Sutterlin Qui n’a jamais, à l’occasion d’un héritage ou d’un déménagement, fouillé dans de vieilles malles au fond d’un grenier et buté sur des paquets de cartes postales e jaunies ? Lorsqu’elles datent d’avant la I Guerre Mondiale, elles sont généralement couvertes d’une écriture étrange, illisible. Interrogé, le vieil oncle ou la grand-mère avoue souvent son ignorance et parle d’écriture gothique ou de Sutterlin. Qu’est-ce que ce Sutterlin ? C’est le nom technique de cette écriture, et le nom de son inventeur. Ludwig Sütterlin naquit le 23 juillet 1865 à Lahr (Allemagne) et décéda le 20 novembre 1917 à Berlin. Il fut d’abord connu comme graphiste, puis, en 1911, il développa, suite à une demande du ministère de la Culture de Prusse, une nouvelle écriture. Celle-ci fut adoptée et utilisée dès 1913 par la Prusse puis par de nombreux États allemands. Elle fut enseignée jusqu'en 1941, date à laquelle les nazis interdirent son utilisation par deux circulaires, la première du 3 janvier er 1941, la seconde du 1 septembre 1941. La Deutsche Schrift. Modèle provenant d’un manuel scolaire du Reichsland Depuis l’introduction de l’imprimerie, l’Allemagne faisait cavalier seul. Tous les autres pays occidentaux, pour des raisons techniques ou d’élégance, avaient adopté la minuscule « italique », que les Humanistes avaient reconstituée à partir

de la caroline. Les Allemands, eux, étaient restés fidèles à la Fraktur, en fait, le gothique. Cette écriture faisait figure d’exception bizarre en Europe occidentale. Aussi, le 4 mai 1911, la société pour l’introduction de l’Antiqua (notre minuscule) adressa une pétition au Reichstag, le Parlement de l’Empire Allemand, pour obtenir l’usage et l’enseignement de la minuscule latine à côté de la Fraktur. Dans un premier temps, le projet trouva un écho favorable auprès de députés. Puis des groupes nationalistes ouvrirent une contre-offensive. Le contexte s’y prêtait; les tensions s’accumulaient en Europe. Les partisans de la vieille écriture eurent le dessus. Dans le sillage de cet épisode, le graphiste Sutterlin reçut du Ministère de la culture prussien la mission de développer de nouvelles graphies à l’usage des écoles. L’écriture qu’il mit au point était peu différente de l’écriture allemande traditionnelle. En 1915, elle fut introduite dans les écoles prussiennes. Jusqu’en 1935, elle fut peu à peu adoptée par les autres parties de l’Allemagne Avec l’arrivée au pouvoir des nazis, nationalistes extrêmes, on aurait pu s’attendre au maintien de la Sutterlin. Curieusement, c’est le contraire qui arriva. Ce fut Hitler qui y mit fin, en janvier 1941. Voici le récit de cette décision selon Bormann : « Il est faux de considérer comme allemande l’écriture dite gothique. En réalité, l’écriture prétendue gothique est constituée de caractères juifs de Schwabach. De même qu’ils ont pris possession des journaux, les juifs établis en Allemagne ont mis la main sur des imprimeries au moment de l’introduction de cette invention. C’est par ce biais que fut largement répandu l’usage des caractères de Schwabach . Ce jour, le Führer, au cours d’un entretien avec le Reichsleiter Amann et M. Adolf Müller, imprimeur, a décidé que désormais l’écriture de type Antiqua serait désignée du terme de Normalschrift (écriture standard). Progressivement, toutes les productions imprimées doivent passer à cette écriture standard. Dès que les manuels scolaires le permettront, les écoles communales et autres n’enseigneront plus que cette écriture ». L’emploi des caractères « juifs » de Schwabach par l’administration cessera désormais. Les documents de nomination de fonctionnaires, les panneaux indicateurs, etc. seront réalisés en écriture standard. Sur décision du Führer, le Reichsleiter Amann fera passer à l’écriture standard les journaux et périodiques possédant déjà un lectorat à l’étranger ou destinés à en acquérir. » Le 13 janvier 1941, cette décision fut transmise à l’administration du Reich avec une justification différente : l’utilisation de l’écriture faussement appelée gothique nuit aux intérêts du Reich à l’intérieur comme à l’extérieur, car les étrangers qui maîtrisent l’allemand ne savent le plus souvent pas le lire. Les raisons invoquées sont extrêmement douteuses. La Schwabacher n’avait rien de juif, étant donné que la possession de l’imprimerie était réservée à des chrétiens. Le type même de l’écriture dérivait de la gothique bâtarde de Franconie, employée dans la chancellerie de Maximilien de Habsbourg. Il n’y avait donc pas de « lettres juives de Schwabach ». Alors, comment expliquer la

décision d’Hitler ? On a invoqué l’antisémitisme du dictateur. D’autres ont pensé qu’il s’agissait d’une façon de s’en prendre à certains cercles littéraires. Il ne faudrait pas non plus négliger le côté « moderniste » du personnage. Hitler a pu vouloir tout simplement mettre fin à ce qu’il considérait comme un archaïsme. Echantillon de Schwabacher telle qu’elle se présentait au XVIe siècle e Après la II Guerre Mondiale, le Sutterlin fut à nouveau enseigné dans les écoles allemandes, avant de disparaître définitivement. Aujourd’hui, peu d’Allemands la maîtrisent encore. Seules les anciennes générations et les archivistes savent encore l’écrire. Pierre Jacob. Sauriez-vous déchiffrer ces deux textes, l’un en Sutterlin manuscrit, l’autre en gothique d’impression ? Courage.