Les Celtes des bords du Rhin ont, comme plus tard les Romains et les Germains, nommé tout ce qui les entourait. De cette géographie mentale, il n’est pas resté grand chose… Noms de lieux celtiques entre Vosges et Rhin L a toponymie, qui étudie les noms de lieux, est une science périlleuse. Elle l’est particulièrement en Alsace, où elle a été beaucoup sollicitée dans des polémiques politiques ou pour la construction des mythes locaux. La toponymie d’Alsace, telle qu’elle se lit actuellement sur les cadastres constitue la géographie mentale des générations qui ont vécu ici au cours des siècles les plus récents. Elle nous renseigne sur le regard qu’elles posaient sur les paysages ou sur l’exploitation qu’elles en faisaient. Plus on recule dans le temps, plus notre connaissance de cette toponymie s’appauvrit. Vous trouverez ici une contribution, modeste certes, mais aussi solide que possible, à l’exploration de la toponymie celtique en Alsace. La documentation qui nous est parvenue est maigre: à peine une quinzaine de noms de lieux attestés dans la documentation antique. Nous y ajoutons une vingtaine de toponymes d’époque plus récente mais qui pourraient avoir une origine celtique.

• Noms de lieux attestés Araura. Ancien nom de l’Aar, en Suisse. Cet hydronyme n’est pas isolé. La Saône s’appelait également Arar, l’Héraut Arauris. DELAMARRE, p. 230, signale une nantaror, « vallée de l’Aar ». Ce terme faisait partie d’une toponymie indigène dont la cartographie romaine ne rend pas compte. La partie de l’Ill avant son conXluent avec le Rhin s’appelle également Aar. Le sens reste obscur. Voir infra : *Alesacia, Rohr. Argentoratum Le nom antique du camp de Strasbourg est une forme latinisée du celtique *argantorate. Il y a consensus sur rate, « enceinte » (DELAMARRE, p. 253). L’élément argant- pose problème. On y a vu l’ancien nom de l’Ill. PAILLER a montré qu’en celtique, il ne désignait pas l’argent mais le métal brillant en général, et donc l’or. *Argantorate serait donc « l’enceinte de l’or », p.-ê. un aerarium, (trésor militaire) ou un lieu où se stockait le métal récolté par les orpailleurs locaux. Voir la chronique: « A l’origine du nom Argentoratum ». Argentovaria PTOLEMEE, II, 9,9. On hésite entre Horbourg et Oedenburg (REDDE, 67-73). Le toponyme se segmente en *Arganton, « métal précieux, or », et uaria, « Xleuve » (DELAMARRE, p. 306, art. « varia »). Le sens général serait « le Xleuve aurifère ». Arialbinum Station sur la route reliant Cambete (Kembs) à Augusta Raurica. P.ê. Bâle.(FREYSSINET, p. 39). Ce nom pourrait se découper en are, « près de », à l’est de » et albos, « d’en haut ; blanc » (DELAMARRE, p.…) Le sens reste obscur. Brocomagus. Nom celtique latinisé de Brumath (BR), anc. chef-lieu de la cité des Triboques. Se décompose en *brocos et *magos. Le premier élément signiXie « blaireau » et a aussi servi de nom personnel. Dans l’inscription des Babulei, au Musée Archéologique de Strasbourg, un personnage l’a conservé comme surnom (CIL, XIII, 5976). Magos désignait soit un champ, soit un marché. Le sens général pourrait donc aussi bien être « champ aux blaireaux », que « champ de Brocos » ou « marché de Brocos », cf. Juliomagus, Argentomagus, etc Cambete. Ancien nom de Kembs (HR). Du celtique cambon, « courbe, méandre » ce qui n’est pas étonnant dans une zone parcourue par les bras du Rhin ( , p. 99-100). DELAMARRE

