Rémanences Voici donc quelques endroits où le passé s’efface lentement sur nos murs. Le Coin aux craquelins Dans la rue de furich un restaurant porte le nom un peu étrange de Coin aux craquelins. Il rappelle un événement de l’histoire locale. En 1576, les furichois alliés des Strasbourgeois, furent invités par ces derniers à un grand concours de tir. Ils voulurent montrer à leurs hôtes qu’ils étaient des alliés fiables. Ils descendirent donc le Rhin sur un bateau à rames et débarquèrent en cet endroit. Ils avaient amené une marmite pleine de bouillie de mil, encore chaude, afin de montrer à quelle vitesse ils viendraient à la rescousse en cas de danger. Ils pénétrèrent dans la ville par le Johannis Giessen, le canal Saint Jean et parvinrent à l’endroit où se dresse aujourd’hui le restaurant. A la foule qui se pressait sur les berges, les rameurs suisses jetèrent des Simmerling, une spécialité suisse qu’on traduit généralement par craquelins. L’événement a été immortalisé par le monument à Fischart. Mais ledit canal a été condamné au XIXe siècle, pour des questions d’hygiène. Aujourd’hui, il ne reste plus que le restaurant pour porter témoignage de cet instant où les Strasbourgeois virent accoster les rameurs et la marmite fumante. Le voyage lui-même a été immortalisé par un monument à quelques centaines de mètres de là. Mais en quoi consistaient ces Les furichois embarquent Simmerling, ramenés par les Suisses ? avec leurs Simmerling Au-dessus de la porte du restaurant, on a

conservé le nom alsacien du lieu : Bretstelle Eck. Le simmerling serait donc la version suisse du bretzel, lequel, rappelons-le, n’était pas une exclusivité alsacienne, puisqu’on le trouvait dans toute l’Europe médiévale. Adelochshoffen Dans l’église Saint Thomas, on peut admirer un sarcophage qu’on attribue à Saint Adeloch, ancien évêque de Strasbourg et précepteur de Louis le Pieux au début du IXe siècle. La cuve du sarcophage est en fait du XIIe, le couvercle du XIVe, et l’inscription qu’il porte des années 1500. Peu de Strasbourgeois connaissent les liens de cet Adeloch avec l’histoire de leur ville. Il existait, entre la porte de la Tour Blanche et la tour de guet de Koenigshoffen, deux rangées de maisons, qui formaient le hameau L’évêque Adeloch sur d’Adelochshoffen. Ce hameau a été détruit en son sarcophage 1392, au moment d’un siège de la ville, et ses habitants déplacés à Schiltigheim, où ils formèrent un quartier nommé Adelshoffen. Lorsqu’une brasserie fut construite à Schilique, la bière qu’elle produisait reçut le nom d’Adelshoffen. Cette brasserie disparut, victime de la concurrence internationale, et le nom ne survit plus que dans la mémoire des amateurs de bière des générations anciennes… La lanterne. Au coin de la rue du Vieux Seigle se dressait jadis une taverne qui servait de lieu de réunion à la Tribu de la Lanterne. Au-dessus de sa porte on avait sculpté un charmant ourson tenant dans se pattes une Lanterne. Tous les jours, les membres du Magistrat, lorsque sonnait la Rathsglocke, se rendaient en ce Vue sur la Lanterne, au XVIIe s. chez Wenzel Hollar

