Quelle était la taille de nos ancêtres ? Il est généralement accepté dans l’opinion que nos ancêtres étaient petits. On s’appuie sur la hauteur des portes ou la taille des cuirasses, mais aussi sur l’expérience: nous pouvons constater que nos grands parents étaient effectivement plus petits que nous. Mais qu’en était-­‐il de nos ancêtres plus lointains, par exemple les gens qui vivaient au Moyen-­‐Age ? Il existe à Strasbourg un monument qui semble conforter cette idée. L’église Saint-­‐Thomas de Strasbourg héberge un beau sarcophage dont la tradition veut qu’il ait reçu le corps de l’évêque Adeloch. C’est en tout cas ce que dit l’inscription sur son couvercle, daté de 833. Le sarcophage mesure en tout 1,66, et si l’on retranche l’épaisseur de la pierre, on se retrouve avec un prélat peu impressionnant, atteignant à peine la taille d’un préadolescent. En fait, le sarcophage est du 12e siècle, et le couvercle est d’époque Renaissance. Il ne nous est donc d’aucun secours et nous pose plus de problèmes qu’il n’apporte d’informations. Raison de plus pour faire un bilan de ce que l’on sait sur la taille de nos ancêtres. Les variations d’une époque à l’autre On a fouillé, en 1995, la nécropole alémanique de Kirchbuehl, près de Niedernai. La partie étudiée est datable du début du 6e siècle. On a pu

constater que la taille moyenne des hommes était plutôt élevée (1,70 à 1,85). Celle des femmes se situait autour de 1,60. Il y a un individu de grande taille : 1,95, dont on a pensé – curieusement -­‐ qu’il appartenait à un autre groupe ethnique. A cette époque, on est au lendemain de ce qu’on appelle commodément les Grandes Invasions, de sorte que ces tailles plutôt respectables s’expliqueraient par la présence de populations venues d’Europe du nord. A titre de comparaison, la population mérovingienne de Torgny, dans le sud-­‐ est de la Belgique, présentait des tailles moyennes entre 171 et 175 cm pour les hommes, 162 et 165 pour les femmes. Pour la même époque (6e-­‐7es.) le cimetière d’Hérouvillette, en Normandie, livre des squelettes mesurant en moyenne 165 cm pour les hommes et 156 pour les femmes. Les Danois ne sont en effet pas encore arrivés dans le pays. Lesquels Danois, à l’époque, mesuraient en moyenne 1,70 m. Déplaçons-­‐nous à présent de quelques siècles et arrêtons-­‐nous au 13e. On lit alors dans les Annales des Dominicains de Colmar, le passage suivant : « On voyait dans le cortège du roi Rodolphe : Rodolphe qui avait sept pieds moins deux doigts (1,97 m); le seigneur de Hageneck (…) ; le juif Ebinlang, qui avait sept pieds (2,3 m) ; le seigneur de Baldeck , qui avait sept pieds et quatre dixièmes de pied (2,22 m); à Lauffenberg, une naine qui avait moins de trois pieds (87 cm); près du roi Rodolphe, le chevalier Conrad, qui n’avait que trois pieds et demi (1 m); les hommes ordinaires avaient entre 6 pieds et 6 pieds et deux doigts (entre 1,73 m et 1,77); parmi les hommes petits, on en trouve de quatre pieds et demi (1,30 m). » Selon ce texte, la taille moyenne des hommes se serait donc bien située vers 1, 75 m, avec une dizaine de centimètres de moins pour les femmes. L’information que nous fournissent les Dominicains correspond à une situation du 13e siècle. D’un point de vue climatique, on est alors en plein optimum médiéval. La température est plus clémente, ce qui rallonge la période végétative de 4 semaines. En même temps, les zones cultivables progressent sur les pentes des montagnes. La population est donc mieux nourrie. La répartition de l’alimentation On sait que des gens qui ont connu dans leur enfance des pénuries alimentaires sont ralentis dans leur croissance. La chose a été constatée par exemple pour les générations nées pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais elle est connue depuis le début du 19e siècle. Voici ce qu’écrivait en

