Les monte-­‐en-­‐l’air Avec ses 142 m de haut, la cathédrale de Strasbourg a longtemps été le . monument le plus élevé d’Europe Sa plateforme et son lanterneau ont donc très tôt attiré ce qu’on pourrait aujourd’hui appeler des touristes. L’ascension de la tour a fait partie des must pour les visiteurs de marque, lesquels ont souvent laissé dans la pierre la trace de leur passage. La tour est littéralement couverte d’inscriptions de visiteurs, avec la date du passage et les titres.

Cette ascension a également laissé des traces dans l’iconographie et la littérature. Nous reproduisons ici quelques uns de ces témoignages. Commençons par un dessin de Hans Baldung Grien, artiste de l’école de Dürer, qui a habité à Strasbourg. Il nous a laissé des vues exécutées probablement du haut de la plateforme de la cathédrale, et qui nous montrent à quoi ressemblait la partie nord de la ville dans la première moitié du XVIe siècle. Au premier plan, on aperçoit l’église des Dominicains, du début du XIIIe siècle. Plus loin, Saint-­‐Pierre-­‐le-­‐Jeune, et au bout de la Weinstichergasse, la la porte du Burgthor. L’horizon se ferme avec la ligne crénelée des remparts. C’est là la plus ancienne représentation du paysage urbain de Strasbourg.

En 1548 intervient un certain Conrad Morant, un Bâlois. Il fait l’ascension de la cathédrale, et dessine ce qu’il voit autour de lui. En assemblant ces sections du paysage il obtient le premier panorama de la ville. Morant est certainement monté jusqu’au lanterneau. On ne pourrait s’expliquer autrement la précision du dessin. Toujours au premier plan, les Dominicains, entourés de ce qui était à l’origine un cimetière. Suit le Marché aux Chevaux (Rossmarkt), que longe le Fossé des Tanneurs. Une rue, la Weinstichergasse, s’éloigne vers le nord et aboutit au canal du Faux-­‐ Rempart, avec ses deux courtines et ses deux tours-­‐portes. Plus loin, le Faubourg rajouté à la ville fin du XIVe siècle. Il est noter que seule la zone longeant la rue est bâtie. Le reste constitue le Grüne Bruch, le Marais vert.

Restons au sommet de la tour, pour une anecdote de Silbermann, au XVIIIe siècle : « En septembre 1754, on dressa trois échafaudages superposés en vue de réparer les dégâts causés par la foudre le 16 juin à la pointe de la cathédrale. J’y montai en compagnie de M. Kamm, miniaturiste, afin de dessiner à l’échelle cette partie de la tour. Alors que j’étais en train de monter dans la couronne, le tailleur de pierre, qui se tenait en dessous de moi, se mit, alors que j’ignorais tout de son projet, à s’appuyer de toutes ses forces contre un des piliers, tout en poussant contre l’autre pilier, ce qui fit que la tour, à mon grand étonnement, se mit à osciller doucement. J’appelai M. Kamm, qui se trouvait encore sous la couronne, et demandai à l’ouvrier de recommencer le mouvement, de sorte que tous deux pûmes percevoir clairement le mouvement de la tour, alors que M. Ottmann, qui était en train de se glisser en haut de la couronne, et n’en savait rien, fut terriblement effrayé. En 1756, le jour de la Saint-­‐Louis, je remontai dans la tour en compagnie de M. Wencker, licencié, afin de reproduire ces oscillations. Afin de parer à toute suspicion de fantaisie de ma part, j’emportai une carafe remplie d’eau et rebouchée. Mon idée était de rendre cette oscillation évidente. Nous la posâmes sur la marche supérieure de la couronne. Là-­‐dessus, un aide grimpa sur la croix, et entoura de ses bras le pilier sur lequel repose le bouton. Puis il commença à se mouvoir avec force : non seulement nous vîmes l’eau de la carafe osciller, mais nous mêmes sentîmes l’oscillation de la tour, comme secouée par un fort tremblement de terre. » Parfois une ascension pouvait être fatale, comme le montre une anecdote également rapportée par Silbermann. En 1773, le 9 avril, le vendredi de Pâques, la fille d’un bourgeois d’ici fit l’ascension de la cathédrale en compagnie de plusieurs amies. Elle fit une chute depuis la plateforme sur le pavé, et fut trouvée morte. Comme elle avait précédé ses amies, on ne sait comment cet accident avait pu avoir lieu. Mais les gardiens ont supposé qu’elle s’était postée près de la balustrade, et que, comme elle portait une Schnurbrust rigide, un coup de vent lui avait fait perdre l’équilibre… La malheureuse avait été emportée par un coup de vent. Son costume devait comporter une robe très ample, qui aura offert prise au vent.

