusqu’en 1685. Le thème était visiblement religieux et hostile; resterait à en retrouver le contenu. Le lieu et la date Pour ce qui est de l’emplacement de ces sculptures, Oseas Schade, en 1617, dit ceci :
« En face de la chaire et en hauteur, là où étaient suspendus les blasons des nobles, près du bas-côté (Umbgang) et des vitraux, on trouve, taillé dans le chapiteau d’un pilier (im Capital einer Seulen in stein gehawen) un âne célébrant la messe ; sur l’autre chapiteau, des animaux sauvages servant à l’autel. Parmi eux, les ours et les cochons portent un reliquaire sur lequel est couché un renard. Les mêmes portent aussi des cierges et bénitiers, comme il apparaît sur cette image » (5) On aura noté les erreurs dans la description de la scène. Elles peuvent s’expliquer par l’éloignement et la pénombre régnant dans la nef. On peut par contre faire confiance à Schade sur le nombre de piliers. Sur certaines gravures, on a coupé la scène en deux et représenté deux faces du même pilier (6) L’emplacement serait effectivement à chercher entre la chaire et le jubé. Pour ce qui est de la datation, on trouve chez Johann Wolf lui une véritable réflexion archéologique : « C’est cette sculpture qui est exposée dans ledit endroit, et qu’on montre à qui demande à la voir. Elle n’est pas neuve et n’a pas été taillée récemment. Il apparaît clairement qu’elle a été réalisée en même temps que le bâtiment. Or, les fondations de cette église ont été posées en l’an du seigneur 1015, et sa structure achevée en 1277, à l’exception de la grande tour. Il est donc certain que cette sculpture a été réalisée il y a 300 ans ». (7) Wolf a donc constaté que les figures sculptées présentent le même vieillissement que le pilier. Il place la datation entre le début des travaux (1015) et l’achèvement de la nef, qu’il met en 1277. Si l’on poussait plus loin son raisonnement, l’œuvre aurait été réalisée en même temps que la nef, soit entre 1225 et 1275, et plus précisément dans la première moitié du 13e siècle.
Ce n’est pas ce que propose, Oseas Schade, qui par ailleurs se montre extrêmement précis. La scène daterait des travaux qui suivirent le grand incendie de 1298, et au cours desquels ont a fait le bas-côté (8). Ce qui nous incite à le suivre est qu’à plusieurs reprises, dans son livre, il donne l’impression d’avoir puisé fidèlement dans des sources perdues depuis. Les anciens commentaires Les commentaires les plus anciens touchant cette scène se placent tous au moment de la Contre- Réforme, d’où leur côté polémique. Il existait une interprétation catholique fournie par un certain Johann Nass, lequel voyait dans cette scène une prophétie annonçant le triomphe de l’abominable hérésie protestante. Elle fait écho à deux textes protestants, l’un de Johann Fischart, l’autre du jurisconsulte Johann Wolf. Le plus virulent a été celui de Fischart (1546- 1591). Ce polémiste émule de Rabelais, a mis sa gouaille et sa maîtrise de la langue au service de la cause protestante. Aussi, lorsqu’il décrit ladite scène, il le fait à la lumière des controverses de son époque. C’est aussi le cas de Johann Wolf, qui a le mérite d’ailleurs été sur les lieux en 1551. Le message d’origine du groupe sculpté Il est clair, et certains des commentateurs le rappellent, que ces sculptures étaient destinées à un public illettré. Le message qu’il portait devait donc s’appuyer sur un symbolisme connu de la masse des visiteurs et remontant au Moyen-Age. Logiquement, si l’on fait abstraction de ce qui est dû à la polémique religieuse, on devrait pouvoir retrouver, partiellement au moins, le contenu originel du message.