1829, Villermé, un médecin surtout connu pour ses études sur la misère ouvrière : « La taille des hommes devient d’autant plus haute, et leur croissance s’achève d’autant plus vite que, toutes choses étant égales d’ailleurs, le pays est plus riche, l’aisance plus générale ; que les logements, les vêtements et surtout la nourriture sont meilleurs et que les peines, les fatigues, les privations éprouvées dans l’enfance sont moins grandes ; en d’autres termes, la misère, c’est-­‐à-­‐dire les circonstances qui l’accompagnent , produit des petites tailles et retarde l’époque du développement complet du corps ». Si les Alsaciens du 13e siècle avaient, en moyenne, une stature plutôt élevée, les constatations de Villermé sur les prolétaires du 19e siècle devraient nous amener à nous interroger sur la répartition de la nourriture. On peut comprendre que Rodolphe de Habsbourg devait sa taille de 1,97 m en partie à une alimentation abondante. Après tout, c’était un aristocrate. Mais en était-­‐il de même pour le petit peuple des villes et des campagnes ? On sait que Strasbourg a connu au cours du Moyen-­‐Age une série de pénuries alimentaires, et que le stockage de réserves dans les greniers publics et les maisons privées n’ont pas toujours permis d’en freiner les effets. Prenons la famine de 1316. Dans un premier temps, les élites urbaines distribuent de la nourriture, mais la pénurie persiste et le peuple démolit les étals des boulangers. Une épidémie éclate, qui oblige à creuser une nouvelle fosse commune dans l’hôpital. On peut s’interroger sur l’impact de cet épisode sur la croissance des enfants dans les classes populaires urbaines… Dans les campagnes, en principe, on est à la source de l’alimentation, on dispose de stocks. Mais on souffre également des mauvaises récoltes et surtout du passage des armées, qui abattent le bétail et vident les greniers. Strasbourg voit alors arriver dans ses murs les campagnards affamés, qu’elle s’efforce de nourrir. Là encore, quel effet sur la taille des individus ? La dégradation du climat et les ressources alimentaires Après le 13e siècle, le climat, dans nos latitudes, s’est rafraichi, les récoltes se sont amaigries, et les épidémies ont rencontré des populations moins résistantes. La taille moyenne a également diminué. Dans la région de Berne, on a fait une étude sur 80 cimetières. On y a observé, pour le premier Moyen-­‐Age une taille moyenne effectivement située entre 170 et 175 cm. Or, cette moyenne est ensuite descendue à 168-­‐ 170 cm.

Ce déclin est généralement confirmé par des études de paléo-­‐ anthropologie. Celles de Richard Steckel, de l’Ohio State University ont montré qu’entre le 9e et le 11e siècle, la taille moyenne était légèrement supérieure à celle d’aujourd’hui. Elle déclina entre le 12e et le 16e siècle, pour tomber à son minimum aux 17e et 18e siècles. Il faudra attendre l’époque contemporaine pour retrouver des tailles antérieures à celles du petit âge glaciaire. Cette évolution n’a été perçue que sur l’époque récente. La génération née après la IIe Guerre Mondiale – celle des Baby Boomers – a pu constater qu’elle dépassait en taille celle de ses parents et de ses grands-­‐parents. Surtout lorsque ces derniers appartenaient à la classe ouvrière. L’idée que nos ancêtres du Moyen-­‐Age étaient particulièrement petits s’est donc plus facilement enracinée dans l’opinion commune. Pierre Jacob Pour ceux qui veulent en savoir plus J. D et alii, Un nouveau cimetière du haut moyen âge en Normandie, ECAENS Hérouvillette, Caen, 1971. Les Annales et la chronique des Dominicains de Colmar, C . G , J. L , H ERARD IBLIN Colmar, 1854, p. 215. B S , A l’aube du Moyen-­Age, L’Alsace mérovingienne, Les ERNADETTE CHNITZLER Collections du Musée Archéologique, T.5, Edition Les Musées de la Ville de Strasbourg, 1997, p.83. R. S , « Stature and the standard of living », Journal of Economic TECKEL Literature, Vol. XXXIII (December 1995), pp. 1903-­‐1940. R. S , « Health and nutrition in the preindustrial era : insights from a TECKEL millennium of average heights in northern Europe », Oct. 2001. http://www.nber.org/papers/w8542 C. P , A. L , R. O , G. L , « Estimation de la stature de la OLET EGUEBE RBAN AMBERT population mérovingienne de Torgny », site : academia.edu, 1991. J K , « Histoire anthropométrique de la France de l’Ancien OHN OMLOS Régime », Histoire, économie et société, année 2003, n° 22-­‐4, p. 519-­‐536.