Quando Une guerre pour un mot Au Moyen-Age, en Alsace, on avait l’honneur chatouilleux, qu’il s’agisse des nobles ou des villes. En voici un exemple tiré de la chronique de Walther (1), mais qui remonte au XVe siècle.
« En ces temps-là, on considérait le château de Wasselonne comme inexpugnable. Il appartenait alors au seigneur de Fénétrange, qui l’avait donné en fief à un certain Walter von Thann. Depuis ce château, les seigneurs de Fénétrange, alliés à l’évêque Robert, causaient de grands dommages à la ville de Strasbourg, incendiant ses villages, emmenant son bétail, dévalisant les voyageurs et capturant ses citoyens. Depuis cette forteresse, ils narguaient la ville, qui hésitait à les attaquer en raison de leurs alliés, nombreux et puissants. Ce seigneur Von Thann était particulièrement arrogant et sarcastique. Confiant dans son château, il considérait les Strasbourgeois comme négligeables, feignait leur amitié et les humiliait autant qu’il le pouvait. Il parvenait pourtant toujours à s’en sortir. En 1448, il était, une fois de plus engagé dans des hostilités vis-à-vis de Strasbourg. Malgré tout, il vint en ville. L’amtmeister Jakob von Wurmser lui reprocha son manque de droiture. Le Seigneur chercha à s’excuser et promit de désormais montrer plus d’égards. Le magistrat lui répondit par la question : Quando ? (Quand ? ). Von Thann se retourne, revient vers le magistrat, tremblant, et s’écrie : « Dieu me garde ! » Wurmser s’effraie et lui demande ce qui lui arrive. L’autre lui répond : « J’aurai donc vécu le jour où des paysans parlent en latin ! Faut-il qu’ils soient enragés ou fous ! »(2) En réponse à ces paroles méprisantes, le magistrat décide d’attaquer Wasselonne, et si possible de s’en emparer. Il en est d’ailleurs resté un dicton : C’est quando qui a coûté Wasselonne. Voici comment les choses se sont déroulées. Avant Pâques 1448, les Strasbourgeois firent deux tentatives infructueuses pour prendre Wasselonne. La seconde fois, alors que le siège avait déjà duré 17 jours et qu’ils avaient fortement endommagé le château au prix de gros efforts, ils furent presque coupés de la ville. Ils manquèrent d’être écrasés ou capturés.
Wasselonne au moment de son siège en 1674, d’après Mathias Merian. En effet, une énorme armée de 4000 chevaux descendue par le col de Saverne vint au secours du comte de Fénétrange et s’interposa entre l’armée strasbourgeoise et la ville. Heureusement, les Strasbourgeois l’apprirent à temps. Ils purent donc lever le siège et se retirer. L’évêque avait promis à ses alliés de leur rembourser leurs frais et de leur ouvrir ses châteaux et ses villes s’ils l’aidaient contre Strasbourg. Mais il ne put tenir sa promesse, et ne se voyait pas attaquer la ville ellemême. Devant Wasselonne, il ne trouva plus les Strasbourgeois : ils avaient dû lever le camp sans mener à bien leur entreprise. Mais l’évêque se retrouva lui-même en difficulté, car ses amis étaient à présent devenus ses ennemis et pillaient ses villages au même titre que ceux dépendant de la ville. Détesté de ses sujets, il craignait que Strasbourg lui déclare en plus la guerre, ce qu’elle ne fit pas. Elle fit parvenir au comte de Fénétrange un
cartel, et fit sortir son armée le 24, avant de mettre le siège devant son château, avec des catapultes et des mortiers. Le siège du château de Wasselonne, selon Touchemolin (XIXe siècle) Les Strasbourgeois sapèrent 22 tours, afin de les faire tomber. Ils projetèrent 40 quintaux de pierres, de matières combustibles et toutes sortes de déchets dans le château afin de leur gâter l’eau et la nourriture (3). Voyant qu’ils ne pouvaient espérer aucun secours, les assiégés demandèrent la paix, et rendirent la place. A partir de ce moment, Wasselonne resta dans la possession de Strasbourg ». Specklin a conservé le souvenir du retour des Strasbourgeois. « A présent que tout cela était réglé, ils rentrèrent en ville (…) avec fifres et tambours. On leur présenta la bannière de
guerre jusque dans la cathédrale. Là, ils la plantèrent devant l’autel de la Vierge. Les fantassins s’agenouillèrent, les cavaliers, au nombre de 800, s’arrêtèrent devant la cathédrale. Là, on chanta le Salve Regina, en remerciement de ce que tout s’était bien passé. Quand tout fut terminé, chacun rentra chez lui » (4). Cet épisode n’est pas isolé. Au cours de son histoire, aussi bien sous les évêques que plus tard, la ville n’a cessé de s’impliquer dans des guerres locales, généralement contre des seigneurs pillards. Il faudra attendre la mise en place de l’autorité française pour que l’arrière-pays de Strasbourg trouve enfin la paix. Pierre Jacob Notes (1) F , Johannes, Historische merkwürdigkeiten des ehemaligen RIESE Elsasses, aus der Silbermann’schen Schriften gezogen, Strasbourg, 1804, p. 26 suiv. Récit général : « Wasselnheimer Krieg, 1446- 1448 », p.224 suiv. in : A W S , Vaterländische DAM ALTER TROBEL Geschichte des Elsasses, T.III, Strasbourg, 1843. (2) Le terme bauer (paysan) était méprisant dans l’esprit des deux protagonistes. On distinguait bien le bauer, dépendant de son seigneur, du burger, protégé par ses murailles et ses droits.
(3) Specklin (2097) écrit : « Ils lancèrent dans le château de pleins tonneaux de ulmergrien ». Autrement dit des déjections. On ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec la méthode employée contre le château de la Schwanau. Voir plus haut, le billet du 1er octobre 2016. (4) Les Collectanées de Daniel Specklin, Chronique strasbourgeoise du seizième siècle. Fragments recueillis par Rodolphe Reuss, Strasbourg, 1890, 2098, p. 453.