Commençons par identifier le symbolisme attaché à chacun des animaux représentés. L’ours qu’on voit porter l’eau bénite, a toujours symbolisé dans nos régions la force brutale (9). J. Wolf se situe dans cette tradition lorsqu’il écrit que derrière cet animal, il faut reconnaître les puissants et les magnats, mais il y voit aussi le bras séculier, sur lequel l’Eglise s’appuie lorsqu’elle n’est pas en mesure de se défendre par la parole de Dieu ou le témoignage de l’Ecriture (10). Le loup a qui on a confié la croix, est depuis longtemps présent dans la mentalité médiévale, avec une image négative. C’est lui qui s’en prend aux troupeaux. Lorsque Johann Wolf écrit : « Les loups ont été des prédateurs pour le troupeau, qu’ils n’ont pas épargné », il se place encore dans cette tradition. Le troupeau en question est la communauté des fidèles, les ouailles, du latin ovalia, « les moutons » (11) Le lièvre est caractérisé par le manque de courage. Fischart y reconnaît les fidèles qui craignent de témoigner de leur foi, alors qu’ils en portent la lumière (12). Le porc. Cet animal bien utile dans l’alimentation des Strasbourgeois du Moyen-Age, présente aussi une face sombre. Il se nourrit de charogne et symbolise la luxure (13). Fischart n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser les clercs rentiers, profiteurs des prébendes et indulgences de toutes espèces (14). Le renard a comme caractéristique essentielle la ruse. On le représente souvent en habits sacerdotaux, prêchant du haut d’une chaire à des oies confites de piété, qui égrènent leurs chapelets, et qu’il va ensuite dévorer (15). Pour Fischart, le renard est clairement le Pape. L’animal qu’on promène sur un reliquaire (heiligthum) a longtemps fait semblant de
dormir pour tromper les oies qu’il avait l’intention de dévorer. A présent, il est bien réveillé et déploie toute sa violence comme une bête sauvage prise au filet par la Réforme protestante (16). En fait, dans le message d’origine, cet animal pourrait parfaitement avoir fait référence à un dignitaire local. Le bouc doit sa mauvaise réputation à son odeur, sa saleté et surtout sa libido effrénée, qui en fait le symbole de l’érotisme brutal et de la fornication bestiale. Il n’en a peut-être pas toujours été ainsi, puisqu’une noble famille de Strasbourg, les Böcklin, avait cet animal sans ses armes (17). La chienne. A son propos, J. Wolf n’y va pas par quatre chemins: « Le chien est un animal impudique, car il s’accouple en public et dans les rues. C’est de lui que les Cyniques, impudiques, tiennent leur nom » (18). Suit une charge contre ceux qui préfèrent le célibat et la fréquentation des courtisanes aux liens sacrés du mariage. Il range dans cette catégorie les prêtres « qui dissipent avec ces impudiques la quête qu’ils ont rassemblée par les enterrements, les pompes funèbres et des indulgences » (19). Alors qu’en tête de cortège, l’ours et le loup personnifient la violence brutale et rapace, on a là affaire à un groupe particulièrement peu recommandable de profiteurs libidineux et malodorants, autour d’une figure dominante, le renard. On n’épargne d’ailleurs rien au spectateur : alors que la chienne tire sur la queue du porc, le renard, bien vivant, et actif, présente son arrièretrain au nez du bouc ! (20. Le cerf. C’est sans doute le seul animal dont le symbolisme est vraiment positif. Dans les Ecritures, on parle du cerf altéré qui cherche l’eau vive. Devant lui est posé un calice symbolisant la passion du Christ. Il est découvert pour rappeler que les
portes du Royaume ont été ouvertes aux fidèles par la passion du Sauveur (21). L’âne a toujours symbolisé le simple d’esprit. Le voici s’efforçant de lire un livre que visiblement il ne peut comprendre (22). Le chat qui le lui présente est un animal aussi rusé que le renard, qui vous flatte par devant et se retourne contre vous. Fischart y reconnaît les moines qui se seraient arrogé la prédication (23). A noter que cette scène se place en-dehors de l’église. Alors que les fidèles, tels le cerf altéré de la Bible, cherchent le salut dans la parole et les rites de l’Eglise, certains répondent à leur angoisse en mettant les textes à la disposition d’un public qui évidemment n’y comprend rien. Fischart reconnaissait dans le chat les Dominicains. En fait, au 13e siècle, cet animal représente un groupe très précis, les hérétiques vaudois, dont une des actions coupables était justement de traduire la Bible et de la mettre à la disposition du peuple chrétien. Il ne faudrait pas oublier qu’en allemand, le mot « hérétique » était alors traduit par ketzer, terme officiellement dérivé de katharos, « pur ». En fait, son étymologie ramenait à katze, « chat ». En effet, depuis le 12e siècle, on accusait les Vaudois de vouer un culte au chat (24). Au final, que voulait dire cette scène ? Résumons à présent. Dans la procession, on voit la force brutale et prédatrice des princes de ce monde au service d’une Eglise corrompue. Il est clair qu’à l’intérieur de cette dernière, le renard a une position éminente. Il s’agit d’un dignitaire, rusé, entouré d’une cour de débauchés qui le porte en triomphe. Il peut aussi bien s’agir d’un Pape que d’un évêque.
