L a chute de la Schwanau ssin . P. Jacob Il existait dans le Saint-Empire Romain ( entendez l’Empire Allemand du Moyen-Age) un droit particulier, le Strandrecht ou Grundruhrecht, qui permettait la saisie de toute épave échouée sur un territoire. Les nobles des bords du Rhin s’en étaient emparés et en abusaient. Le fleuve était jadis un enchevêtrement de chenaux serpentant entre des bancs de gravier. Nombre de bateliers s’y échouaient donc et perdaient leur cargaison. Les nobles riverains du fleuve ont commencé par s’emparer du matériel au nom du Strandrecht, puis ont pris l’habitude de capturer les équipages qu’ils retenaient jusqu’à paiement d’une rançon. Les villes commerçantes rhénanes étaient donc souvent obligées de protéger les cargaisons par des escortes, ce qui renchérissait le prix du transport. Un des plus agressifs parmi les chevaliers-brigands était Walter de Geroldseck, dit de Tubingen, un parent de l’évêque dont les Strasbourgeois s’étaient débarrassés en 1262. Ce personnage habitait le château de la Schwanau, près de Gerstheim. Il pouvait compter sur une fortification principale sur la rive gauche, et une autre, moins importante, côté droit. Le noble en question possédait aussi le château d’Erstein. Ce dispositif constituait un véritable verrou pour la navigation rhénane.

Les villes commerçantes réagissent En 1332, il y avait eu du changement à Strasbourg. La bourgeoisie commerçante, alliée aux artisans, avait chassé du pouvoir la noblesse. En avril 1333, les bateliers de Strasbourg, excédés par les pillages du sire de Geroldseck, obtinrent du nouveau Magistrat l’envoi d’un corps expéditionnaire contre la Schwanau. Les nouveaux bourgmestres virent là une bonne occasion de plaire au peuple. Une coalition se forma donc avec Bâle, Mulhouse, Colmar, Rosheim, Haguenau, Lucerne, Berne, furich, Constance, Fribourg-en-Brisgau, Soleure et Rheinfelden. Berthold von Bucheck, évêque de Strasbourg depuis 1328, était également de la partie. Le jour de la Saint Marc, on se mit donc en route. Le château d’Erstein, défendu par une petite garnison, fut emporté par les Strasbourgeois. On détruisit le village, qui tirait également profit de la piraterie. Le château de la Schwanau, cible de l’expédition, se trouvait à un demimille de là, au bord du Rhin. S’en emparer était une autre paire de manches : on le savait protégé par les bras du fleuve et les marécages, puissamment fortifié et bien approvisionné. Il y avait là de quoi faire réfléchir. Les assiégeants s’établirent pourtant devant la forteresse et reçurent des renforts. Ils avaient également amené du matériel de siège. Aegidius Tschudi, e chroniqueur suisse du XVI siècle, nous apprend que les Bernois envoyèrent l’ingénieur Burckhard. Ce dernier fit construire une galerie couverte (Katze), qu’il approcha de la muraille, profitant du fait que le temps chaud avait desséché la zone marécageuse. Le siège s’éternisait et devenait coûteux: on en était à 6 semaines et demie. La situation des assiégés n’était guère plus brillante. Il n’avait plu qu’une seule fois depuis 12 semaines, et le puits (Sodbrunnen), qui alimentait le château était à sec. Il restait suffisamment de nourriture, mais on ne peut tenir un siège sans eau. Pour tromper les assiégeants, Geroldseck invita certains d’entre eux à une visite, afin qu’ils constatent le bon état des lieux et se découragent. Puis il leur demanda s’ils espéraient toujours prendre le castel. Ils eurent une réponse ambiguë : « Ce qu’une main peut faire, une autre peut le défaire ». De fait, pour raccourcir le siège, les assiégeants décidèrent de gâter (verderben) les réserves alimentaires des assiégés. On alla vider les fosses d’aisance des villages environnants, on en amena le contenu par charroi. On commença par décoiffer à l’aide des catapultes les logis du château. Puis, les vivres se trouvant à ciel ouvert, on les contamina en y projetant les déchets. Les occupants de la place durent donc se résoudre à négocier. Selon Aegidius Tschudi, Geroldseck aurait réuni sa garnison et aurait déclaré ceci :

