L a c h a s s e m a g i q u e On admet généralement que l’Alsace médiévale était catholique, parfaitement catholique et que seuls les hérétiques, en l’espèce les Vaudois, venaient troubler l’uniformité de ce paysage religieux. En fait, l’Eglise devait également combattre ce qui subsistait des croyances préchrétiennes. Elles avaient survécu dans les esprits et cohabitaient avec la religion officielle. Un des cas les plus illustratifs de ce dualisme est le thème de l’Armée Sauvage (Wütisches Heer). A l’époque où nos ancêtres germaniques n’avaient pas encore été christianisés, leur dieu suprême Wotan parcourait le ciel à la tête d’une horde de chasseurs. Cette Chasse Magique se déroulait dans les derniers jours de l’année. Les clercs passaient soigneusement sous silence ces « superstitions » héritées d’un autre âge, ou, lorsque cela n’était pas possible, présentaient les anciennes divinités comme des démons.

Pour avoir des détails sur ces survivances païennes, il faut donc passer beaucoup de temps à relire les textes médiévaux, étudier la statuaire, les vitraux de nos cathédrales et les fêtes calendaires. La chasse au paganisme à laquelle se livraient les clercs trouve une illustration dans certains sermons de Geiler de Kaysersberg à la fin du 15e siècle. Geiler a été un des grands prédicateurs strasbourgeois, le dernier avant l’arrivée du protestantisme. Dans la cathédrale, on peut encore admirer la chaire que lui a construit l’ammeister Pierre Schott. Ses sermons attiraient de nombreux fidèles par ce qu’il s’exprimait dans la langue du peuple et sur des sujetsqui les préoccupaient. Il abordait entre autres les superstitions qui avaient cours à son époque. Certains de ses sermons ont été transcrits. Or, voici ce que l’on lit dans l’un d’eux : « Le jeudi après Reminiscere, le docteur (Geiler von) Keisersperg fera un sermon à propos de l’Armée Sauvage et Impie. (von dem Wütischen und Unholden heer ) Dis, que veux-­‐tu nous dire sur l’Armée Sauvage ? Je ne peux t’en dire beaucoup. Tu en sais plus long que moi. Car c’est l’homme du commun qui en parle. Voici ce que je t’en dis : que ceux qui meurent avant le terme qui leur est fixé par Dieu, que ceux qui partent à la guerre, et finissent et meurent par l’épée ; ou que ceux qui sont pendus, ou noyés, ceux-­‐là doivent longtemps après leur mort, cheminer jusqu’à ce qu’ils aient atteint le terme fixé par le Seigneur. C’est ainsi que Dieu accomplit sa volonté. Ceux qui errent, le font généralement au cours des carêmes, et particulièrement pendant le carême précédent Noël ; c’est là le temps le plus sacré. Et chacun circule dans l’habit de son état. Ainsi, un paysan apparaît en paysan, un chevalier en chevalier, et les voici marchant le long d’une corde. L’un porte devant lui ses intestins, et l’autre sa tête. Ils sont précédés d’un personnage qui crie : « Écartez-­‐vous du chemin, afin que Dieu vous laisse la vie ! Je n’en sais rien de plus. » Je trouve mention de l’Armée Sauvage en deux endroits, dans le Speculum Historiale, MXXXCC. On y trouve mention de Charles V, qui était roi de France. Celui-­‐ci, après sa mort, a erré dans tous les sens avec d’autres et a fait pénitence. Mais ce même Charles V a été absous par la prière de Saint-­‐ Denis, ce qui a mis fin à sa pénitence et à l’Armée Sauvage… » Le passage que nous avons retenu se divise clairement en deux parties. La première, très brève, répond à une question concernant l’Armée Magique et Impie (von dem Wütischen und Unholden Heer). En tant qu’homme d’Eglise, Geiler refuse de s’étendre sur ce sujet, sous prétexte

que les gens du commun en savent plus que lui sur la question, et il enchaine en donnant sa propre version Selon lui, l’Armée Sauvage Armée Sauvage est simplement un cortège de personnes de toutes conditions, mortes avant le terme fixé par Dieu. Signalons qu’ultérieurement, se rajouteront à ce cortège les enfants non baptisés. Cette errance se place pendant le fronfasten, le carême. Si l’on se place dans le calendrier chrétien, les périodes de jeûne sont au nombre de quatre depuis Grégoire VII. Le mercredi, vendredi, samedi de la 1° semaine de jeûne de Pâques ; la semaine de la Pentecôte (Carême de Saint-­‐Jean Baptiste) ; la 3° semaine de septembre (Saint Michel) ; enfin, la 3° semaine de l’Avent. Geiler enchaîne avec l’histoire de Natalis, qu’il dit avoir lue dans le Speculum Historiale de Vincent de Beauvais : « Un puissant chanoine, du nom de Johann, avait un receveur, fidèle et sage, chose rare dans ce domaine d’activité. Il se trouve qu’un autre grand seigneur, du nom de Burkart, rendit visite au chanoine et lui demanda l’hospitalité. C’était un avare (un pfetz-­pfennig) qui aimait l’argent. Il demanda à son hôte de lui prêter son receveur, lequel s’appelait Natalis. Il savait qu’il était pieux et gérait bien ses comptes. Le chanoine accepta. Natalis, donc, notait toutes les sommes dépensées… Mais une vilaine pensée lui vint : son ancien maître lui avait fait confiance, pourquoi pas Burckart ? Voici donc Natalis saisi de trouble et déchiré : Il se donna au mauvais esprit…Après cela, alors que de nuit, il passait un gué à cheval avec son maître, le démon le noya. Or, son ancien maître, le chanoine, avait fait un pacte avec lui. Celui qui mourrait le premier apparaîtrait à l’autre dans 30 jours, si Dieu le permettait. Natalis apparut donc à son maître, vêtu d’un joli manteau, et coiffé d’un joli bonnet, mais qui semblait de plomb. Le chanoine avait la lumière allumée dans sa chambre chaque nuit. On le voyant, il ne s’étonna pas et lui demanda : Est-­‐ce toi, Natalis ? Burckart est-­‐il de retour de Rome, pour que tu sois là ? Réponse de Natalis : Non, il n’est pas de retour ; je vous apparais pour accomplir ma promesse. Le chanoine demanda : Qu’en est-­‐il de toi ? Natalis : Je me suis donné au démon. Depuis, je me consacre à la prière et je suis en grande peine. Le manteau que je porte est plus pesant que la plus grosse tour du pays. Son élégance signifie que j’espère être délivré et que Dieu ait pitié de moi. Voilà pourquoi je vous prie de venir à mon secours et d’intercéder en ma faveur… » Ici, Geiler a encore franchi un cran : le thème d’origine du Wilde Heer disparaît complètement. Natalis y participe parce qu’il s’est donné au