Epomanduodurum. Nom antique de Mandeure, au sud de Montbéliard. Il est généralement segmenté en Epos + mandus + duron, et traduit par « le marché au poney » (D , art. « Epos », p.163). ELAMARRE Mais la juxtaposition d’epos, « cheval de guerre » et mandus, « poney » pose problème. Mandus signiXie aussi « piétiner, fouler ». et duron, « porte ». Serait-ce une allusion au cheval de Taranis ou aux qualités d’une cavalerie locale ? Le site a livré des offrandes militaires. Flaviacum Mittelwihr (HR), CIL, XIII, 5330. Ce toponyme est mixte, gallo-romain. Il est construit sur le latin Flavius et le sufXixe localisant celtique -acos, « près de/chez ». Il désignait le domaine de Flavius. Novientum Ancien nom d’Ebersmünster (BR) d’après une source d’époque carolingienne : Novientum quid appellatum monasterium Eborreheim (817). Le nom est courant en Gaule (HOLDER, article « Novientum ». Persécuteur de Saint Léger, assassin de l’abbé Germain, Adalric fonde deux couvents.- 1) Hohenburg, couvent de femmes, qu’il conXie à sa Xille Odile 2) Novientum, qu’il donne à un certain Eberhard, disciple de Saint Dié, et qui prendra bientôt le nom d’Ebermunster. (diplôme signé de Thierry, 683). Olino. Vicus routier. P.ê. Biesheim. La Xin du mot [Oli]no apparaît sur la borne de Pinarius Clemens. Sens: « sur le coude ». (DELAMARRE, art. olina, p. 240). Rhenus, Le Rhin. Du celtique, *Renos. « qui coule » (DELAMARRE, p. 256; HOLDER, II, 1130 suiv.). C’est également un dieu et le père mythique des Celtes. Oppius Severus, légat d’Auguste a offert un autel Rheno patri. Rubeacum, Rouffach (HR). Selon HOLDER, II, 1237, villa d’un Rufus (?). Seul le sufXixe localisant est celtique. Saletio. Nom ancien de Seltz (BR), visiblement celtique, bien qu’il apparaisse tardivement. Le sens : « le lieu du sel » (HOLDER, 1305). Tribunci. Localité à la limite nord de l’Alsace actuelle. Au moment de la bataille contre les Alamans (357) AMMIEN, XVI, 12, 58 place un des camps de Chnodomar près de Tribunci. JULIAN, REA, p. 47-52 la localisait à la frontière des Triboques. Visiblement construit sur Trib,

« village ». La terminaison –unc est rare en celtique. On la trouve en ligure et elle a survécu en germanique sous la forme -ing. Uruncis. Itinéraire Antonin, 241,3-256,1, entre Arialbinum et Brisiacum. A été IdentiXiée à Illzach, Habsheim, Sierentz (FREYSSINET, p. 41). Le nom peut-être construit sur ur-, « l’aurochs ». L’élément -uncis pourrait désigner une communauté. Cf. Tribunci. Vosegus : Les Vosges, mais aussi le nom d’un dieu celtique lié à cette montagne. LUCAIN, Pharsale, I: Vogesus. CESAR, IV, 10: Vosagus silva. L’inscription CIL, XIII, 4550 donne Mercurio Vos(ego). CIL, XIII, 6059 se lit Vosego sil(vano). Le sens du nom reste obscur. • Toponymes d’occurence plus récente, peut-être d’origine celtique Alsace. Dans la chronique de Frédégaire (vers 610): Alesaciones. Vers 830, chez Ermold le Noir, Helisaz. Le premier, qui seul nous intéresse, est un ethnonyme: « ceux qui habitent en *Alesacia », nom de territoire non attesté mais connu sous sa forme latinisée Alsatia. Il peut être segmenté en Alesa, « falaise, escarpement », -ac, « près de », et -ia, marque de territoire (Cf. Gallia, Lotharingia, Burgundia, etc.). Le tout donnerait: « habitants du territoire près de l’escarpement ». Ce dernier peut se confondre avec les Vosges. Si l’étymologie proposée est correcte, une telle *Alesacia pourrait avoir existé bien avant l’époque de Frédégaire, parallèlement à la cartographie romaine des civitates et des pagi, du reste très fragmentaire pour la région. Voir notre chronique: « A l’origine du nom Alsace ». et supra: Araura Altitona, le mont Sainte Odile. La chronique d’Ebersmünster (1130) fait résider le duc Adalric « dans une fortiXication située au sommet de la montagne, que les rois (francs) précédents avaient construite à cause de l’invasion de Hongrois. Elle avait été appelée Altitona, mais aujourd’hui, Hohenburg, ce qui a le même sens ». (in castro in vertice montis sito, quod olim propter irruptionem ungarorum a superioribus regibus (Francorum) constructum et Altitona fuerat nuncupatum, nunc vero eadem etymologia Hohenburg nominatur). Altitona serait une déformation d’*Altidunum. Un cas parallèle: voir Novientum.