« Je vois que Dieu est en guerre avec moi. Je ne peux lui résister : je dois donc me rendre ». Pendant ce temps, le maître des machines de Strasbourg Claus Kerle parvint à mettre le feu à un beau logis (ein Ritterhaus). Selon Tschudi, il y aurait eu un assaut. Les survivants de la garnison, au nombre d’une soixantaine de combattants, durent se réfugier dans une tour, puis finirent par se rendre. Peu d’entre eux furent épargnés (salvirt). Le bourreau de Sélestat vint exécuter quatre Geroldseck et 50 de leurs vassaux et troupiers. Strasbourg obtint qu’on sauvât la vie d’un vieillard inoffensif et d’un nobliau encore enfant. Trois artisans, forgeron et charpentiers, qui se trouvaient dans le château furent exécutés d’affreuse manière. Deux d’entre eux furent catapultés dans le château. Le troisième fut posé tel un projectile sur une catapulte et projeté en l’air. Il éclata au sol en répandant ses entrailles. Charmant détail donné par la chronique que Winterthur. On pourrait voir dans la violence des assiégeants une réponse aux mauvais traitements subis par les commerçants capturés par les Geroldseck. Aegidius Tschudi, écrit ceci : « Les commerçants de Strasbourg, Bâle, furich et d’autres villes, en furent rapidement lésés, car quiconque montait ou descendait le Rhin, par terre ou par le fleuve, devait passer par la forteresse (de Schwanau). Ce sire de Geroldseck était un seigneur tyrannique, qui laissait souvent ses prisonniers mourir de faim, de sorte qu’ils en étaient réduits à manger le foin ou la paille puants, garnissant le cachot ». Le même auteur attribue le mérite de cette issue à l’ingénieur Burckhard de Berne. Il en veut pour preuve le fait que les Strasbourgeois lui ont versé chaque année de l’argent jusqu’à la fin de sa vie. On saisit les contradictions dans les différentes versions de ce récit. Le château est-il tombé parce que les Strasbourgeois ont empoisonné ses provisions ? On faut-il en féliciter le maître des machines bernois ? Au lendemain d’un tel événement, il est naturel de voir se diffuser des récits contradictoires. La version actuellement disponible pour le grand public mériterait d’être soumise à une analyse fine. On retrouverait certainement à la base une version strasbourgeoise, une version bâloise, une autre bernoise. La légende (?) de la Schwanau Le siège de la Schwanau comporte un autre point obscur, qui illustre parfaitement cette diversité des récits. Au cours des négociations à Strasbourg, la châtelaine, Anne de Furstenberg, aurait obtenu de franchir saine et sauve le pont-levis du château, et d’emporter ses biens personnels. Elle serait sortie en portant sur