démon (böse geist), lequel n’était présent dans la version précédente. Natalis peut y échapper par le repentir et la confession. Le message est à présent purement chrétien. Geiler s’est appuyé sur une tradition que son public connaissait, puis l’a réorientée. La Chasse Sauvage ne sert plus que de titre pour un drame à quatre acteurs : le chanoine, le prévôt malhonnête, le diable et le malheureux Natalis. Il y a dans le sermon trois strates. La première, préchrétienne, est à peine évoquée. C’est celle qui doit être étouffée. Geiler lui superpose une autre couche, déjà christianisée, mais qui conserve quelques éléments de la précédente. Par exemple la position de la Chasse dans le calendrier. Avec la troisième strate, on n’a plus aucune trace de la vieille histoire qui hantait l’esprit des auditeurs. Raison de plus, pour l’historien, de déterrer ce que notre brave Geiler s’efforce d’enfouir. En l’occurrence, il s’agit d’une vieille croyance germanique, qui se place à la fin de l’année, lorsque Wotan parcourt le ciel à la tête de ses chasseurs. En Bavière et au Tyrol c’est la Wilde Jagd, ailleurs, le Nachtgejäg, Pfaffengejäg, et le plus intéressant, le Wüthenheer, en fait «l’Armée de Wotan ». Ce que Geiler décrit, et explique par la volonté de Dieu – faire achever à des morts le temps prescrit -­‐, on le retrouve sans vernis chrétien, dans les traditions païennes du nord de l’Europe. Wotan ou Odin est présent dans la description de Geiler, mais ce dernier évite de donner son nom. On sait que localement, c’est le « treue Eckart », avec son bâton blanc, mais dans le nord, c’est le Schimmelreiter, Tolljäger, Helljäger ou plus clairement Oden. Avec ses chasseurs et ses chiens, il traverse le ciel nocturne sur son cheval à huit pattes Sleipnir. Il avertit les passants de s’écarter. Il n’est pas en principe hostile aux hommes, mais quiconque ne s’écarte pas est emporté par la chasse. Cet aspect se retrouve encore clairement chez Geiler, dans la 2e strate. Notons que cette croyance s’est transmise en dehors de l’aire germanique. On la trouve en Angleterre et en Normandie, sous le nom de Mesnie Hennequin ou Hellequin. Elle a même passé l’Atlantique et s’est mélangée à des mythes indiens : au Canada, la Chasse Galerie se fait en canoë dans les airs… Wotan est généralement accompagné par une déesse, Perchta ou Hulda ou Frau Holle. Nous lui avons consacré un billet dans cette chronique. Elle aussi a survécu sous des formes diverses. Alors que Wotan accompagne Saint Nicolas dans sa tournée sous la forme du Père Fouettard, Hulda a été remplacée par Sainte Lucie ou le Christkindl. Ce que ce sermon illustre surtout, c’est la volonté des prédicateurs chrétiens d’étouffer les restes des croyances antérieures. Geiler en est d’ailleurs parfaitement conscient. Ainsi, à propos des fêtes de fin d’année, il rappelle que les païens honoraient à cette date un dieu Januarius, par

des danses, des cabrioles (tanzen und springen), des joutes, le dépôt de branches de sapin dans les maisons, des repas en l’honneur de Perchta, l’envoi de vin ou de pains d’épice. L’Eglise a interdit ces pratiques, mais les gens malveillants les ont déplacées vers Carnaval, notamment celle de se promener dans des déguisements. La volonté de l’Eglise s’est donc heurtée à une sourde résistance populaire. Faut-­‐il s’en étonner ? On ne modifie pas par décret des pratiques millénaires… Pierre JACOB. A. STÖBER, fur Geschichte des Volks-Aberglaubens im Anfange des XVI. Jahrhunderts, Bâle, 1875. Sur les carêmes : E. H -K , H. B -S , Handwörterbuch des OFFMANN RAYER ÄCHTOLD TÄUBLI deutschen Aberglaubens, Berlin und Leipzig 1932.