lieu pour se restaurer. On observait alors un étrange rituel : la vaisselle dans laquelle dînaient les Messieurs, était cherchée à la Tour aux Pfennigs, et elle y retournait ensuite sous bonne garde. La taverne était également fréquentée par les professeurs du Gymnase Jean Sturm. Ceux qui venaient de soutenir leur thèse s’y rendaient porteurs de leurs lauriers et en cortège. Comme on baignait dans une ambiance gréco-romaine, le cadre de leurs agapes prenait alors le nom de « prytanée ». En temps normal, on y rencontrait les marchands de grains, puisque le marché aux céréales se trouvait à deux pas, dans la rue des Grandes-Arcades. L’urbanisme moderne a eu raison de ce bâtiment, et son souvenir n’a survécu que sur les bocks d’une micro-brasserie voisine. Sic transit… Traces de gaden sur la cathédrale. Jusqu’au XVIIIe siècle, la cathédrale de Strasbourg était entourée de boutiques qui s’étaient littéralement incrustées dans sa façade. A la suite d’un cambriolage dans l’édifice, Goetz fut chargé de construire la galerie qui porte encore son nom. Sur les pierres de la façade, on peut encore voir la trace des toitures de ces échoppes. C’était là un phénomène universel. Par manque de place, on s’efforçait d’en gagner sur l’espace public. Le même rideau de boutiques entourait les Dominicains, et à l’arrière de la Grande Boucherie, le Pfifferbriader reste la dernière échoppe de ce genre. Place Saint Thomas, à l’angle de l’église, il y avait un atelier hébergeant une imprimerie. C’était celle de Johannes Carolus. C’est lui Les échoppes qui encadraient le portail qui eut le premier l’idée principal au début du XVIIIe siècle. d’un journal.

Aujourd’hui, il ne subsiste plus aucune trace de cette boutique sur la façade. Mais l’idée du journal qui y a germé court toujours le monde. Bas-relief Dans la rue du sanglier, au n° 10, on peut voir, enchâssé dans un mur, ce qui reste d’un bas-relief romain. C’est le genre de chose qui échappe généralement au passant distrait. La pierre montre un Mercure et une partie d’une divinité gauloise, Rosmerta. Cet humble débris nous raconte une histoire de coexistence religieuse entre les Romains venus sur les bords du Rhin, avec leur monde de grands et de petits dieux, et les Celtes eux aussi entourés de leurs divinités. Mercure était en principe le dieu romain du commerce, Rosmerta était Mercure et Rosmerta, dans la rue du Sanglier « celle qui fournit l’abondance ». Mais il ne s’agit pas nécessairement d’un couple mixte, puisque le dieu tribal Teutates était souvent représenté comme un Mercure. Etrange parcours que celui de cette pierre : un couple de dieux celtes, déguisé en divinités romaines, remployé dans quelque rempart du Bas- Empire, redécouvert et sauvé par les scrupules de quelque amateur d’antiquités, avant de se retrouver dans un mur a regarder passer la foule affairée et inattentive d’aujourd’hui. Rue de la Croix des Bannis Il existe entre Strasbourg et Schiltigheim une déchetterie. Un endroit où les restes de mobilier, les plaques de plâtre s’apprêtent à vivre une nouvelle destination. L’adresse de cet endroit bien utile est rue de l’Eglise Rouge. C’est apparemment anodin, mais c’est le dernier souvenir d’une léproserie qui fonctionnait là, à l’extérieur de la ville.

Juste en face, de l’autre côté de la rue, on s’engage entre les jardins familiaux. La ruelle porte, sur le plan de Strasbourg le nom de rue de la Croix des Bannis. Le panneau a disparu aux deux extrémités, de sorte que la dénomination du lieu n’est plus connue que de l’amateur d’histoire averti. Or, c’est là tout un pan de l’histoire de Strasbourg. Du temps de la Ville Libre d’Empire, on n’appliquait pas systématiquement la peine de mort. On bannissait le condamné. On lui interdisait l’intérieur de la ville et la meile, une zone en avant des remparts. Quiconque était surpris dans cet espace devait être immédiatement noyé. La limite de cette zone était marquée par une « croix des bannis » ou Aechterkreutz. Une surprise attend l’amateur d’histoire venu se hasarder dans cette ruelle. A la limite d’un jardin, contre la clôture, on peut encore voir une borne portant les armes de la Ville Libre… Couvercle de tombeau L’église Saint Etienne présente du côté du quai une façade apparemment sans intérêt, faite de grands blocs de grès bien équarris. On passe donc sans lever les yeux. Erreur. Car on distinguerait dans ladite façade un couvercle de sarcophage soigneusement réutilisé. On a ainsi économisé dans le matériel de construction. La pratique est ancienne, car il faut que rien ne se perde. Le dessus de sarcophage de Saint Etienne. Lorsqu’un pharaon d’Egyp- A noter, en haut à droite, des impacts te construisait un temple, il laissés par les éclats d’obus en 1870. Un e détruisait souvent les édifices autre forme de rémanence… de ses prédécesseurs, et les restes servaient à emplir le nouveau bâtiment. De même, lorsque les Barbares envahirent l’empire romain, les habitants des villes démolirent les quartiers extérieurs et réutilisèrent les restes de bâtiments pour élever un rempart plus court. Ce qui explique qu’on y trouve souvent des fragments de stèles ou de temples.