Pour ce qui est du second groupe, on pourrait y reconnaître les effets de ce qui précède : alors que les fidèles cherchent le salut auprès de l’Eglise, visiblement occupée à autre chose, les hérétiques répandent leurs doctrines en profitant de l’ignorance du peuple. A quoi est-il fait allusion ? La question qui reste ouverte est de savoir ce qui, dans le contexte strasbourgeois, a pu inspirer au sculpteur cette charge contre le clergé. On trouve dans les Annales des Dominicains de Colmar qu’au 13e siècle, le clergé local, haut et bas, avait des mœurs peu conformes au discours de l’Eglise : « Les prêtres avaient aussi presque tous des concubines, les paysans les y provoquant presque partout : ceux-ci disaient en effet que la continence étant impossible aux prêtres, il vaudrait mieux qu’ils eussent chacun leur femme, plutôt que de rechercher et corrompre celles des autres. Les chanoines débauchaient, en compagnie des chevaliers, les religieuses de famille noble. Le seigneur Henri, évêque de Bâle, laissa en mourant vingt enfants orphelins aux femmes avec lesquelles il avait eu commerce » (25) Il s’agit bien sûr d’une critique lancée par les Dominicains contre le clergé séculier, son vieil adversaire. Lesdits Dominicains passent sous silence une attitude particulière de ce dernier face à l’argent. Citons, en 1260, l’élection de l’évêque Walther de Geroldseck, qui avait été rendue possible par la fortune récente de son père, lequel avait découvert près de son château un gisement d’argent (26). Citons Berthold von Bucheck, élu en 1340, et qui rappellera en séance aux chanoines comment il avait graissé la patte à chacun (27).
Mais les Strasbourgeois avaient aussi à se plaindre des laïcs, de ceux que Wolf appelle les magnats. Depuis la bataille de Hausbergen (1262), l’aristocratie urbaine monopolisait le pouvoir et se livrait à toutes sortes excès. Elle entretenait des bandes et ses chefs se disputaient les fonctions municipales (28). Quant aux Prêcheurs, la Ville et le clergé séculier sortaient à peine d’un conflit qui les avait opposés aux Dominicains de 1277 à 1299, pour des raisons clairement financières. Le Pape et l’évêque avaient fini par faire plier le clergé des paroisses (29). Faut-il alors reconnaître dans le renard le souverain Pontife lui-même ? Dans ce cas, son entourage corrompu pourrait être non les chanoines strasbourgeois, mais la Curie elle-même. A moins qu’il faille lui associer, dans la même réprobation, le haut clergé local et l’évêque. Conrad III de Lichtenberg, en fonction depuis 1273, a été tué devant Fribourg le 1er août 1299, alors que les travaux de restauration viennent à peine de commencer. C’est à lui que la cathédrale doit sa façade occidentale. On le ramène à Strasbourg et on l’ensevelit dans la chapelle Saint Jean Baptiste, qui flanque le croisillon nord de la cathédrale. Conrad a été un grand bâtisseur, et donc pourvoyeur de travail aux métiers du bâtiment, mais il a aussi pris parti pour les Dominicains dans leur conflit avec la ville et le clergé séculier (30). Quant aux hérétiques, ici représentés par le chat, ils ont fait l’objet de persécutions en 1212 et 1231. Les Dominicains et les Franciscains y avaient participé. Or, après la défaite de l’évêque à Hausbergen, puis le conflit entre la Ville et les Dominicains, ces derniers avaient dû se cantonner à la prédication. On leur avait assigné pour seul rôle l’examen des gens soupçonnés d’hérésie par le