Quelques 30 ans plus tard, les amateurs de vertige purent voir la ville de plus haut encore, à bord des premiers ballons à air chaud. Strasbourg, 22 juin 1784. Les sieurs Degabriel et Pierre, avec l’appro-­‐ bation du gouvernement, construisirent une ma-­‐ chine aérostatique au moyen de souscriptions qui devait être lancée dans l’ouvrage à corne de la Finkmatt. Mais le résultat ne répondit pas à leurs désirs. Que vous dirais-­‐je de ce fameux ballon, de ce ballon qui attiré plus de 10 000 étrangers, dans le nombre desquels on compte plus de trente Altesses Allemandes, qui a couvert le Rhin de bateaux et les routes de voitures, qui dans quelques endroits voi-­‐ Gravure d’époque représentant sins, a suspendu le cours des l’essai de Pierre et Degabriel, tel affaires et celui des qu’il aurait dû se dérouler… tribunaux, tant on était empressé de le voir ? Ce beau ballon trop prôné, se trouvant hier en trop belle compagnie, n’a pas voulu la quitter. Après avoir enflé majestueusement et développé une enveloppe très joliment peinte, il en est resté là. Il s’est contenté de faire quelques pirouettes devant les spectateurs les plus près qui, craignant son approche, lui ont cédé le terrain, mais ayant humblement mis pied à terre, il n’aurait pas bougé. Les plaisans ont dit à son sujet qu’on le portait sur les épaules. Enfin, les constructeurs du ballon, après avoir brûlé toute leur paille, se sont trouvés ensevelis sous leur toile et on eut de la peine de s’en dépétrer ». On a été d’accord à dire que le ballon était trop pesant, et personne n’a mieux dit, cela répond à tout. »

Cette mésaventure ne fit pas de tort à la mode des aérostat à Strasbourg : moins d’un mois plus tard, il y eut un nouvel essai, cette fois couronnée de succès : « On mande de Strasbourg du 12 juillet 1784 que le sieur Esslin, mécanicien a lancé un ballon d’une espèce nouvelle ; il avait la figure d’une femme en baudruche, et habillée à la moderne ; sa robe était peinte en forme d’indienne de diverses couleurs ; elle avait une guirlande de fleurs entre les mains et un globe aérostatique sur la tête. Aussitôt qu’elle fut gonflée d’air inflammable, elle s’éleva majestueusement dans les airs aux acclamations des spectateurs. Elle fit plusieurs tours à droite en se balançant mollement dans les airs. Elle disparut bientôt et alla tomber de l’autre côté du Rhin à trois quarts de lieue de Strasbourg. » Mais retrouvons la cathédrale, avec un nouveau visiteur. Sous le Ier Empire, voici Cadet de Gassicourt, pharmacien français, qui passe par Strasbourg en 1809, à la suite de l’armée napoléonienne, et fait comme tous les touristes : il monte à la tour. « J’ai monté ce matin sur la flèche du Munster. Sa hauteur est à peu près double de celle des tours de Notre-­‐Dame…J’ai observé beaucoup de restaurations modernes, et j’ai su que son entretien seul coûtait au département vingt-­‐quatre-­‐mille francs par an. Le tonnerre tombe dessus quinze à vingt fois par an, le dégrade en partie, et les phy-­‐ siciens de Strasbourg n’ont pu trouver encore le moyen de le munir d’un paratonnerre…. Une rose des vents m’a montré la ligne qui se dirige vers Paris…où sont toutes mes affections; ensuite, montant le plus haut que j’ai pu, j’ai gravé avec la pointe de mon épée, sur l’endroit le plus élevé, le nom de mes enfants, de mon ami, et le mien…Pourquoi ai-­‐je suivi cet usage ? quel plaisir ai-­‐je trouvé à tracer cette inscription ? Je ne puis m’en rendre compte ; mais ce plaisir était réel. » Quelques années plus tôt, un autre visiteur avait apparemment éprouvé ce plaisir : Goethe lui-­‐même, dont le nom figure dans un recoin de la tour. Je laisse au lecteur le soin de le localiser…

