Le Hans im Schnookeloch À l’ouest de Strasbourg s’étendait autrefois une zone basse et inondable, parcourue par les lits multiples de la Bruche, d’où son nom Breuscheck. Cette zone humide était infestée de moustiques. Pourtant, des guinguettes s’étaient établies sur son pourtour, et un moulin qui faisait tourner sa roue sur un des ruisseaux, portait le nom évocateur de Schnookeloch, « trou aux moustiques ». Or, en 1588, une auberge s’était construite à côté de lui. Elle avait repris ce nom, et il s’était transmis à tout le quartier qui s’étend aujourd’hui autour de l’église protestante de Koenigshoffen. Au XVIIIe siècle, la zone fut aménagée, urbanisée, et le Schnookeloch devint une halte obligatoire pour les promenades des habitants de Strasbourg.
C’est à cette époque qu’un client mécontent ou un étudiant en verve confectionna une chansonnette, sur les rythmes d’une danse populaire : D’r Hans im Schnookeloch hett alles wass m’r will (bis) Unn was ‘r hett, diss will m’r nitt, Unn wass m’r will, diss hett’r nitt, D’r Hans im Schnookeloch, hett alles wass m’r will. « Le Jean du Trou aux Moustiques, a tout ce que l’on veut, Et tout ce qu’il a, on n’en veut pas, Et tout ce qu’on veut, il ne l’a pas, Le Jean du Trou aux Moustiques a tout ce que l’on veut. » Cette chansonnette était visiblement destinée à se plaindre du service du restaurant et de son patron Hans. Ce dernier ne semble pas en avoir particulièrement souffert. La chanson par contre eut un incroyable succès, au point de devenir une sorte d’hymne des Alsaciens, à côté de Imm Elsass, unser Ländel. Elle a connu toutes sortes d’ajouts et de versions. Celle d’aujourd’hui se lit de la manière suivante : D’r Hans im Schnookeloch hett alles wass m’r will (bis) Unn was ‘r hett, diss will ’r nitt, Unn wass ’r will, diss hett’r nitt, D’r Hans im Schnookeloch, hett alles wass ’r will. « Le Jean du Trou-aux-Moustiques, il a tout ce qu’il veut, Et tout ce qu’il a, il n’en veut pas, Et tout ce qu’il veut, il ne l’a pas, Le Jean du Trou-aux-Moustiques, il a tout ce qu’il veut. » Notre Hans serait donc un éternel insatisfait ? On connaît la gravure de Th. Schuler montrant Hans comme un coq en pâte insatisfait entouré de ravissantes femmes qui lui versent du vin, lui offrent des gâteaux et lui brodent des vêtements. On a voulu reconnaître en lui les Alsaciens d’entre 1871 et 1918, jouissant des avantages de la présence allemande – protection sociale, urbanisme moderne, administration efficace – mais frustrés de la présence française, auquel bon nombre de nos ancêtres restaient attachés… En fait, dans les strophes suivantes, cette chansonnette montre Hans étendant son insatisfaction à sa femme, et même à ses serviteurs, ce qui n’a finalement rien de politique. Voici la strophe concernant l’épouse :
Er hett a süffry Frau, getrei inn Glick unn Noot, Rechtschaffe, soo wye’s wenny gitt, Doch wass ‘r hett, diss will’r nitt, Er losst se sitze d’heim, byss Sye sych grämt ze Doot. Er hett a guety Frau, unn süfer isch se au, Doch er saat Sye sei vil ze fromm, Unn noch dezüe hirnwidy dumm, Er mecht e andry hann,wye gscheider redde kann. « Il a une femme bien nette, fidèle dans le bonheur et le malheur, Honnête comme il y en a peu, Mais ce qu’il a, il n’en veut pas, Il l’abandonne à la maison, jusqu’à ce qu’elle se meure de chagrin. Il a une brave femme, et propre, elle l’est aussi, Mais il dit qu’elle est bien trop dévote, En plus, insondablement sotte, Il en voudrait une autre, qui sache parler plus intelligemment. » Par contre, notre Hans est devenu clairement politique à l’époque de l’occupation nazie, à en juger par la version suivante : D’r Hans imm Schnookeloch saat alles wass er will, Unn wass er saat, diss denkt ‘er nitt, Unn wass er denkt, diss diss saat’r nitt, D’r Hans imm Schnookeloch saat alles wass er will. « Le Jean du Schnookeloch, il dit tout ce qu’il veut, Et tout c’ qu’il dit, il ne l’ pense pas, Et ce qu’il pense, il ne l’ dit pas, Le Jean du Schnookeloch, il dit tout ce qu’il veut ». On comprend au total pourquoi le Hans du Schnookeloch est devenu le représentant des Alsaciens. Il en résume le caractère et l’histoire. D’abord gargotier, ensuite enfant gâté vivant dans un Pays de Cocagne, puis hésitant entre deux nationalités, il aura fini comme champion de l’auto-censure. e La chanson a connu une dernière variante au lendemain de la II Guerre Mondiale dans un sketch de Germain Muller. Il y met en scène un notable strasbourgeois local du nom de Lackmeier, qui vient de négocier avec les Français la reddition de la ville en 1681. Il en rend compte à sa femme et à son
fils, qui pour les besoins du sketch, s’appelle Hans. Il commence par proclamer qu’on n’a rien cédé, puis reconnaît peu à peu les concessions, y compris celle de la cathédrale, rendue aux catholiques. Après ces aveux, madame Lackmeier, dépitée, prend son gamin sur les genoux, et lui dit : « Sais-tu, Hansel, ce qu’on va faire ? On va t’acheter un terrain au Schnookeloch, et après, on va tous les faire ch…, ch…, ch… ». Germain Muller revisitait à sa manière la naissance de la fameuse chanson. Elle avait servi à exprimer le mécontentement d’un client de guinguette, puis les états d’âme des Alsaciens entre 1870 et 1918, puis leur sourde impatience entre 1940 et 1945. Elle traduisait à présent leur déception face aux attitudes pour le moins maladroites de la France retrouvée… Texte et illustration Pierre Jacob