Magistrat. Lequel Magistrat s’était engagé à exécuter les suspects reconnus comme tels. En fait, le Conseil se montrera très prudent. Il y aura certes des procès en hérésie à la fin du 14e siècle, mais ils n’aboutiront pas. Cela ne signifie pas que les Vaudois ont disparu. Ils se montrent simplement discrets et profitent du manque de curiosité de la Ville. Ils trouvent parfaitement leur place dans la scène sculptée, dont le message est à présent clair : alors que les dignitaires de l’Eglise se distinguent par le désordre de leurs mœurs, avec l’appui des puissants laïques, les fidèles ne trouvent plus de réponse à leurs interrogations Pendant ce temps, les hérétiques gagnent en audace. En plaçant cette scène au haut du chapiteau, un sculpteur anonyme a donc voulu à la fois dénoncer une situation scandaleuse et lancer une mise en garde. Une caricature médiévale classique Elle n’était pas isolée dans la cathédrale. En 1690, Gilbert Burnet, s’inspirant du témoignage du résident français à Strasbourg, signalait une scène comparable sur la chaire de Geiler, qui, rappelons-le, date de 1485 : « On voit encore sur le pupitre une religieuse ayant des souliers de fer, taillée dans le bois et couchée de son long, et un moine couché près d’elle, avec son bréviaire ouvert devant lui qui lui met la main sous la jupe. Tout cela paraît avoir été fait par le clergé séculier en haine des moines, qui, ayant attiré à eux les biens et l’amour des peuples, avaient traité durement le clergé en lui reprochant son ignorance ; car ceux-ci, à leur tour, ayant trouvé prise sur les moines, les avaient tournés en ridicule par ces représentations » (31).
Frédéric Piton a également signalé, dans la frise dite moralisante, côté sud de la façade occidentale, une séquence qui pourrait se référer à la défaite de Walther de Geroldseck en 1262 (32) On pourrait y rajouter le fameux Blossarsch Camille, bien connu des Strasbourgeois, sur le tympan du portail principal ou encore certaines sculptures graveleuses qui échappent à l’œil du visiteur parce que noyées dans la pénombre de la nef (33). Mais ce type de scène n’était pas non plus isolé en Europe. L’abbé Grandidier, en 1782, rappelle qu’à la même époque, le roi de France, Philippe le Bel faisait jouer une farce dans laquelle Boniface VIII apparaissait comme un renard déguisé en Pape et courant après les poules et les poussins pour les dévorer (34). Le sort de ces sculptures après 1681 En septembre 1681, Strasbourg capitule devant les troupes de Louis XIV et la cathédrale retourne entre les mains des catholiques. Les figures sont détruites en 1685 par un tailleur de pierre catholique, qui travaillait chez l’architecte Joseph Lautenschlager. Or, en 1728, un bourgeois luthérien, qui tient une boutique de marchand -‐ libraire, met la main sur des planches de Fischart qui représentent la scène. Il les met en vente dans la ville en mai 1728, pendant l’octave de la Fête-‐Dieu, c’est-‐à-‐ dire un temps spécialement consacré au culte public de l’Eucharistie. Un étudiant catholique, venu acheter un livre, découvre les estampes, en achète une et la montre à son professeur, lequel va se plaindre à l’Ammeister régent. Les gardes viennent saisir d’autres images, et le libraire lui-‐ même. Le cardinal Armand Gaston de Rohan,
venu à Strasbourg pour la Fête-‐Dieu, est particulièrement courroucé. Il se plaint à Versailles. On nomme une commission pour vérifier si le libraire était l’auteur des images. Elles se révèlent anciennes : il s’agit en fait du libre de Schade. Le libraire doit faire amende honorable devant la grande porte de la cathédrale, en chemise, pieds nus, torche à la main et corde au cou. Il est ensuite banni du territoire de la ville et les exemplaires brûlés par les mains du bourreau, le 10 juin 1728 en présence du coupable (35). Décidément, les hommes de religion n’avaient guère d’humour en ces temps-‐là. Mais en a-‐t-‐on beaucoup plus de nos jours ? Pierre Jacob L’oie au chapelet Source : J.Fischart, Gorgoneum caput. N OTES (1) O SEAS S CHADE , Summum Argentoratensium templum, Ausführliche und Eigendtliche Beschreibung des viel