Les traces laissées dans les recoins de la tour par Goethe. A-­t-­ on également localisé l’inscription de Cadet-­Gassicourt ? Mais la liste ne s’arrête pas. Quelques décennies plus tard, en 1838, c’est au tour de Victor Hugo : « Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n’aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde.…Je suis monté jusqu’au haut des escaliers verticaux. J’ai rencontré en montant un visiteur qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son guide. Il n’y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement dite. Quatre escaliers à jour, en spirale, correspondant au quatre tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de pierre amenuisée et ouvragée, s’appuient sur la flèche, dont ils suivent l’angle, et rampent jusqu’à ce qu’on appelle la couronne, à environ trente pieds de distance de la lanterne surmontée d’une croix qui fait le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très hautes et très étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu’on monte. Si bien qu’en haut, elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi une centaine de pieds, et l’on est à 400 pieds du pavé. Point de garde-­‐fous, ou si peu, qu’il n’est pas la peine d’en parler. L’entrée de cet escalier est fermée par une grille en fer. On n’ouvre cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, et l’on ne peut monter qu’accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui relient les meneaux. Il y a huit jours, trois femmes, trois allemandes, une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste, personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne monte jusqu’à la lanterne. Il n’y a plus d’escalier, mais de simples barres de fer disposées en échelons. »

Nous clorons cette galerie d’anecdotes avec un émule des Montgolfier, le fameux Comte feppelin, premier constructeur en série de ballons dirigeables. Les 4 août 1908, un de ses engins, parti de Friedrichshafen, près du lac de Constance, survole Bâle puis Strasbourg avant d’arriver à Stuttgart. Ce vol de 24 heures devait prouver l’endurance et la fiabilité des dirigeables dont le concept était encore en plein développement. Mais le voyage se termina près de Stuttgart. L’aéronef dut se poser en catastrophe et prit feu. Face à l’enthousiasme qui salua ce vol, on oublie un peu qu’il était destiné à convaincre l’Etat-­‐Major allemand de la fiabilité de l’engin. Ils en avaient déjà acheté un exemplaire, et avaient posé des conditions. Les curieux qui étaient massés sur la plateforme de la cathédrale et applaudissaient le passage du monstre ne pouvaient deviner que quelques années plus tard, il servirait à bombarder Paris et Londres… En quelques années, on aura appris à voir la terre avec d’autres yeux… Pierre Jacob Pour les curieux, et pour ceux qui ont envie de rester dans l’ambiance : C -­‐L , Liliane, Strasbourg en 1548 : le plan Morant, Strasbourg, HATELET ANGE 2001.

Historische Merkwürdigkeiten des ehemaligen Elsasses, aus den Silbermann’schen Schriften gezogen, Strasbourg, 1804. C G , C.J., Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière fait à ADET DE ASSICOURT la suite de l’armée française pendant la campagne de 1809, Paris 1818, p. 8. H , Victor, 1838, Le Rhin, p. 125 UGO V -­‐B , A.M., La cathédrale et les enfants, Strasbourg, 1932. IX EULAY M J., Pleyers, J., La cathédrale, Paris, 1987. ARTIN Revue d’Alsace, 1891. H John, Cathédrale, Strasbourg, 1987. OWE