Andlau. (BR) Rivière. Andelaha (886). De *And+al, « la très nourrissante ». (DELAMARRE, art. «and-» et «alaunos»). L’élément aha est germanique = lat. aqua. Cf infra, art. « Rohr » Barr (BR.). Anc. Barr (708). P.ê. celt. barros, « tête , cime, pointe, bout » (DELAMARRE, p.68). Birsig, AfXluent du Rhin, qui s’y jette à Bâle. DELAMARRE, art. barros, p. 68 pense à une racine i.e. *bhers, « pointe, cime, faîte ». L’élément -ig, succède à un sufXixe -acos. Le sens général serait « près de la pointe ». Voir: wikipedia : -acum Brisach. Vieux-Brisach a longtemps été sur la rive gauche du Rhin. La terminaison -acum fait penser à une étymologie celtique. La table de Peutinger porte Monte Brisiaco. DELAMARRE, art. barros, p. 68 pense à une racine i.e. *bhers, « pointe, cime, faîte ». Voir supra: « Birsig » Ehl, (BR). Dans les sources romaines Hellelum, Helvetum. A fait l’objet d’étymologies plus ou moins fantaisistes depuis le Moyen-Age en relation avec la légende de Saint Materne (URBAN, p. 132). Le nom dérive p.ê. simplement de l’Ill. Helvetus pourrait signiXier « ancien cours de l’Ill » (*Hel vetus). Voir infra: « Ill » Ehn. Rivière qui a donné Oberehnheim (fr. Obernai) et Niederehnheim (fr. Niedernai). P.ê. à rapprocher d’Ainos, ancien nom de l’Inn. (STRABON, Géographie, IV, 6,9; TACITE, Histoire, III, 5). Eichel, afXluent de la Sarre. Anc. Aquila (713). Selon URBAN, p. 132, aqua> aquula, aquola « petite eau ». Noms de lieux X. DELAMARRE, celtiques… , y reconnaît une *acu-(i)la, « rivière rapide ». EpIig (BR). Pourrait provenir d’un *Eppiacum, « chez Eppios », mais les formes d’époque mérovingienne sont mal assurées. (URBAN, p. 134). Ergelsenbach/Ergersbach. Ruisseau au nord d’Hindisheim. En 833, il s’appelait Argenza. Si l’étymologie est celtique, (<*Arganton) ce serait « le ruisseau aurifère »(DELAMARRE, p. 253). On pourrait raccrocher à cette Xiliation Ergersheim. anct. Argeresheim (903); Krautergersheim, anct. Ergelsheim (978); Elsenheim, anct. Elgenesheim (1120). Voir: Argentoratum, Argentovaria, Ill, Largitzen.

Gambsheim (BR). Formes anciennes : Gamhabapine (743) ; marcha Gamhbapine (748). URBAN, p. 145 propose d’y reconnaître un *cambopennso, « extrémité de courbe ». Cf DELAMARRE, art. « penno », p. 248. Voir « Kembs; fembs ». Ill. Le principal afXluent alsacien du Rhin. Son nom a donné lieu à de nombreuses tentatives d’explication. Ses formes anciennes se trouvent dans le nom ancien d’Illkirch, Ello fanum (720) et Illo Betabure (803). A signaler Elbach (HR), de l’hydronyme Elnbach (1271); Eller, afXluent de l’Isch. La forme Alsa, qui apparaît au Xe s. est une reconstitution savante à partir d’Alsatia. A partir d’Argentoratum et d’Argentovaria, on a de même supposé un hydronyme Argens, qui pourrait avoir qualiXié la rivière: « la riche en or ». Voir : « Ergelsenbach, Ehl, Largitzen ». Largitzen (HR). R. SPECKLIN, (1985), p. 394-395, fait dériver Largitzen d’un hydronyme en *Argens, par agglutination de l’article. Cela semble un peu faible, mais l’étrange terminaison -itzen va également dans ce sens. Elle succède parfois à une terminaison en -ent. Ainsi Konstanz devenait dans la langue populaire Konstitz. Devant l’oppidum de Tarodunum, deux cours d’eau se rejoignent en un lieu appelé Koblitz < *Koblentz< ConXluentes. Pour Largitzen, un hydronyme celtique *arganton, « riche en or » serait donc envisageable. Cf. supra: Argentorate, Argentovaria. Lauter. Cette rivière qui limite l’Alsace au nord, a donné son nom à Lauterbourg. Villa Lutera (1130). L’hydronyme pourrait être celtique, de lautron, « bain » ou « lit de rivière » (DELAMARRE, p. 297). Lutter. Rivière faisant frontière entre le Haut-Rhin et le territoire de Belfort. Même sens que le précédent. Cet hydronyme a donné son nom aux communes de Lutter et de Lutterbach. Cf. précédent. Magstatt. (HR). Forme ancienne Magestet (788). Pourrait avoir été construit sur le celtique magos, « champ, marché ». On a cru pouvoir le rapprocher de Magetobriga, où Arioviste a affronté les Celtes en 61 avant J.-C. Sur les problèmes de localisation de cette bataille, notre chronique: « Magetobriga, première bataille de l’histoire d’Alsace ? »