künstlichen sehr kostbare , und in aller Welt berühmten Münsters zu Strassburg (…).Strasbourg, 1617. (2) J. N , Abcontrafeyhung und Auslegung etlicher ASS seltzamer Figuren , so zu Strassburg im Münster vor etlich hundert Jaren in Stein gehawen worden, den letzten grossen Abfall von dem wahren Gottesdienst Auch der Secten und Rotten Viehischen Stand und Irreligion darmit abzubilden, Ingolstadt, 1588. (3) G B , Voyage de Suisse, d’Italie et de ILBERT URNET quelques endroits d’Allemagne et de France, faits ès années 1685 et 1686, Rotterdam, 1690. P. 389 suiv. Vers 1675, Strasbourg devait héberger, comme gage de sa neutralité entre Louis XIV et l’Empereur, un résident de chaque parti. (4) J OHANN F ISCHART , chez Schade, p. 62 : Die unverschämpt Besti die Hündin, welche dem Schweyn greift under den Schwantz. Ibidem Wolf, p.65 : partes eas quae sub cauda sunt suis, attrectat canis foemina. Il existe une gravure de Tobias Stimmer où ces gestes inconvenants ont été supprimés. (5) O.S , p.57. CHADE (6) O.S CHADE , p.58. Cf la gravure de Tobias Stimmer. G. Burnet, dont le témoignage est de seconde main, parle aussi de deux piliers. (7) O. S CHADE , p. 65 (8) O.S CHADE , p. 59 : Welsches Anno 1298 nach Christi Geburt, als der Umbgang nach der brunst, deren droben Auch gedacht ist, gemacht worden, ein Steinmetz nicht ohne ursach dahin gesetzet hat. En p. 15, il précise : Da musste man uffs new anfangen zu bawen und zubessern was durch die brunst verderbt worden mit grossem kosten und Ward alles viel schöner gemacht als es zuvor gewesen. Damalen machte man die obern fenster mit dem Umbgang, daran hat ein Steinmetz gegen der Cantzel uber an einem Capital etliche seltzame Possen (davon hernach an seinem Ort weiters wird gemeldet werden) gehawen wie noch zu sehen. (9) A Strasbourg, l’ancien restaurant de l’Ours blanc présente encore une petite statue d’ours en train d’arracher un tronc d’arbre.
(10) Schade, p.66. Ursus praecedens aquam benedictam, designat potentes et magnates, brachium nempe seculare, quo traditiones humanas Pontificias vi externa, gladio et armis confirmare et defendere conantur, siquidem verbo Dei et scripturae testimoniis id facere nequeant. (11) Schade, p.66 : Lupos rapaces fuisse gregi, non parcentes. (12) Wolf y voit ceux qui, par leur intelligence ont reconnu la fausseté des doctrines papales, mais que la peur empêche de se manifester. (13) On sait que les Antonites de la rue de l’Arc-en-Ciel élevaient des cochons, qui avaient le privilège de divaguer dans les rues parce que dotés de clochettes fixées dans l’oreille. La cathédrale porte aussi une scène d’abattage du cochon (portail principal). Wolf en fait des mangeurs de récoltes, dont le dieu est leur ventre (quorum Deus venter) (14) Il utilise les mots Pfründsauw (cochon à prébende) Mastschwein (cochon à l’engrais), Bauchknecht (esclave de son ventre), Hurer (débauché). (15) Il existe à Strasbourg un restaurant au Renard prêchant. Le nom est généralement expliqué par une anecdote locale, mais il pourrait aussi provenir de cette imagerie médiévale, anticléricale avant la lettre. (16) Schade, p. 61. Wolf p. 66, est dans le même esprit lorsqu’il identifie le chat aux Jésuites. (17) Fischart qualifie l’animal de stinkend Bock (18) Canis, impudens est animal, quod in publico et plateis passim congreditur, unde Cynici impudentes (p.65). Symétriquement, Fischart compare les Epicuriens à des porcs. (19) ). Hi mores sont scortatorum sacrificum, fructus coelibatus impurissimi, publici fornicarii et impudentes homines, qui libidini istas vagas et impudicas, honesto et divinitus instituto praeferunt coniugio, palam affirmantes, minus peccare scortatorem sacerdotem, coniugato. Et cum talibus impudicis canibus abliguriunt quaestum quem ex funeribus et exequiis atque indulgentiis comparant (p.65- 6). (20) Autrement dit, il invite le malodorant compagnon à un osculum infame. L’accusation de pratiquer ce baiser sur l’arrière-‐train a été lancée au 13e siècle contre les
