Naissances étranges Enceinte à perpétuité Le 24 février 1728 meurt à Strasbourg une certaine Anna Maria Salomea Erdrich, âgée de 64 ans. Une autopsie est alors pratiquée par les docteurs Jean Saltzmann, Jean Boecler et Valentin Scheid, en présence de leurs assistants. Un grand nombre de médecins strasbourgeois sont également sur place. Qu’est-ce qui suscite à ce point leur curiosité ? Cette femme avait, pendant 40 ans attiré la curiosité et la compassion par l ‘énormité de son ventre. Elle n’avait jamais accepté de se laisser tâter, parce que cela la faisait souffrir ou par respect de sa pudeur. On comprend l’empressement de la Faculté pour connaître le fin mot de l’histoire. Après tout, elle lui avait versé pendant 20 ans une pension qui s’ajoutait à d’autres charités.

Ce que les médecins ne savaient pas, c’était qu’à l’âge de 24 ans, donc en 1704, elle s’était retrouvée enceinte des œuvres d’un soldat de la garnison de Strasbourg. Elle habitait alors le quartier de Finkwiller. Pendant plus d’un an, elle fut en but aux moqueries des voisines. Mais les railleries se transformèrent en compassion pour cette malheureuse qui apparemment ne parvenait pas à accoucher. Elle simula des fatigues et des douleurs, et finit par vivre de la charité publique. En fait, elle avait bien accouché à la campagne, mais avait ensuite, pour cacher sa faute, dissimulé sous ses jupes des coussins bourrés de chiffons. Elle devint alors un phénomène, et les médecins attendaient avec impatience le moment où ils pourraient comprendre son cas. En fait, ils découvrirent à côté de son lit un petit matelas bourré de chiffons pesant près de 10 kilos et grouillant de poux. L’affaire fit des gorges chaudes dans les journaux de l’époque. Le médecin Jean Boecler rédigea un mémoire pour se disculper. On avait même gravé une planche montrant la femme phénomène ; les médecins de la ville obtinrent de M. Du Bourg, intendant d’Alsace, sa destruction. En vain : l’image se répandit dans le public, au grand dam de la faculté (1). Une autre histoire d’accouchement étrange Notre Anna Maria avait peut-être eu vent d’une histoire britannique, celle de Mary Toft de Godalming. En 1726, elle accoucha de petits lapins, ou plutôt de morceaux de petits lapins. Le médecin local, qui apparemment avait manqué de curiosité au moment de l’accouchement, écrivit à ses confrères. Des médecins au service du roi et du prince de Galles vinrent enquêter. Mary leur expliqua qu’elle avait fait une fausse couche, mais que pendant sa grossesse, elle avait eu une forte envie de manger du lapin, et avait même rêvé qu’elle en avait dans

son ventre. En présence des hommes de science, elle continua de donner la vie à des tronçons de lapins. Les médecins, intrigués, trempèrent le poumon d’un de ces rejetons dans l’eau et virent qu’il flottait. Il contenait donc de l’air et la bestiole avait respiré avant l’accouchement, chose impossible dans la vie réelle. Curieusement, ils se refusèrent à reconnaître une escroquerie. L’affaire Mary Toft, vue en 1762 par le célèbre peintre Hogarth (Credulity, sperstition and fanaticism). Il accuse l’Eglise de tirer parti de la naïveté des ouailles. Le cas suivant semble lui donner raison

Mary fut amenée à Londres, où elle devint une sensation nationale. Les foules se rassemblaient devant la maison où on la gardait. Curieusement, à présent qu’on la surveillait, elle n’accouchait plus de rien… Sa situation se gâta lorsque des témoins vinrent raconter qu’ils avaient vendu des lapins au mari de la femme miracle. Alors le célèbre médecin londonien Sir Richard Manningham annonça qu’il allait examiner de très près l’utérus de maman lapin. Cette dernière se décida à avouer : elle avait simplement glissé les morceaux dans son sexe et voulait simplement être connue, voire obtenir du roi une pension. Elle fit un court séjour en prison pour tromperie, puis on la relâcha sans procès. On dit que moins d’un an plus tard, elle donna naissance à un bébé humain parfaitement normal. Les deux chirurgiens qui l’avaient examinée s’en tirèrent moins bien. Leur carrière était brisée..(2) Encore un accouchement en morceaux. Avec l’affaire suivante, nous revenons en Alsace. A la fin du XVe siècle sévissait un inquisiteur d’origine alsacienne, Heinrich Kramer, Il est surtout connu comme auteur du fameux Maillet des Sorcières, qui théorisait la persécution des femmes supposée complices du diable. Dans ce traité, il racontait des histoires à dormir debout destinées à pousser à la Grande Traque. En voici un exemple. « Une autre histoire s’est déroulée à Reichshoffen, il y a à peine quatre ans. Il y vivait une sorcière très connue, qui savait comment envoûter et provoquer des naissances prématurées, par simple contact physique. Or, l’épouse d’un noble s’est trouvée enceinte, et a engagé pour son service une sage-femme. Cette dernière lui recommanda de ne pas quitter le château, et d’éviter la fréquentation et la conversation de ladite sorcière. Malgré tout, au bout de quelques semaines, elle quitta le château sans tenir compte de l’avertissement, pour aller visite un groupe de femmes. Elle était déjà assise avec elles depuis un moment, lorsque la sorcière vint se joindre à elles. Elle toucha son ventre, comme pour la saluer, des deux mains. Soudain, elle sentit que l’enfant bougeait de manière douloureuse. Effrayée, elle retourna chez elle. Lorsqu’elle raconta

l’affaire à la sage-femme, celle-ci s’écria : « Quel malheur ! A présent, tu as perdu ton enfant ». Il arriva ce qu’elle avait prédit. Mais ce ne fut pas une naissance prématurée : elle accoucha des morceaux de la tête, puis des mains et des pieds. C’était là, clairement, une sévère punition que Dieu infligeait à son époux, qui aurait dû punir ces sorcières et venger l’affront infligé au Créateur… » (3) On ne peut s’empêcher de penser aux morceaux de lapin accouchés par Mary Toft, deux siècles plus tard. Mais face à cette histoire sordide, on reste perplexe. Cet épisode était destiné au clergé afin qu’ils s’en serve pour édifier les foules. La méthode porte aujourd’hui le nom de story telling. Sur place, à Reichshoffen, elle visait une femme particulière. Mais elle permettait aussi de construire le mythe de l’accoucheuse diabolique en effrayant les futures mères et en montrant du doigt les nobles qui ne participeraient pas à la grande chasse aux sorcières… L’inquisiteur semait ces mauvaises graines en 1484. Il fallut malgré tout attendre les années 1560 pour que les esprits acceptent les persécutions. Pierre Jacob Sources (1) Nous avons trouvé cet épisode dans le site « La maraichine normande ». Voir aussi Ch. M. Revue Alsacienne – 1881/11 (A12) – 1889/12, p. 204 – 206. (2) P , C A., The Girl who gave birth to Rabbits : a True ICKOVER LIFFORD Medical Mystery, Prometheus books, 2000. (3) Malleus Maleficarum, II, chap. 6