son dos son maître et mari Walther von Geroldseck, et sur son bras, son jeune fils. Les hommes de troupe protestèrent : ils pensaient qu’on lui avait permis d’emporter de l’argent, des bijoux ou des biens mobiliers (farende Hab). Les artisans, qui formaient la masse des combattants, durent céder. On raccompagna la châtelaine de l’autre côté du Rhin. On trouve un épisode comparable à propos du siège du château du Weinsberg en 1140, par le roi Conrad III. Les épouses des assiégés négocièrent avec lui une reddition dans laquelle elles auraient le droit de s’en aller avec ce qu’elles pourraient porter sur leurs épaules. Le roi le leur accorda. Elles sortirent donc en portant leur mari. Les hommes de guerre protestèrent et voulurent intervenir. Mais le roi éclata de rire et laissa faire en disant qu’un roi devait toujours tenir parole. L’histoire rapportée à propos de la Schwanau était-elle une copie de celle du Weinsberg ? Aegidius Tschudi ne rapporte pas cet épisode. Il se contente d’écrire que Geroldseck avait réussi à s’échapper. Le récit du siège dans le Chronicon Alsatiae Mais comment ? On peut admettre que les bourgeois et artisans qui gouvernaient Strasbourg n’auraient pas spontanément accordé à la châtelaine la sauvegarde de sa famille. Il faut donc que quelqu’un de très influent soit intervenu en sa faveur. Il ne peut s’agir que de l’évêque, Berthold von Bucheck, venu lui aussi avec ses troupes, et suffisamment puissant pour imposer cette solution. Toujours est-il que le chevalier voyou est mort bien âgé, en 1362… La tradition du pillage ne s’est pas perdue de si tôt chez les Geroldseck. e La chronique de Lucerne nous raconte qu’au début du XV siècle, les Strasbourgeois ont dû organiser une expédition contre Schuttern, possession

des sires de Geroldseck outre-Rhin, pour délivrer des marchands bâlois que ces derniers avaient kidnappés sur le Rhin près de Rhinau. Le contexte : le développement des villes Le château lui aussi fut rebâti, puisqu’en 1473, il était à nouveau un repaire de brigands. Ses vestiges ont été localisés à la limite est de Gerstheim en 1992 et ont fait l’objet d’une fouille par M. Henri Gasser, avec l’aide d’un Allemand, M. Karl Muller. Cet épisode de la Schwanau se replace dans un contexte, celui de l’affirmation des villes d’Alsace face à la noblesse, que ses difficultés économiques poussaient de plus en plus au pillage (schinderie und rouberie). Ces pratiques avaient déjà pris de l’ampleur pendant l’Interrègne, à un moment où il n’y avait plus d’autorité centrale. En 1246, Mulhouse avait pris le château de Landser, dont les possesseurs, les nobles de Buttenheim pratiquaient des razzias. En 1269, les Colmariens et les Strasbourgeois s’entendirent pour détruire le Reichenstein, repaire des frères e Giselin. Au XIV s., les chevaliers brigands se multiplient et les villes doivent organiser de véritables expéditions. Strasbourg doit prendre l’Ortenbourg, repaire du chevalier-brigand Henri Mey, mais ce dernier reprend ses opérations depuis le Haut Koenigsbourg, jusqu’à ce que Mulhouse, Colmar, Bâle assiègent le château (1462). En 1465, Strasbourg prend et détruit le château de Husembourg. L’année suivante, Mulhouse doit entreprendre la Guerre des Six Deniers, contre les nobles de Réguisheim, qui razzient son territoire sous prétexte d’une dette à un certain Hermann Klee, qu’ils ont pris sous leur protection. Ces pratiques de brigandage prendront fin avec le développement de l’artillerie, et celui d’une administration impériale où nombre de nobles pauvres trouveront enfin à s’employer. Dans le cas particulier de la Schwanau, l’enjeu était la liberté de navigation sur le Rhin, ce n’est pas un hasard si parmi les assiégeants, on trouve les villes dont la prospérité dépendait de l’axe rhénan. Texte et illustration Pierre Jacob Pour les curieux qui maîtrisent l’allemand ancien : Die fimmerische Chronik, Tome I, p. 378 suiv. Strassburgische Chronik de Fritsche C , publiée à Stuttgart en 1843. LOSENER H Bernhart, Chronicon Alsatiae, Strasbourg, 1592, p. 124-125. ERZOG Die Chronik Johann’s von Winterthur, trad. B. F , Winterthur, 1866, REULER p. 137-138.

L , Louis, Histoire de la province d’Alsace depuis Jules César AGUILLE jusqu’au mariage de Louis XV, 1727, p. 278. S Diebold, Chronique de Lucerne. CHILLING T , Aegidius, Chronicon Helveticum, Bâle, 1734, p. 332 SCHUDI