Vaudois. On se reportera, non sans répugnance, au très officiel Vox in Rama, cosigné par le Pape et l’inquisiteur Conrad von Marburg Monumenta Germaniae Historica, p. 432 – 435. Ed. Karl Rodenberg, Berlin, 1883. On en a accusé les Templiers, et plus tard les sorciers au cours du Sabbat. Sur une frise de notre cathédrale, elle est utilisée contre les juifs. On mesure ici toute la violence du message. (21) Psaume, 41, 2. B ASILE DE S OISSONS , Défense invincible de l’eucharistie et du saint sacrifice de la messe, Paris, 1682, p. 303 (22) C’est le cheval du pauvre, l’animal à tout faire, ici le faire-‐valoir du cerf. (23) Fischart, p.64 : eindrungen in das Predigamt. (24) On trouve cette étrange étymologie dès les années 1180, chez le cardinal Walter Map. Egalement dans le Vox in Rama, infra, note 20. Signalons que dans l’imagerie médiévale, l’hérétique est également représenté par le petit renard, venu piller les vignes du Seigneur. (25) Ch. Gérard, J. Liblin, Les Annales et la Chronique des Dominicains de Colmar, Colmar 1854, p. 217. (26) P .J ACOB , G. S TUTTER , La bataille de Hausbergen, Strasbourg, 2011, p. 11. (27) J. F RIESE , Historische Merkwürdigkeiten des ehemaligen Elsasses, Strasbourg 1804, p. 88-‐89. Grandidier, G , Essais historiques et RANDIDIER topographiques sur l’église cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, Livre II, 1782, p. 43, rapporte que lorsqu’en 1290, on voulut poser une nouvelle toiture sur le chœur, on ne trouva pas d’argent : les jeunes chanoines utilisaient à d’autres usages ( lesquels ?) les aumônes des fidèles attirés par les indulgences et les miracles. (28) Les anciens partisans de l’évêque s’étaient réconciliés avec ceux qui avaient misé sur la victoire de la ville. Le champion de ce patriciat était Niclaus forn. Les rivalités des forn avec les Mullenheim devaient mener en 1232 à l’expulsion des nobles par la bourgeoisie.
(29) J. Friese, Neue Vaterländische Geschichte der Stadt Strassburg und des Elsasses, Strasbourg, 1792, p. 213-‐
Aussi : S T , « Les Dominicains à Strasbourg : ANDRINE URCK entre prêche, prière et mendicité (1224-‐1420) ». Société savante d’Alsace, 2002. L’objet du conflit n’avait rien de théologique ; il s’agissait, plus prosaïquement, des revenus de l’Ordre. (30) J OSEPH F UCHS , art. « Konrad III von Lichtenberg », Neue Deutsche Biographie, 12, p. 529-‐530. (31) G. B URNET , op. cit. p. 394. Ladite scène devait disparaître en 1764, sur l’ordre du Grand Doyen. On voit chez Schade, une gravure de la chaire, et sur l’appui-‐ main, des sculptures qui pourraient être celles qu’on a montrée en 1675 à D’Ablancourt. (32) P.J , G. S , op. cit. p. 54. F P , ACOB TUTTER REDERIC ITON Strasbourg illustré. Tome I, p. 355. (33) Le premier, qui n’a jamais fait l’objet d’une étude sérieuse, se trouve sur le tympan du portail principal. Quant aux autres, nous laissons au lecteur curieux le soin de les découvrir sur les murs de la cathédrale… (34) G RANDIDIER , op.cit. , p. 267. (35) G RANDIDIER , op. cit., p.268-‐269. A UG . S TOEBER , « Procès extraordinairement instruit contre Pierre Tschernein, bedeau de l’Université luthérienne, accusé d’avoir débité et vendu des estampes scandaleuses et injurieuses à la religion catholique -‐ Jugé le 10 juin 1728 », Revue d’Alsace, vol. 10, Colmar, 1859, p. 41-‐ 44.