Les palimpsestes Lorsque dans l’Antiquité ou au Moyen-Age, on manquait de parchemin pour écrire un livre, on recyclait un ouvrage passé de mode. On effaçait ou grattait le texte ancien, puis on réécrivait sur la même page. On a pu ainsi, récemment, retrouver un traité d’Archimède sous un recueil de cantiques byzantin. Les murs de Strasbourg et d’autres villes portent de tels palimpsestes, qui généralement superposent des textes français et allemands. Dans la rue Fritz, on peut ainsi s’amuser à décrypter une ancienne affiche d’un dépôt de bière et d’eau minérale. A l’entrée de la rue Prechter, un linteau de bois porte de même deux inscriptions à moitié effacées par le temps. Du texte allemand, le plus ancien, on peut encore déchiffrer : « Eingang zur Wirtschaft… ». Le texte français qui lui a succédé laisse paraître : « Brasserie …noir », Probablement « Brasserie au Cheval Noir »… La tombe de Monsieur Spach Les cimetières sont des lieux privilégiés pour saisir la fragilité de la mémoire humaine. C’est dans leur enceinte que les humains s’accrochent désespérément à l’espoir de la vie d’outre-tombe. Faisons simplement un tour au cimetière Saint-Gall. Qui se souvient encore de Louis Adolphe Spach ? En 1870, lorsque les obus de l’armée badoise s’abattirent sur Strasbourg, il y était archiviste. Il mit à l’abri les archives qui lui avaient été confiées, sauvant ainsi une grande partie de la mémoire de la cité. La bibliothèque des

Dominicains n’eut pas cette chance : son précieux contenu périt dans les flammes. Spach a-t-il gagné son combat contre le temps ? En fait, il n’a obtenu qu’un sursis. De nos jours, de moins en moins de gens savent déchiffrer ce qu’il a jadis sauvé. Depuis son inhumation, sa tombe s’effrite lentement au bord d’une allée. Le temps poursuit son œuvre. Un peu plus loin, une simple colonne rappelle que les restes de Théophile Schuler reposent là. Mais qui se souvient encore de Théophile Schuler ? Les frères Mathis évoquent encore quelque chose. Ils ont jadis été déposés là, au milieu d’un concours de notables, que le temps a emportés à leur tour. A l’arrière de la pierre, on peut lire : E’ jeder Scholle wo vum Wetter Verbrockelt isch – was gelt’s Gewett ? – Han unsri ür –un-ürgrossvaedder Schun uff d’r Stechschoor sitze ghett… Drüss uff’m Gloeckelsberri Combien voulez-vous parier ? Chaque motte de terre, Que le temps effrite Est un jour passé sur la bêche D’un de nos lointains ancêtres… Dehors, sur le Gloeckelsberg. Traduttore, traditore, dit l’adage. Rendu dans la langue de Voltaire, ce petit texte ne dit plus rien. Il est construit avec des mots ordinaires, ceux de la vie quotidienne. Un paysan qui bêche son lopin comme l’avaient fait avant lui ses ancêtres. Un morceau de terre en équilibre instable sur son outil, l’espace d’une seconde, avant de retomber dans la glèbe, méthodiquement haché par la lame brillante de la bêche. Un geste répété pendant des siècles. Une conscience aigue du temps qui passe. L’enchainement des générations… Pierre Jacob