Moder, rivière. Anc. matra (702). Apparemment une déesse-mère celtique (DELAMARRE, art. « matir », p. 219). SCHRICKER, p. 357 signale Matra villa (774)= Obermodern et Niedermodern. Rohrbach (M) Commune située sur le Rohrbach. Cet hydronyme peut se comprendre comme un « ruisseau des roseaux » (Rohr). On trouve Roraha marca (774), mais aussi Raurebacya (696), dans lesquels on pourrait reconnaître une *araura celtique additionnée d’une aha («eau»), puis d’un bach germaniques. Pour HOLDER, p. 1084, Raurabacya est celtique. Voir : Araura. Thur (BR) Hydronyme. Il est tentant de le rapprocher du celtique Duron, « porte; marché », mais cela reste fragile (DELAMARRE, p. 156). Weitbruch, (BR). Sous cette forme germanique, il signiXie « grande friche ». Mais en 743, on trouve Vicchobrochus, forme qui juxtapose le latin vicus, « village, agglomération », et le celtique brocos « blaireau » ou brogi. « territoire, frontière, marche ». Le sens le plus plausible serait « village à la limite ». (DELAMARRE, art. « broccos » et « brogi, p. 90). fembs. (BR) Rivière d’origine phréatique, entre Hilsenheim et Erstein. Du celtique cambo, courbe, méandre ». Voir : « Gambsheim, Kembs ». Pierre Jacob Bibliographie DELAMARRE, Xavier, Dictionnaire de langue gauloise, Paris, 2003. DELAMARRE, Xavier, Noms de lieux celtiques de l’Europe ancienne (-500/+ 500) ,

FREYSSINET, Emilie, L’organisation du territoire entre Meuse et Rhin, vol. 1. oct.

HOLDER, Alfred, Alt-celtischer Sprachschatz, 1896. Déjà ancien, mais toujours utile. Fournit les occurences avec leur contexte. JULLIAN, Camille, « Viviscus, Helvetum, Tribunci », REA, 1913, 15-1, p. 47-52 PAILLER, Jean-Marie, « Quand l’argent était d’or », Gallia, 63, p. 211-24. REDDE, Michel, « Vingt années de recherches à Oedenburg (Biesheim et Kunheim, Haut-Rhin): un bilan », Gallia, 76-2 / 2019, p. 15-44.

SCHRICKER, August, « Aelteste grenzen und Gaue im Elsass, Ein Beitrag zur Urgeschichte des Landes », Strassburger Studien, 1884, p. 305-402 (p. 344-359). Plutôt daté, mais permet d’avoir les formes anciennes des toponymes. SPECKLIN, Robert, « Problèmes de géographie historique en Alsace mérovingienne (500-700), Revue Géographique de l’Est, T. 25, n°4, 1985, p. 391-404. URBAN, Michel, Paul, Lieux-dits, dictionnaire étymologique et historique des noms de lieux en Alsace, Editions du Rhin, 2003. A utiliser avec prudence. Reprend sans tri préalable des étymologies très discutables.